Monsieur Hollande, vous avez tout faux sur l’essence

François Hollande s’est déclaré en faveur d’une « TIPP flottante », afin de modérer le prix du carburant automobile. Cette mesure serait nuisible écologiquement et injuste socialement.

Jean Sivardière – 27 janvier 2012

Afin de limiter la hausse du prix des carburants automobiles, François Hollande, soutenu par le PS et des associations de consommateurs (UFC, CLCV), vient de proposer un retour de la TIPP flottante, mesure appliquée par le gouvernement Jospin entre 2000 et 2002 : c’est non seulement une fausse bonne idée, mais un signal très pernicieux lancé à l’opinion (1).

1. Comme l’a montré l’économiste Jean-Marie Beauvais dans une étude réalisée à la demande de la FNAUT et de l’ADEME en 2008, le prix réel du carburant nécessaire pour parcourir 100 km a été divisé par 2,8 depuis 1970 (voir FNAUT Infos n°173 : le salaire minimum a augmenté bien plus vite, en monnaie courante, que le prix des carburants et, fait trop souvent ignoré, depuis 10 ans, les taxes (TIPP et TVA) sur l’essence sont passées de 78% à 60% environ, et celles sur le gazole de 70% à 50 % (la TIPP est de 0,6 euro/litre sur l’essence et de 0,43 euro sur le gazole). En 1985, les dépenses des ménages en carburant représentaient 4,4% de leur budget, 3,4% seulement en 2009 (source INSEE).

Par ailleurs un automobiliste souhaitant limiter sa dépense peut pratiquer l’écoconduite, qui permet aisément d’abaisser de 20% sa consommation de carburant et contribue à la sécurité routière. Il lui est souvent possible de se rabattre sur un parking-relais et d’utiliser un transport collectif sur une partie de son trajet.

Dans ces conditions, on ne peut affirmer que le prix des carburants est devenu insupportable pour l’ensemble des ménages. Il faut d’ailleurs combattre l’idée reçue que la voiture (achat, assurance, carburant, péages, entretien, réparations,…) est devenue hors de prix. En 1985, les dépenses automobiles des ménages représentaient 14,2% de leur budget, 10,9% seulement en 2009. De 1970 à 2009, les dépenses automobiles des ménages ont été multipliées par 18 en monnaie courante, les dépenses de logement par 27 ; de 2002 à 2009, les premières ont été multipliées par 1,2 et les secondes par 1,4.

2. Sauf à accepter une réduction drastique et durable des recettes de l’Etat (lourdement endetté) et des Régions (qui bénéficient du reversement d’une part importante de la TIPP et réclament de nouvelles ressources pour pouvoir développer le TER), il est illusoire d’espérer contenir la hausse du prix des carburants, qui a un caractère structurel : comme cela est bien connu, cette hausse est la conséquence d’une augmentation de la demande mondiale de pétrole et de l’épuisement progressif des réserves prouvées de pétrole, phénomènes dont les effets sont accentués par la dépréciation de l’euro par rapport au dollar et par les risques géopolitiques qui pèsent sur notre approvisionnement auprès de divers pays producteurs (aujourd’hui Iran et Nigeria).

Le prix du baril de pétrole influence en gros la moitié du prix du carburant, directement ou par le jeu de la TVA. Si le baril était à 150 dollars (comme en juillet 2008) au lieu de 100 aujourd’hui (+ 50%), le prix du carburant augmenterait donc de 25%, il serait de 1,85 euro environ au lieu de 1,50. Si le baril était à 200 dollars, le prix du carburant serait d’environ 2,25 euros : pour le maintenir à la valeur actuelle, il faudrait supprimer toutes les taxes, la TIPP qui rapporte 14 milliards d’euros par an et la TVA !

Contrairement à ce qu’affirment l’UFC et la CLCV, une baisse des coûts de raffinage et de distribution (qui représentent entre 20 et 25 centimes par litre de carburant) aurait un impact minime sur le prix de vente des carburants.

3. Si on continue à encourager la circulation automobile, comment lutter contre la pollution de l’air et le réchauffement climatique, et limiter notre déficit commercial, creusé par nos importations de pétrole ? La Cour des Comptes elle-même vient de souligner la nécessité de mettre en cohérence la fiscalité des carburants avec les objectifs du Grenelle de l’environnement.

Dans une étude réalisée récemment pour le PREDIT, François Gardes, professeur à l’université Paris 1, et son équipe ont démontré que si la hausse moyenne du prix du carburant incite le consommateur à modérer son usage de la voiture, la volatilité du prix a un effet important qui s’ajoute au précédent : les années où les fluctuations sont fortes (2008), l’automobiliste est plus sensible au prix maximum constaté qu’au prix moyen, et la baisse de consommation est plus forte (d’environ 30%) que prévu. Réduire la volatilité par une politique fiscale contra-cyclique telle que la TIPP flottante conduirait donc à augmenter la consommation de carburant.

4. Enfin le retour à la TIPP flottante serait une mesure particulièrement injuste. Ce serait faire un cadeau inutile aux automobilistes (et aux entreprises) disposant de revenus corrects et pouvant donc encaisser la hausse actuelle et future du prix des carburants, et oublier que, parmi les ménages modestes, beaucoup ne sont pas motorisés. Ces derniers sont les plus pauvres de nos concitoyens, et leur mobilité est limitée par la pénurie de transport collectif. L’argent public doit être consacré en priorité au développement du transport collectif : avec un milliard d’euros, on construit 50 km de tramway.

On ne peut certes méconnaître la situation difficile des ménages modestes obligés de se loger en milieu périurbain ou rural, loin de leur lieu de travail et ne disposant pas actuellement de transports collectifs adaptés à leurs besoins. Ces ménages doivent être aidés par des mesures sociales générales, bénéficiant à l’ensemble des ménages modestes et ne privilégiant aucun type de consommation, non par des mesures spécifiques perverses susceptibles de les encourager à utiliser la voiture alors qu’il faut au contraire les inciter à se libérer de la dépendance pétrolière.

Laissons un expert conclure. Selon Jean-Marie Chevalier, directeur du centre de géopolitique de l’énergie et des matières premières : « les blocages des prix donnent aux consommateurs de faux signaux et entretiennent des illusions, le réveil est dur ».

……………………… Notes : (1) TIPP : taxe intérieure sur les produits pétroliers. UFC : Union fédérale des consommateurs. CLCV : Consommation logement cadre de vie. PS : Parti socialiste. Ademe : Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie. TVA : taxe à la valeur ajoutée. TER : train express régional. PREDIT : Programme de recherche et d’innovation dans les transports terrestres.

Source : Courriel à Reporterre. Jean Sivardière est président de la FNAUT (Fédération nationale des usagers des transports). Article disponible ici

Fnaut

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Fédération Nationale des Associations d'Usagers des Transports.

12 commentaires sur “Monsieur Hollande, vous avez tout faux sur l’essence

  1. LomoberetLomoberet

    Il y a 40 ans, avec mon petit salaire mensuel, j’aurais pu mettre 600 litres d’essence dans ma ouature (remarque : avec mes premiers salaires, j’avais d’abord acheté un vélo de randonnée, sans aucun esprit de sauvegarde de la planète par ailleurs !)
    Aujourd’hui, avec un salaire mensuel pas très élevé, je pourrais mettre 1600 litres de carburant dans la ouature que des contingences familiales m’obligent à garder (je l’utilise personnellement moins de 100 km par mois, soit moins que mes parcours mensuels en footing et beaucoup moins que mes déplacements à vélo)
    CONCLUSION : il faut augmenter les prix des carburants (de manière drastique !), abaisser la TVA sur les vélos et les chaussures de jogging et et instaurer une indemnité kilométrique pour les déplacements professionnels à vélo (égale au tarif le plus élevé accordé pour les ouatures)

  2. O-Fou

    Dans le Canard Enchaîné d’avant hier :
    « […] La mesure [TIPP flottante], instaurée en octobre 2001 sous Jospin, consiste à empêcher qu’une hausse du brut ne fasse grimper les taxes encaissées par le fisc. Mais, selon un rapport du Conseil des Impôts de juillet 2006, le mécanisme n’avait raboté le prix du carburant que de 2,19 centimes par litre au maximum. Vu le prix actuel moyen du sans-plomb 95 (1,55 euro), la mesure passerait inaperçue pour le consommateur : quelques centimes. Et serait ruineuse : jusqu’à sa suppression par Raffarin en juillet 2002, la TIPP flottante avait privé l’Etat de 2,6 milliards d’euros de recettes en un peu moins de deux ans. »
    Donc, c’est effectivement une mesure vraiment sans intérêt, même pour les pro-automobiles.c’est tout dire.

  3. chomenad

    Entièrement d’accord avec Sivardière et les commentaires ci-dessus. Compte tenu de la raréfaction du pétrole et de l’augmentation inéluctable de son prix, au lieu de préparer le population (surtout les pauvres, les riches auront toujours les moyens financiers) à changer de pratiques de déplacements (inciter en particulier à l’usage des transports publics et surtout du vélo – seule alternative facile à mettre en oeuvre pour des déplacements de l’ordre de 3 km), Hollande laisse entendre qu’on peut continuer comme si de rien n’était et que l’Etat déjà très endetté va se charger de subventionner le prix de l’essence. On est dans en plein dans les mesures électoralistes (pour ne pas dire pédagogiques) et on touche aux limites de la démocratie ; aucun homme ou femme politique de quel que bord qu’il soit ne risque de se faire élire s’il envisage de toucher à la voiture qui assure 80% des déplacements … A méditer.

  4. antec

    Super article, je vais leur claquer ça a tout ceux qui ne savent que se plaindre que tout est trop cher ! Ces gens écran-plat-iphone-ouature neuve-velo de course en carbon pour le dimanche.

    Je ne sais plus a quel émission j’avais entendu parlé un représentant EELV et il disait que le rôle de l’état n’était pas de protéger les français de la hausse du prix du carburant, mais de trouver une solution pour l’empêcher d’être trop impacté par cette hausse.
    Je trouvais ça bien vu.

  5. Le cycliste intraitable

    La TIPP a été instaurée en 1928 – à l’époque c’était la TIP – pour compenser la baisse des revenus de l’impôt sur le sel. C’est d’une certaine manière l’héritière de la gabelle, bien qu’elle soit devenue beaucoup plus pertinente compte tenu des externalités négatives de la consommation de pétrole (pollution, dépendance énergétique).

    Mais cet impôt est devenu injuste aux yeux de ceux qui ont été dupés par l’utopie rurbaine, corollaire de l' »American way of life » que des myriades de séries, films et opérations de mercatique ont instillé dans le Français moyen.

    La fiscalité française a besoin de réformes considérables. Le maître mot a été donné par Jean-Marc Jancovici et Alain Grandjean dans ‘C’est maintenant’, paru il y a déjà 3 ans : reporter la fiscalité du travail sur l’énergie et l’environnement.

  6. Thomas

    Il y a quelque chose qui ne rentre pas en ligne de compte dans votre raisonnement très urbain d’une ville avec des transports organisés.
    Voici un exemple concret (c’est le mien): je suis ingénieur dans une entreprise située à 60 km de chez moi. Ma femme a son emploi près de notre domicile et notre enfant est gardé par notre voisine assistante maternelle. Je dois donc, tous les jours, faire 60 km aller/retour pour me rendre sur mon lieu de travail et rentrer auprès de ma famille. Il n’y a ni train, ni bus, ni car, ni parking relai car l’entreprise pour laquelle je travaille est dans un secteur très rural. Résultat des courses: 600km de trajet pro par semaine + quelques km par ci par là car besoin d’aller faire les courses, rdv, etc … soit un plein de 70 à 75e par semaine !
    Si on fait les comptes, je touche 1400e net auquel on enlève 350e de carburant par mois. En plus de cela, comptez l’entretient très régulier de ma petite auto diesel car beaucoup de km signifie usure rapide.

    Votre raisonnement est bon, pour des personnes en milieu urbain mais pour d’autres qui, comme moi, pour pouvoir travailler et surtout dans le contexte actuel sont obligés de rouler énormément et à leur frais.

  7. Jean-Marc

    seul ? en auto sur 60 km ?

    donc je suppose que tu as ton permis ?

    [et pas seulement le B1 ?… qui n autorise les véhicules que jusqu’à 15kW (http://vosdroits.service-public.fr/F2833.xhtml), soit l’équivallent d’une 125, en tricycle et quadricycle à moteur : le B1 correspond au permis nécessaire pour une grosse voiturette/une citadine roulant à 90km/h, qui correspond à plus de 95% des usages de la voiture à permis B]

    Ainsi, si tu as ton permis depuis assez longtemps, tu as le droit de conduire une 125cm³… (roulant à la vitesse max sur la partie rurale) ou, moins cher, et autant adapté, (et utilisable dès le permis passé), en 80 cm³.
    La 80 cm³est une super-mobilette/petite moto qui roule à 80km/h, donc pas bcp moins vite que les 90km/h max dans la partie rurale, mais qui va bcp bcp plus vite dans la partie urbaine (remontée des file de voiture à chaque… voire (même si c est illégal), usage des pistes cyclables possible pour raccourcir le trajet.
    Si bien qu’elle peut te faire gagner du temps, sur l ensemble du trajet.

    Après, pour les courses, il faut acheter, si tu en as bcp, une remorque de 2 roues (une ibex par ex), ou, si tu en as peu, juste de grosses sacoches.

    Tu pourrais me rétorquer :
    « Et les pb de temps quand on est à 2 roues ? »

    ouais… ici, tu trouveras des gens -dont moi- qui utilisent leur vélo 330 jours par an… (je l’utilise du lundi au samedi, mais parfois, certains dimanches, je ne sors pas)

    Achètes une tenue de motard et/ou de ski
    (pour ma part, j utilise des gants de skis, et, en cas de forte pluie/neige, des lunettes de ski, sinon, rien de spécial, mais je ne roule pas à 80km/h : vu ta vitesse, il te faudra une tenue plus complète que la mienne :))

    Il n’y a pas de problème, il n’y a que des solutions…

    Par contre, on peut très bien VOULOIR NE PAS les utiliser… mais alors, ne te plains pas de ton CHOIX, alors que tu es conscient de ne pas utiliser une meilleure solution mieux adaptée à tes besoins.
    C est un luxe que tu t offres…
    A toi de voir si tu peux te payer ce luxe ou pas, et s’il t apporte vraiment le bénéf qu’on attend généralement du luxe (meilleure qualité, meilleure durabilité dans le temps, meilleure image, …)

    Pour savoir si tu peux te le payer… je te dirais ce que disaient les vendeurs de rolls royce il y à 20 ans (depuis, ils ne le font plus) :
    « Si tu te demandes si tu peux te « le » (« la » : la rolls) payer, alors, c est que tu ne peux pas. »

    Si tu te plains fréquemment de tes factures liées à l’auto.. alors, c est que tu n as pas les moyens d’en avoir une.

  8. GEGE

    Non c’est pas un choix… La moto c’est quelque chose de très dangereux. Par contre, pour faire 30 bornes en rase-campagne, il n’est sûrement pas besoin d’une ouature capable d’aller faire des pointes à 150 sur l’autoroute, avec 4/5 places, etc… Il existe des petites voiturettes à moteur 4 temps, qui font du 70/80, avec 2 places, qui seraient parfaites pour ce genre de déplacements contraints.

    Le problème c’est qu’elles sont excessivement chères, car produites en petites série pour les alcoolos, et que quand tu veux t’assurer par exemple c’est le coup de grâce.

    Mais de toute façon c’est un faux problème. 50% des déplacements domicile-travail par exemple se font à l’intérieur d’un même pôle urbain. Tous les humains n’ont pas cédé aux sirènes de la rurbanité, et pourtant ils prennent leur voiture pour aller travailler. Commençons par construire des réseaux de transport bien maillés dans les villes. Eradiquons la bagnole en ville ce sera déjà pas si mal, et laissons les ruraux faire vroum vroum : je suis même prêt à payer des impôts pour subventionner (en base, bien sûr, pas en pourcentage) la hausse inéluctable de leur facture de gazoualle.

    La bonne réponse à apporter aux errements de Hollande ce n’est pas de dire « vous pouvez crever », c’est de trouver des solutions équitables ; et la solution de la TIPP flottante ne l’est pas puisqu’elle revient à subventionner les 4X4 des bourgeois. une subvention conditionnelle intelligente pourrait être : en fonction de l’heure et du trajet, tu reçoit tant, tu en fait ce que tu veux : covoiturage, deltaplane, traîneau à chiens…

  9. Tom34

    Excellent article très clair. A diffuser.

    Il est évident que ce candidat fait une très grave erreur avec cette proposition démagogique et intenable.

    En plus, il donne le baton pour se faire battre (par ses adversaires et aliés).

    A+
    TOM.

  10. xtoflyon5

    @Thomas : N’ecoute pas Gégé, j’ai une meilleure idée pour toi.

    Ingénieur à 1400 euros par mois, tu as donc un travail très mal payé, à 60 km de chez toi, donc 2h A/R de perdu en plus et 350 euros de carburant + au moins 100 euros/mois d’entretien + assurance. Et je ne parle même pas d’un prêt ou d’amortissement de la voiture, on suppose qu’elle était d’occase et déjà un peu vieille.

    Bref, tu pourrais offrir tes services d’ingénieur au SMIC (1097 euros net/m) à moins de 10 km de chez toi, ça devrait intéresser du monde… et au passage te mettre encore 100-150 euros en plus dans la poche /mois en te débarrassant de la voiture. J’ajoute que tu gagne 1 heure de transport pour passer avec ta famille et même éventuellement économiser 1 heure de nounou par jour (soit encore 2,5e x 5 x 4,33 = 54e/mois) car je pense qu’un ingénieur au SMIC peut avoir des horaires peinards. Et avec un peu de chance, moins de revenus = moins d’impôts aussi !

    Sans parler de sécurité (routière), de stress, et de bonheur de pédaler 2×30 min au lieu de conduire 2×60…

    Bref, dans ton cas, c’est tout vu, il y a des choix a revoir.

    Augmentons les taxes et les choix de vie deviennent tout de suite plus… heureux.

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