Tout voiture, no future

Il revient à l’Etat de diminuer notre dépendance à l’automobile, plaie pour notre planète.

Tout voiture, no future
par Denis Baupin, membre du Conseil national des Verts, maire adjoint de Paris.

Les méfaits du «tout automobile» sont partout visibles. Le changement climatique produit ses premières catastrophes : canicule en France (15 000 morts), fonte des glaces, cyclones et inondations dévastatrices y compris sur le territoire du plus ardent opposant à l’accord de Kyoto.

La raréfaction de la ressource et l’augmentation de la consommation ont mis fin à l’ère du pétrole bon marché, ouvrant une dangereuse période d’instabilité économique et géopolitique.

La pollution de l’air fait en Europe 370 000 victimes par an : malades respiratoires, personnes âgées, jeunes enfants. Trois fois Hiroshima + Nagasaki chaque année ! Et chaque jour, la pollution fait en France plus de morts que les attentats de Londres ! Nos sociétés peuvent-elles tolérer un tel massacre ?

L’insécurité routière continue de briser des dizaines de milliers de vies ; les encombrements gaspillent des millions d’heures ; les infrastructures routières rendent insupportable la vie de leurs riverains victimes de l’injustice sociale et des nuisances environnementales.

Il est temps de tenir un langage de vérité : l’automobile fut un facteur de progrès, de mobilité, d’indépendance individuelle, de promotion sociale. Mais le tout automobile est une plaie, une charge pour notre environnement, un handicap pour nos économies, une menace pour les équilibres écologiques de notre planète.

Nos concitoyens ont pris conscience de cette impasse et souhaitent voir la circulation diminuer, les sondages en attestent. Mais, soulignent les thuriféraires de l’auto-reine, les mêmes continuent d’utiliser régulièrement leur voiture. Cette contradiction, entre citoyen responsable et consommateur dépendant, est au coeur du problème.

Le consommateur est doublement victime : des constructeurs qui ont imposé la pensée unique de ce mode de déplacement, et des décideurs qui ont organisé la société et le territoire autour de ce véhicule. D’où le sentiment d’impuissance de ceux qui voudraient s’en passer, et s’en retrouvent otages.

Le cartel des constructeurs profite de son monopole pour imposer les mêmes modèles, la même motorisation, la même logique consommatrice. Hors la ronce de noyer de l’un, les soupapes et le design de l’autre, les gadgets électroniques du troisième, tous ces véhicules sont conçus sur le même modèle ; pour transporter une famille qui part en vacances alors qu’ils sont utilisés 99,9 % du temps par une personne seule ; pour utiliser un même carburant, alors qu’on sait depuis longtemps qu’il posera des problèmes de disponibilité ; pour rouler à 200 km/h alors que la vitesse est limitée à 130, et donc dotés d’un moteur surpuissant et surconsommateur et d’équipements de sécurité qui alourdissent le véhicule ; pour qu’avec un plein le conducteur transporte 20 fois son poids en métal ! Un peu comme si tous les téléphones portables étaient des téléphones satellites avec caméra intégrée ! Dans quel autre domaine accepterait-on la dictature du produit unique ?

Consciente de l’incongruité du produit pour l’usage quotidien, la publicité ne montre d’ailleurs plus la voiture que dans des situations farfelues : celle-ci roule sur la Lune, celle-là traverse un cyclone, une troisième remonte les tremplins de ski ! Faute de pouvoir la présenter dans son environnement normal, elle en est réduite à vendre du rêve. Un rêve qui tourne au cauchemar. L’effet de mode atteint son paroxysme avec le 4×4. Au moment où le pétrole atteint des sommets, constructeurs et adeptes s’émerveillent de voir s’envoler les ventes de cette caricature de voiture : plus polluante, plus dangereuse, plus grosse, plus bruyante et tellement plus dominatrice.

Comment expliquer que de telles entreprises internationales, responsables de centaines de milliers d’emplois, créent des produits aussi inadaptés, négligent l’anticipation d’enjeux à court terme, tel l’accroissement du prix du carburant, et prétendent ignorer, comme les fabricants d’amiante hier, leur responsabilité dans la catastrophe sanitaire en cours ? Parce qu’elles ont réussi le tour de force d’imposer leur concept «tout automobile» à la quasi-totalité du monde politique, médiatique et des décideurs, eux-mêmes largement «accros» à l’automobile.

L’automobiliste englué dans les embouteillages, qui paye un prix surréaliste à la pompe pour transporter des centaines de kilos de métal, ne se retourne pas vers le constructeur qui l’a escroqué en lui vendant un produit inadapté, mais vers les pouvoirs publics qui devraient élargir les rues en déplaçant les immeubles, éradiquer les autres usagers pour éviter les embouteillages, construire toujours plus de parkings pour accueillir ces véhicules surdimensionnés et surtout supprimer les taxes tout en consacrant des budgets astronomiques à l’entretien des routes, la réparation des dégâts de l’automobile ou l’organisation du territoire en fonction de ses déplacements, plutôt que de concentrer habitat, emploi et commerce autour des réseaux de transport collectif. Le pays le plus pétro-dépendant envahit même des Etats souverains pour assurer sa ressource et n’est plus capable de protéger ses villes contre les inondations !

Contrairement à l’idée rabâchée par les constructeurs, l’automobile n’est pas plus le moteur de l’économie. Le Compte global transport qui mesure l’impact de chaque mode de déplacement prouve l’inverse. Par personne transportée sur une même distance, le transport collectif coûte quatre fois moins cher à la collectivité, et crée deux fois plus d’emplois. De quoi anticiper les reconversions sociales qu’impliquera l’indispensable mutation.

Pompidou avait le mieux synthétisé l’addiction à l’automobile : «Il faut adapter la ville à la voiture», disait-il. C’est l’équation stupide que de nombreuses villes, dont Paris, tentent d’inverser.

Mais remettre les responsabilités à l’endroit, ramener la voiture au rôle d’outil, promouvoir les transports publics et le vélo, inciter les constructeurs à fabriquer des véhicules adaptés aux besoins et aux contraintes écologiques, organiser les territoires pour diminuer la dépendance automobile et pétrolière : ce chantier considérable ne peut se concevoir sans l’Etat. Il coûtera d’autant plus cher qu’on tardera à le mettre en oeuvre.

Les débats sur la TIPP flottante, la privatisation des autoroutes ou la pantalonnade gouvernementale de la vitesse sur autoroute montrent le gouffre entre gravité de la situation et prise de conscience d’une majorité de la classe politique. C’est d’autant plus préoccupant que la mutation sera au moins autant culturelle que technique, donc politique au sens noble du terme.

Le premier, René Dumont soulignait l’impasse du tout automobile. Trente années ont été perdues. Arrêter de rouler en rond sera donc de la responsabilité de notre génération.

Source: http://www.liberation.fr/page.php?Article=331725

Denis Baupin

A propos de Denis Baupin

Député d'Europe Écologie Les Verts et vice-président de l'Assemblée nationale