La reproductibilité technique et le sacré

Veuillez m’excuser de vous infliger ces quelques banalités introductives qui me semblent nécessaires pour aboutir à une réflexion, que je n’estime pas « originale », mais qui a le mérite d’être, il me semble, un des arguments absolus contre l’esprit automobiliste.

Acheter une voiture n’est pas un acte anodin. C’est un gros investissement pour la majorité des gens (permis, assurances, économies…), on la veut vraiment ! Ce n’est pas comparable à l’achat de n’importe quel bidule bon marché emballé dans du plastique – dont on ne mesure pas vraiment les conséquences à cause de l’habitude, de l’ignorance – ou à l’achat qu’on n’a pas le choix de faire parce que partir à la recherche d’un truc comestible non emballé est souvent une grande aventure.

Il se trouve que la bagnole est par excellence l’objet le plus obsédant – visuellement surtout, auditivement et olfactivement – qui ait jamais existé (à part la croix dont les chrétiens furent très passionnés…). URB, peux-tu me contredire s’il te plaît ?

C’est l’objet le plus obsédant puisque la grande majorité des hommes ne peut regarder nulle part sans en voir une. Hormis les ravages écologiques, ce sont donc aussi des ravages psychologiques qu’elle produit à une échelle incommensurable. La bagnole a défiguré la Terre. URB, peux-tu faire une blague dans le genre « ahah tu es bien ravagé psychologiquement toi ahahah ohohoh » ?

Celui qui achète une bagnole prend donc la décision, le plus souvent involontairement, d’enterrer un peu plus le sacré. Je suis désolé mais là je pense qu’il est nécessaire de préciser pour URB et les incultes dans son genre que « sacré » ne signifie pas forcément quelque chose ayant un rapport avec la croyance en un dieu le plus souvent barbu, omnipotent, omniscient, parfait, unique, châtieur et rétributeur.

Le sacré est aussi, et peut-être avant tout, le sentiment du sacré, qui se trouve aussi bien dans la nature que dans l’art. Ce sentiment se manifeste sous la forme d’une extase, d’un ravissement devant quelque chose de sublime. La musique, plus souvent que les autres arts, provoque ce sentiment. Je dois malheureusement préciser pour URB, qui a l’habitude de profiter de la moindre faiblesse rhétorique des autres pour cracher son diesel, qu’il est possible, même pour un athée, de faire l’expérience du sacré en écoutant une cantate de Bach ou n’importe quelle oeuvre de Mozart. Ce ne sera pas un sacré chrétien, mais tout simplement quelque chose de sacré, peu importe quoi, c’est impossible à définir de toutes façons.

Or, il se trouve que la voiture est un objet reproductible techniquement à l’identique, et qu’en tant qu’objet reproductible à l’infini, elle détruit – ainsi que tous les autres bidules fabriqués à la chaîne – le sacré de la nature et de la culture. Et si une voiture ou un panneau de signalisation – lui aussi reproductible techniquement à l’identique – se trouve devant un temple grec ou romain (ou autre), sa sacralité se trouve quasi annihilée, ce qui n’a rien à voir avec la profanation. La présence de cette bagnole et de ce panneau rend compliquée (pour les relativistes), difficile voire impossible (pour les idéalistes) toute expérience du sacré et de la mémoire de la beauté, qui pourraient être données par la contemplation de la moindre ruine.

Si un automobiliste croyant passe par là, pourrait-il nous expliquer comment il assume le fait de profaner ainsi l’oeuvre de son dieu ? À moins que les voies de ce mystère ne soient impénétrables, aurait-il aussi la bonté de nous expliquer comment il préserve sa foi en Dieu alors qu’il contribue à éradiquer toute manifestation du sacré ?

Source image: Culte automobile

Minou

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Rédacteur du site Carfree France

11 commentaires sur “La reproductibilité technique et le sacré

  1. Gilles ChomelLécoLomobiLe

    En plus, pour « reproduire » les automobiles on a de moins en moins besoin de main d’oeuvre (pour ceux qui tentent de légitimer l’auto pour l’emploi qu’elle engendre).

    Je lance un appel: demain, vendredi 28/05/23010, la deuxième partie de l’émission « IL ETAIT UNE FOIS… LES PATRONS » va passer sur France5 à 23heures51! A un moment, ils montrent, par une petite animation chiffrée, le déclin de la main d’oeuvre de l’industrie automobile en France:

    Pourriez-vous relever ces chiffres? (si vous n’êtes pas endormi…). On passe de 500 000 emplois en 1980 à 200 000 en 2010, un truc comme ça. Il y a aussi une interview de Carlos Ghosn.

    J’aimerais disposer de ces chiffres précis: j’essaierai de ne pas m’endormir.

  2. Pim

    J’aime beaucoup ce petit raisonnement.
    Et ca me donne envie d’approfondir un point qui concerne l’omniprésence de la voiture, depuis la naissance et surtout pendant l’enfance. C’est un vrai lavage de cerveau qu’on nous fait subir lorsqu’on est gosse : « Papa me prend sur ses genoux pour me montrer comment on tient le volant de sa vraie grosse voiture, Papa m’offre des petites voitures, puis une voiture télécommandée. Avant j’avais eu en guise de premier tricycle une voiture à pédale! Voire pire, une voiture électrique (il faut commencer jeune avec l’écologie et la voiture propre hein)
    Et puis quand je suis pas sage, il m’attache dans un siège enfant à l’arrière pendant des heures pour aller en vacances, pour m’emmener à l’école, pour me ramener à la maison.
    Quand je marche dans la rue, sur les trottoirs, je suis si petit que je ne vois de la ville que des voitures.
    etc.. »

    Ainsi le raisonnement d’un enfant sur le sujet sera le suivant : « s’il y a tant de voitures dans ce monde, que mes parents en ont une, c’est que c’est forcément bien! » (et un parallèle à la religion : « si mes ascendants ont construits d’aussi belles églises et dépensé tant d’argent à vouer un tel culte à Dieu, et qu’ils en sont tous fous, c’est qu’il existe forcément »). Ajoutons à cela le bruit infernal d’un moteur qui stimule et renforce l’émotion : le tour est joué

    Et puis à l’age adulte, quand on commencerait presque à douter des bienfaits de la voiture, tout est fait pour nous remettre dans le droit chemin : on nous fait subir la pub, le complexe d’infériorité (si à 25 ans tu prends encore le bus, c’est quand meme que t’as raté ta vie), les expertises bidons (Rono invente la voiture Zero Emissions!), le culte des grands prix (et Rama Yade) etc.

    C’est rudement bien foutu tout de même

  3. CarFree

    « Celui qui achète une bagnole prend donc la décision, le plus souvent involontairement, d’enterrer un peu plus le sacré.  »

    Je ne partage pas ce point de vue et sur la notion du sacré, je pense que l’automobile synthétise, en les remplaçant, un grand nombre de faits « religieux », comme Roland Barthes le disait en 1957:
    « Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques : je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique. »
    La nouvelle Citroën,
    extrait de Mythologies
    de Roland Barthes.
    http://carfree.fr/index.php/2008/07/07/mythologie-automobile/

  4. MinouMinou

    À Carfree,

    D’accord, l’automobilisme s’est substitué au christianisme ; mais la sacralité de la bagnole n’en reste pas moins morbide. Si la bagnole remplace un certain nombre de faits « religieux », comme vous le dites, elle ne constitue pas quelque chose d’esthétique. Or toute religion – même la plus malade, la plus mortifiante (le christianisme par exemple) – ne se manifeste-t-elle pas par la création d’œuvres d’art ?

    Suffit-il de dire que « l’automobile synthétise, en les remplaçant, un grand nombre de faits « religieux » » pour dire que le sacré subsiste ? N’est-ce pas une maigre consolation ? Quel espoir ce constat peut-il nous donner ? Quel est son intention ?
    J’ai l’impression que Barthes, par sa volonté de « comparer » bagnole et cathédrale gothique, cherche à démontrer que, quoi qu’il arrive, le sacré existe toujours parce qu’il subsiste dans « l’inconscient » (« collectif » ou individuel) ou dans les « actes ».
    Quand on lui montrerait un homme mort, dirait-il qu’il est vivant parce que des vers le grignotent ?

  5. CarFree

    « la bagnole ne constitue pas quelque chose d’esthétique »

    C’est à voir, certains (des automobilistes) pensent le contraire, en particulier en parlant d’une ferrari par exemple…
    Mon problème, c’est le « sacré » au sens religieux et/ou magique du terme. Révérer les cathédrales, la nature ou les bagnoles, pour moi c’est un peu la même chose. Sacraliser n’est pas respecter, il suffit de voir le comportement des « chrétiens » qui sacralisent la religion, jésus, dieu, etc. et qui ne respectent pas vraiment les préceptes de leur religion…
    Selon moi, la nature n’est pas « sacrée », ni magique ou religieuse. Elle est le fruit du hasard, à la fois force terrible et terrible fragilité. La respecter, c’est respecter l’homme.

  6. MinouMinou Auteur

    Carfree, dire que la nature n’est ni sacrée ni magique est un terrible désenchantement, non ? Les illusions sont belles aussi, elles peuvent être profondes et moins destructrices que la Raison : regardez où cette maladie nous a mené ! La Raison est en train de rendre la Terre inhabitable, elle en fait un enfer. Et c’est à ce sujet que Nietzsche disait que les Grecs étaient « superficiels — par profondeur ». Une certaine naïveté n’est pas forcément un défaut !

    Et puis, estimer que la nature soit plutôt « le fruit du hasard » parce qu’on est athée ne lui ôte pas son caractère sacré. Si la nature ou une oeuvre d’art vous a ému profondément et que vous ne voulez pas appeler cette expérience « sacrée », donnez-lui le nom que vous voulez, il n’en reste pas moins que vous avez expérimenté quelque chose d’extraordinaire. Alors peu importe le mot, non ? Mais cette chose extraordinaire, vous ne faites pas que la « respecter » ; si elle est extraordinaire, vous la respectez au plus haut point. Bon, si je vous dis que vous la vénérez ou que vous l’adorez, vous pourrez me rétorquer que ce seraient des façons religieuses de respecter, donc illusoires, mais est-ce que la notion de « respect » de la nature et donc de l’homme ne risque pas de nous éloigner du devoir immense que nous avons envers elle, dans la mesure où cette notion est trop neutre, trop peu engagée ?

    La mort des dieux et de Dieu est déjà un terrible danger, alors si en plus nous disons que la nature n’est ni magique ni sacrée, ce sera dur de convaincre des hommes qui n’auront peur d’aucun châtiment, car beaucoup pensent que si Dieu n’existe pas, alors tout est permis.
    Dire que l’existence est le fruit du hasard peut être très dangereux.

    Quand j’observe les oiseaux et la nature, « ça m’fait quelque chose de magique », comme dirait l’aède Montagné. La nature et l’art doivent inspirer plus qu’un simple respect, qui ne peut qu’engendrer – à mon humble avis – que désabusement, désenchantement, pessimisme et finalement, nihilisme, ce dans quoi nous sommes immergés jusqu’au coup.

  7. Robert

    Le sacré disparait à partir du moment où l’Homme perd la foi en l’Homme et en Dieu.

    La voiture, objet de puissance permet à l’homme de croire (de façon illusoire) en sa puissance, donc en lui même.

    Quand l’homme qui ne croyait qu’en lui renonce à la voiture pour préserver son environnement, que lui reste-il de sacré?

  8. MinouMinou

    Carfree, tu dis que « sacraliser n’est pas respecter, il suffit de voir le comportement des « chrétiens » qui sacralisent la religion, jésus, dieu, etc. et qui ne respectent pas vraiment les préceptes de leur religion… »

    J’avais omis cet argument. Peut-être as-tu raison dans un sens, mais le christianisme est un cas spécial, dans la mesure où c’est une religion qui méprise la vie et le corps, et qui en même temps est obsédée par le corps. Le chrétien ne vit que pour son salut, pour aller au ciel…etc…bon…

    Quant aux comportements irréligieux, ils sont présents dans toutes civilisations, mais chez les Grecs et chez les Romains, par exemple, peu importe qu’il y aient eu des cas d’irréligion, parce qu’il étaient environnés, entourés de présence divine (leur architecture, leurs dieux, la nature), peu importe s’ils croyaient en leurs dieux ou pas ! Le sacré était partout puisque tout était beau. Les guerres n’étaient que le prix, nécessaire peut-être, ou inévitable, à payer pour autant de perfection ! Imagines-tu la symbiose entre l’Athènes du Ve siècle avant J-C, tous ces temples merveilleux, et la nature ? Cette ville était une oeuvre d’art, et la Raison l’a défigurée : aujourd’hui, il y a des immeubles immondes partout, des bagnoles partout, la pollution noircit la blancheur des temples immaculés pendant des siècles.
    Et tous les arbres coupés, qui symbolisaient autrefois l’alliance parfaite entre nature et culture ! Il vaut mieux des dieux, même illusoires, mais qui poussent les hommes à s’élever, ou la Raison qui bitume tout ?

  9. Bidouille

    Plutôt que de parler de sacré (sacré comme tel par l’Eglise ou un prêtre dans une cérémonie), ne pourrait-on pas dire que la voiture détruit le merveilleux ? (qui étonne au plus haut point, extraordinaire).

  10. Philippe Schwoerer

    Chrétien, juifs, Musulmans, Boudistes… et même Indiens d’Amérique ont tous un rapport avec le sacré, mais ne vivent que rarement hors le monde, à part en s’isolant, comme les Amishs (encore que certains ‘progressistes’ ont même une voiture).

    A priori, dans les échanges, ce sont plutôt les Chrétiens qui sont ciblés. On va donc rester sur cette cible qui m’est plus familière.

    Un Chrétien est avant tout un humain. J’élimine les Chrétiens qui ne le sont que par tradition et qui ne se posent jamais de question, même lorsque le sermon du prêtre pointe là où ça fait mal.

    Un Chrétien par choix, c’est à dire qui pratique, pas obligatoirement la messe du dimanche, mais la prière isolé dans sa chambre, l’engagement dans des associations chrétiennes… est confronté aux mêmes problèmes que les autres : précarité de l’emploi qui empêche de se fixer à proximité, emplois dispersés de ceux qui vivent sous un même toit, finances de plus en plus serrées… Dès lors, le Chrétien est soumis aux mêmes questions de vie courante auxquels il doit trouver une réponse parmi l’existant à moins qu’il ne crée quelque chose d’original.

    Le Chrétien, comme tout être humain, ne peut, que faire des choix en fonction de ses moyens qui, il est vrai, doivent perpétuer l’oeuvre du Créateur (et on constate tous combien ce n’est pas toujours le cas). Que privilégier ou comment équilibrer les différents postes, entre un mode de chauffage plus ‘vert’, l’éducation des enfants, le moyen de se rendre au travail, la situation du logement, l’aide financière, la participation à différentes manifestation, le denier du culte…

    Quoi qu’il en soit, le Chrétien ne pourra jamais être satisfait de ce qu’est devenu le monde et de ce qui le régit aujourd’hui ! Quelle force a-t-il aujourd’hui où la simple allusion à une quelconque appartenance religieuse le rend suspect. Ses interventions, ses engagements ne peuvent au mieux que freiner (et si peu sans doute) ce qui se passe aujourd’hui.

    Le Chrétien, pour rester dans ce monde, peut se passer de télévision, peut sacrifier ses vacances en engagement au service des autre, peut s’attacher à réduire son impact sur la planète… mais n’a parfois pas d’alternative à l’utilisation d’une automobile. Il peut au moins choisir celle qui aura le moindre impact sur la planète.

    La question se pose aussi dans d’autres domaine : le téléphone portable qui serait à l’origine de tumeurs cancéreuses, le type de commerce et l’impact sur la planète de la production des denrées alimentaires…

    Le Chrétien, souvent sourit tout en pleurant à l’intérieur !

  11. Yôm

    Selon toi Minou, le sacré est un « sentiment [qui] se manifeste sous la forme d’une extase, d’un ravissement devant quelque chose de sublime ».
    Le sentiment du sacré est par conséquent le fruit d’une expérience des sens.
    L’expérience de la vitesse automobile en comparaison à la mobilité naturelle de l’homme est celle de l’ubiquité et génère un sentiment d’omnipotence rapprochant du divin.
    Le Christianisme a par ailleurs bannit les pratiques de la médecine rituelle ou « chamanique » en Europe et sur presque tous les autres continent.
    Ainsi en privant les hommes de l’usage de substances psychédéliques, la religion monothéiste a substitué le culte à l’expérience du divin.
    L’individu n’a plus accès à l’extase, au sentiment d’unité qui conduit au respect de toute vie mais connait la soumission à l’ordre étatique alors établi.
    L’Art dont font partie les édifices érigés à la gloire non pas de Dieu mais au service de ses « modestes » suppôts ecclésiastiques expert en propagande, substitua la contemplation, la dévotion, la vénération à l’expérience véritable, émancipatrice.

    L’homme soumis à la hiérarchie omni-institutionnelle tend à se libérer de ses entraves.
    L’automobile ravis son conducteur tant que la vitesse s’affiche haute au compteur.
    Elle engendre un sentiment de liberté tant que celle-ci n’est pas entravée par la présence d’un obstacle sur la voie ou parce-que partagée par un trop grand nombre.
    Ce n’est une liberté que lorsqu’elle n’est pas partagée par tous.

    A mon sens l’expérience sacrée est celle qui conduit au sentiment d’unité qui au cours de rituels chamaniques contribua à l’établissement des sociétés égalitaires qualifiées de « primitives ».
    Et à défaut de renouer avec ces pratiques psychédéliques issues d’une connaissance ancestrale de la pharmacopée de nos prés et de nos sous-bois, ce sont une certaine Raison et la « morale anarchiste » (cf Pierre Kropotkine) qui consacrent l’égalité, la justice précurseurs de la liberté.

    Pour ma part, je ne pratique aucun culte et m’efforce moins à tort qu’a raison de discerner les expériences émancipatrices de celles renforçant le désir d’omnipotence.

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