Automobile, les cartes du désamour

Tiré d’un colloque, ce livre propose d’étudier les « généalogies de l’anti-automobilisme ». Il a reçu le soutien du comité des constructeurs français de l’automobile, de la fédération des industries des équipements pour véhicules, de l’union routière de France, de l’association mondiale de la route et de l’automobile club de France. Si encore l’industrie de la bagnole cherchait à mieux connaître l’opposition croissante dont elle fait l’objet pour se remettre en question… Mais non. « Automobile, les cartes du désamour » est un agglomérat de textes hétéroclites, à prétention scientifique, pitoyablement orientés dans la défense du lobby automobile.

Les auteurs cherchent ainsi à évacuer l’ « autophobie », à décrédibiliser les critiques de l’automobilisme. Leur but  s’affiche sans détour : avant même d’entrer dans le texte, une citation de René Dumont est mise en exergue : « L’automobile, ça rend con. » Point. Histoire de montrer que vraiment, ces anti-bagnoles, ils ont un argumentaire indigent.

C’est même une idéologie simplificatrice (p. 37), qui fonctionne par association d’idées et relève d’errements de la pensée (p. 38). Les dévastations engendrées par l’omniprésente poussette à moteur, c’est une vision caricaturale. L’anti-automobile, ce crétin, a besoin d’une information sérieuse qu’il trouvera dans les musées dédiés aux quatre roues. Car nous, les bagnolards, sommes beaucoup plus subtils, nuancés, plus exacts, plus documentés (p. 39).

La voiture, « merveilleux objet de liberté, de promotion sociale, de performance technique et esthétique », et même de développement culturel, était populaire. Et de citer Marinetti, l’initiateur du futurisme, autant fasciné par l’automobile que par le fascisme de Mussolini. Tant qu’on y est, pour montrer l’immense popularité de la charrette automatique, pourquoi ne pas citer Hitler, l’inventeur des autoroutes, le promoteur de la voiture du peuple (Volkswagen), largement inspiré par Henry Ford ?

Aujourd’hui, la voiture est devenue le « bouc émissaire » des dégâts de l’industrialisation et de l’urbanisme. Lecteur, gémis, verse de chaudes larmes. Le tas de ferraille est persécuté. Les médias la disqualifient, estime Mathieu Flonneau (il suffit de constater le nombre de titres de la presse magazine à la gloire de la bagnole, la profusion d’articles mensongers sur la voiture-électrique-qui-résoudra-tous-nos-maux, les publicités omniprésentes…). Les responsables politiques n’apportent qu’un « soutien discret à l’automobile » (p. 16)… Ont-ils de la merde dans les yeux, ces charlatans d’écrivaillons ? Primes à la casse, bonus, ça ne suffit pas, les gouvernements devraient engloutir davantage de fonds publics dans une industrie condamnée ! Et tant pis pour les gueux !

Méchant lobby du cheval

Arrêtez de vous occuper des malheurs de la planète, cette quête compassionnelle (p. 56) qui trahit un besoin de repentance. L’automobile ne pollue presque pas, en tout cas de moins en moins, et ne contribue que faiblement au réchauffement climatique. D’abord, nous on est pas responsables, la France est irréprochable, les méchants ce sont les Chinois.

La voiture est propre, elle consomme de moins en moins d’essence, la voirie est de mieux en mieux partagée, il y a moins de morts ! La folie routière préexistait à l’automobile (p. 30) : ne riez pas, c’est un universitaire qui le dit. Les chevaux et les draisiennes provoquaient une hécatombe équivalente, sans nul doute, et n’en déplaise au lobby du cheval (p. 118 !).

Pourtant, la voiture a été vécue comme une agression dès son arrivée. Des arriérés dénonçaient la tueuse. La combattre était même une expression de lutte des classes, puisqu’elle était alors, au début du XXe siècle, réservée à l’aristocratie mâle. Aujourd’hui, en Chine, une lutte des classes équivalente s’exprime, des émeutes éclatent régulièrement après des accidents de la circulation (1). Et les voitures sont de plus en plus incendiées, ce n’est pas un hasard (p. 16).

Malgré les critiques des années 70, malgré les chocs pétroliers, malgré les quelques procès menés par des groupes de consommateurs aux Etats-Unis, la dévoreuse d’espaces s’est répandue dans les sociétés opulentes. Cette victoire restera de courte durée. Aujourd’hui, alors que l’extraction de pétrole décline, elle semble plus malmenée que jamais. D’où ce genre de livres qui cherchent à la réhabiliter. Qui appellent à fonder une convivialité automobile (p. 35). Tant pis pour les oxymores : « L’automobilisme contre la société ?… Tout contre ! » Vroum vroum, vive l’ « automobilité durable ».

(1) Alain Bertho, Le temps des émeutes, Bayard, 2009.

Mathieu Flonneau (dir.), Automobile les cartes du désamour, Descartes & cie, 2009.

Source: http://pedaleurop.over-blog.com/

Pierre Thiesset

A propos de Pierre Thiesset

Journaliste et écrivain français, auteur du blog "L'Europe du Nord à vélo"

9 commentaires sur “Automobile, les cartes du désamour

  1. Gilles ChomelLÉCOLOMOBILE

    Le titre du livre: ‘Automobile: les cartes du désamour’ est en soi un
    aveu 😎 Qui peut contester que l’automobile « ça rend con » quand on observe les conducteurs stressés s’engueuler entre eux? ou quand ils se font bloquer par le moindre flocon ou emporter par le moindre ruisseau en crue. C’est vraiment le produit d’une génération en voie de disparition.

    GC
    http://www.cryptext.fr

  2. MinouMinou

    « Qui peut contester que l’automobile « ça rend con » quand on observe les conducteurs stressés s’engueuler entre eux? »

    Ce n’est pas l’automobile qui les a « rendu » cons, ils sont aliénés au départ, ce n’est pas pareil. La bagnole dévoile l’aliénation. C’est comme les gens qui soi-disant sont de gauche toute leur vie puis que la vieillesse a « rendu » de droite : foutaises ! On n’est pas « rendu » de droite par telle ou telle circonstance, on l’est potentiellement. Ainsi que certains ont l’esprit à droite en votant à gauche, certains ont l’esprit bagnolard sans posséder de bagnole.

    Autre chose : ce n’est pas parce que notre époque est celle de la machine qu’elle est une époque technique, c’est bien plutôt le contraire. C’est pourquoi nous avons beau nous indigner et lutter contre le bagnolisme en particulier et contre le machinisme en général, nous ne vaincrons pas tant que nous n’aurons pas mis en question l’être de la technique moderne.
    Je ne regarde la télévision que pendant les vacances, quand je ne suis pas chez moi. J’ai regardé les journaux télévisés des vacances de Noël : ils s’ouvrent par les « naufrages » de la route et la neige preneuse d’otage. Il y a eu aussi le « vandalisme » des brûleurs de bagnoles de la Saint-Sylvestre. Des heures y sont consacrées, par jour. La nature est l’ennemie absolue : il faut abolir la neige. Mais dans quelle culture, dans quelle civilisation la nature est à ce point ennemie, à part dans notre civilisation dont les fondations sont les valeurs chrétiennes ? L’homme moderne ne supporte rien. Marcher est une torture : il bagnole. La neige est l’enfer : il cherche le moyen technique de l’abolir. Peu importe qu’il se dise athée ou même mécréant : il est chrétien sans le savoir. On n’échappe pas à deux mille ans de christianisme.
    Ce n’est pas la machine qui rend con. C’est l’abandon de l’homme à la technique moderne. Tant que nous nous creuserons le cerveau à fabriquer des machines « propres », « bio » ou « éthico-compatibles » pour remplacer celles qui polluent, nous n’aurons pas de réflexion sur l’essence de la technique moderne. La technique (moderne) est dévoilement. Elle dévoile l’être, et dans le cas des folies citées au-dessus, elle peut dévoiler l’oubli de l’être. Heidegger dit que la technique moderne est « sans le savoir, en rapport avec le vide de l’être ». En effet, qu’est notre existence à nous hommes de 2011 ? Notre existence n’est que technique. Où est notre être, où est passé l’être des choses ? Nous avons des vacances, pour les plus chanceux, quelques fois dans l’année, afin d’aller nous « ressourcer » dans les îlots de nature. Et aussi loin que nous allons la chercher, cette nature, nous la retrouvons défigurée, harcelée, pourchassée, objectivée. Cette horreur ne vient pas du fait que nous utilisons « mal » nos machines, ou que nous les utilisons « trop ». Elle vient du fait que nous ne pensons pas la technique moderne et que nous ne questionnons pas pourquoi nous vivons cette époque où tout n’est plus que technique.
    Il est nécessaire mais pas suffisant d’inciter à marcher, à relocaliser, à rouler à vélo, etc. Nous devons profondément mettre en question le fait que nous ne vivons plus que des conditions techniques, à chaque moment de notre existence.

  3. Newton Almeida

    J’ai vraiment apprécié votre travail. Vous français sont des gens merveilleux, généreux et intelligent. Ici au Brésil nous avons beaucoup à apprendre de vous. J’habite à Rio de Janeiro et nous avons beaucoup de travail à faire pour restaurer l’environnement et la qualité de vie à notre peuple. Newton Almeida ENVIRONNEMENT RIO DE JANEIRO http://www.limpezariomeriti.blogspot.com

  4. MinouMinou

    Ce Mathieu Flonneau incarne la quintessence de l’universitaire et de « l’historien » français. C’est vraiment à vomir. Quand la grande majorité de la caste historienne se cache derrière ses prétendues neutralité et objectivité qui n’en sont pas, quand elle refuse de s’engager dans les mouvements sociaux pour cause de « posture réflexive », il y a des Mathieu Flonneau qui font l’exploit du contraire : ils prennent parti, ils s’engagent, ils soutiennent la connerie de toute leur âme.

    Mathieu Flonneau, Maître de conférences, est apparemment un ultra spécialiste de la bagnole : http://irice.univ-paris1.fr/spip.php?article387

    Mathieu Flonneau, quintessence de l’universitaire et de « l’historien » français : et vas-y que je déroule ma « pensée » en un plan en trois parties. 1. automobile méchante, 2. automobile gentille, 3. nuance, relativisme, juste milieu, conclusion : prenons le même monde dégueulasse et badigeonnons-le de vert.
    C’est ça l’histoire à l’université, en classes préparatoires aux Grââândes Écôôôôles et partout maintenant !
    Ce culte du juste milieu est terrible, il n’a pas de limites, c’est un refus de penser qui gangrène toute l’éducation, et jusqu’aux professeurs de philosophie. Tous ne sont pas atteints encore, et heureusement nous avons un magnifique contre exemple, un exemple américain, le grand Howard Zinn, le contraire absolu de l’universitaire et de l’historien français, qui « osa » déclarer : «[…] L’étude de l’histoire ne pouvait être neutre. Pour moi, l’histoire devait être un moyen de comprendre et de changer ce qui n’allait pas dans la marche du monde. (Quelle extravagante prétention !) » ou encore “l’enseignement ne peut pas rester neutre sur les problèmes fondamentaux de notre époque.”

    Depuis le temps qu’il étudie la bagnole le Flonneau, elle ne lui est pas sortie par les yeux…

    Pauvre Flonneau, minable Flonneau, minuscule Flonneau…
    Mathieu Flonneau… Maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

    La clâââsse.

  5. paladurpaladur

    Encore un qui a vendu son âme contre une subvention quelconque et/ou qui essaie de justifier les années perdues sur un sujet inepte.

  6. MinouMinou

    Je profite de cet article pour signaler un évènement important. J’apprends que dans la même université où sévit Monsieur Flonneau, il y a un autre professeur d’histoire contemporaine qui, lui, a l’air d’être lucide et engagé. Il s’agit de François Jarrige, qui a écrit entre autres Face au monstre mécanique : une histoire des résistances à la technique, Au temps des « tueuses de bras » : les bris de machines à l’aube de l’ère industrielle (1780-1860), Les luddites : bris de machines, économie politique et histoire.

    Ce professeur a l’air de sortir du moule universitaire puisqu’il sera l’un des intervenants du contre-Grenelle 3, intitulé « Décroissance ou barbarie », qui aura lieu le 2 avril à Vaulx-en-Velin, tout près de Lyon. Voici un extrait de Face au monde mécanique…, trouvé sur le site internet de son éditeur (ses livres sont disponibles dans les bibliothèques municipales et universitaires) :

    « […] La ligne de fracture ne passe pas entre les partisans et les opposants à la technique, mais entre ceux qui font des techniques des outils neutres, et du progrès technique un dogme non questionnable, et ceux qui y détectent un instrument de pouvoir et de domination, un espace où se combinent sans cesse des rapports de force qu’il faut dévoiler. Les exemples montrant combien les techniques ne sont pas neutres mais porteuses d’un certain ordre social et politique abondent pourtant. »

  7. Boubou

    La population vieillit et n’a plus envie ni la forme de conduire…

    Les jeunes n’ont pas de sous, vivent chez leurs parents.

    Les autres en ont peut-être marre d’être pris pour des vaches à lait, d’acheter des véhicules encombrants bourrés d’électronique sans auto entretien possible, de passer tout le temps chez le garagiste, à la station-service, au contrôle auto, d’éviter les prunes et les radars, et qu’il faut en plus entretenir, nettoyer, avec un coût annuel qui n’est plus en rapport avec le niveau des salaires et de la précarité… bref qui est exhorbitant.

    Alors tout ceci pour en plus être coincé dans les bouchons, avancer en file indienne les uns derrière les autres moins vite qu’un métro, tramway vélo ou même piéton, être stressé et travailler en tant que chauffeur de soi-même, en risquant l’accident, sans être payé.

    Et quand on apprend que la voiture pollue et rend les enfants asthmatiques, quand on se rend compte à quel point elle encombre 80% de la chaussée, quand on en subit le bruit dans les villes, qu’on est obligés d’enfermer les enfants chez eux, dans les squares, dans les poussettes pour laisser passer ces monstres d’acier…

    Quand on se renseigne et qu’on voit qu’il y a des guerres pour le pétrole, que des compagnies pétrolières financent des dictateurs et contribuent à la misère, corruption et pauvreté dans des pays dont on voit les images dans les JT sans comprendre pourquoi les gens y sont pauvres et ne profitent pas de la rente pétrolière…

    Quand on part un tant soi peu à l’étranger et qu’on se rend compte à quel point les villes où la voiture est moins omniprésente, sont bien plus agréables, vivables, et dynamiques…

    Le modèle de l’automobile est arrivé à saturation, il est à bout de souffle. Et ce n’est pas en renouvelant les collections comme les vêtements, que ça va changer.

    Trop de voitures tue la voiture, et ils ont voulu tout baser là-dessus.

    Ce n’est pas du désamour, c’est du pragmatisme.

  8. Boubou

    Alors je comprends que les constructeurs essaient de développer actuellement des voiturettes électriques, pas chères (constuites dans des pays à bas coûts sociaux), en location ou en auto-partage, sans entretien, qui ne roulent pas trop vite, pas trop grosses, avec limite l’I-pod intégré, pour coller à ces nouvelles tendances de consommation…

    Ils ont peur que les jeunes des centres urbains se passent de voiture et goûtent au vélo, tram, train… Car une fois qu’on y a goûté et pris goût, on ne peut plus revenir en arrière… !

    Ce qui est génial, c’est que si ce type d’offres se développe, il y aurait moins de grosses voitures thermiques dans nos rues. On se sentirait en meilleure sécurité, pas mal pour encourager les cyclistes débutants ! 😉

    Donc je vois pas comment ils peuvent s’en sortir, le déclin est inéluctable. (en tout cas dans les centre-villes, je dis pas dans les petites villes éloignées de tout, sans train, les lotissements sans services).

    Dans tous les cas, tout ce qu’ils feront ne pourront jamais égaler le vélo sur un point : l’activité physique et la place réduite.

    (à moins de faire des voitures à pédales pliables) 😉

  9. apanivore

    Même sur un site pro-automobile les sondages ne sont pas en sa faveur.
    Le sondage en cours :
    Êtes-vous pour la suppression des voies sur berges à Paris ?
    (Comprendre suppression des voies rapides qui servent de berges à la Seine)
    http://www.unionroutiere.fr/

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