Pierre Rabhi

Pierre Rabhi

En décembre 2009, la revue trimestrielle Vélo & Territoires, éditée par le club des départements et régions cyclables, réalisait une interview de Pierre Rabhi. Il y aborde de nombreuses questions relatives bien sûr au vélo, mais aussi à la sobriété heureuse, à la relocalisation de l’économie ou à notre rapport au temps. En fin d’article, vous trouverez également un extrait d’un texte de Pierre Rabhi qui traite de l’irrationalité de notre mode de développement basé sur l’énergie fossile.

Pour celles et ceux qui ne le connaissent pas encore, Pierre Rabhi est un agriculteur, écrivain et penseur français né en Algérie, fils d’un forgeron. Pierre Rabhi a débuté sa vie professionnelle comme ouvrier spécialisé à Paris. En 1960, il part avec sa femme Michèle s’installer dans les Cévennes. Ils vivront treize ans sans électricité et huit ans sans eau courante, avec leurs cinq enfants. Pionnier de l’agriculture bio, inventeur du concept « Oasis en tous lieux », il conduit depuis 1981 des actions concrètes de soutien environnemental local au niveau international. Il défend un mode de société plus respectueux des hommes et de la terre et soutient le développement de pratiques agricoles accessibles à tous et notamment aux plus démunis, tout en préservant les patrimoines nourriciers. Depuis 1981, il transmet son savoir-faire dans les pays arides d’Afrique, en France et en Europe, cherchant à redonner leur autonomie alimentaire aux populations. Il est aujourd’hui reconnu expert international pour la sécurité alimentaire et a participé à l’élaboration de la Convention des Nations Unies pour la lutte contre la désertification.

Vélo & Territoires n°20 – Décembre 2009

Pour un citadin, se déplacer à vélo participe-t-il de la “sobriété heureuse“ que vous prônez ?
Tout à fait. Le vélo est une invention que je qualifierais d’entièrement positive. L’investissement induit pour sa fabrication est somme toute léger et, pour avancer, il optimise l’énergie métabolique, c’est-à-dire celle du cycliste lui-même. Là où le monde industriel relevait de nécessités purement masculines, le vélo possède quelque chose de plus universel, lié au bon sens. C’est une prolongation du corps, gage d’indépendance et de légèreté, silencieuse et économe puisque nourrie des seuls repas que le cycliste a ingérés. C’est donc un outil intelligent, en parfaite adéquation avec la “sobriété heureuse“.

Et en sortant de la ville, comment concilier retour à la terre et modes de déplacements doux ?
En relocalisant l’économie. C’est un concept que je préconise depuis longtemps. Nous vivons aujourd’hui trop dispersés géographiquement, et sommes donc devenus dépendants des déplacements. Cette dépendance, nous nous la sommes créée. Pendant des millénaires, des populations sans doute plus intelligentes que la nôtre ont veillé à conserver à portée de leurs jambes ce qui leur était nécessaire : travail, écoles, commerces… L’arrivée de la voiture a tout bouleversé. Au départ, elle était un outil pour se déplacer. A l’arrivée, c’est elle qui crée du déplacement. Elle est devenue indispensable alors qu’objectivement elle pollue, c’est un bien “fondant“, c’est-à-dire qui perd de la valeur même si l’on ne s’en sert pas. Surtout, elle est envahissante : songez que je pèse 52 kg et que ma voiture pèse 1,5 tonne, le ratio est éloquent !… Pour toutes ces raisons, je milite pour une production et une consommation locales. Je préfère avoir dix petits cordonniers à proximité de chez moi  qu’une seule grande enseigne de chaussures, dont je sais que les produits auront été fabriqués sur un autre continent… Tendre vers cela, quelque part, c’est déjà accepter de mener une vie moins frénétique.

Justement, ce rapport au temps… La crédibilité de votre discours vient du fait qu’il est en phase avec votre parcours. Est-ce précisément ce manque de temps qui explique que, en matière de vélo, les décideurs sont parfois en décalage entre l’exemplarité des mesures qu’ils préconisent et leur propre quotidien de citoyen ?
Le rapport au temps est un choix de société. J’ai eu la chance dans ma vie de connaître  deux types de sociétés. Celle où je suis né, dans une oasis du sud de l’Algérie. Le rythme y était cyclique, lié à la nature et aux saisons, comme toute société pastorale ou agraire… J’ai ensuite connu une société “suractivée“, la nôtre, celle du “time is money“. Tout acte doit y être productif, sinon le temps devient “perdu“. C’est le culte de la performance pour l’argent, symbolisé par ces sprinters qui s’affrontent sur les stades. C’est une vision pathologique du temps, source d’angoisses et de paranoïa. Pourquoi n’aurais-je pas le droit, délibérément, de “perdre du temps“ ? Vivre à sa propre cadence développe l’intériorité. Ces plages de temps “libre“ sont nécessaires au développement de la personne : les jeunes enfants ont besoin que leurs parents les laissent parfois s’ennuyer pour bâtir eux-mêmes leur imaginaire. Ce n’est pas au temps de nous prendre, c’est à nous de prendre le temps. Nous devons être vigilants sur ce point, l’exiger de nous-mêmes. C’est à ce prix que nos actes resteront en phase avec nos discours.

Vous travaillez depuis plus de trente ans sur des projets agro-alimentaires dans divers pays d’Afrique où le deux-roues, motorisé ou non, est roi et où l’automobile fait rêver…
La voiture reste un symbole de réussite. Où que vous alliez sur cette planète, vous êtes confrontés à cette  idéologie unique, ce dogme de l’argent érigé en religion. Les pays du Sud subissent la même fascination pour le “progrès“ technologique que les pays du Nord, oubliant au passage que le Nord n’a assis son prestige actuel qu’après avoir concentré dans ses mains les ressources et les biens du reste de la planète. Il y a là un quiproquo de l’Histoire, car le Nord connaît aussi sa part d’échec que le Sud ne mesure pas. L’attraction est toujours vivace, mais les bases sont faussées. Alors plutôt que d’entretenir ce clivage Nord/ Sud, je pense qu’il est plus heureux de chercher à mettre en commun les valeurs positives de chacun de ces modèles : au Nord, la réflexion entamée sur les modes de déplacement doux participe d’un début de solution.

En matière de militantisme, comment élargir l’audience du cercle des convaincus ?
Vouloir tout de suite des résultats spectaculaires reste le meilleur moyen de vite se décourager. La clé de tout, c’est la patience. Cela, c’est le travail de la terre qui me l’a enseigné. Procéder par contamination, comme j’ai pu le constater en voyant l’effet Velib’ à Paris, voilà le moyen !… Vous savez, j’ai été contemporain des Trente glorieuses et de leurs certitudes. Aujourd’hui, l’époque est à la crise, au manque, et le vélo est de moins en moins une solution qui prête à sourire. Nous n’avons plus d’autre choix que de tirer parti de ce déclin général pour tenter de bâtir un nouveau paradigme. C’est à nous d’anticiper, d’expérimenter des comportements avant de nous retrouver dos au mur !

Vous insistez dans vos œuvres sur l’importance de l’éducation…
Oui, car je crois que l’éducation d’aujourd’hui n’est plus en phase avec l’époque. Comment inciter un enfant à persévérer dans ses études s’il n’y a aucune certitude d’emploi au bout ? Comment reconnecter nos enfants, confinés dans le hors-sol urbain, déracinés au sens propre du terme, avec la nature ? A bien y réfléchir, tout est à repenser. Fort heureusement, les choses bougent, peut-être plus vite que je ne le croyais. Je rencontre de plus en plus de diplômés d’HEC ou de chefs d’entreprise qui me disent : «Ma carrière va bien mais moi je vais mal». Cette prise de distance avec la quête matérielle est nouvelle. Le questionnement sur le sens devient de plus en plus présent : j’ai même été invité à parler lors d’un rassemblement du Medef ! De plus en plus de gens prennent conscience que nous ne venons pas sur terre uniquement pour produire, consommer et mourir. Nous valons mieux que cela.

Propos recueillis par Anthony DIAO

Et pour finir, voici un extrait d’un texte de Pierre Rabhi qui aborde la question de l’irrationalité d’un mode de développement basé sur l’énergie fossile:

Le hiatus du « pétrolitique »

[…] La nécessité d’autonomie sera mise en échec si nous ne prenons pas en compte, pour nous en affranchir, certains mythes fondateurs de la modernité particulièrement destructeurs d’autonomie. Depuis la révolution industrielle nous avons affaire, pour le meilleur et le pire, à un modèle dominant hégémonique à l’échelle planétaire. Ce modèle, nous le constatons clairement aujourd’hui, repose sur l’option la plus absurde, dépendante et dispendieuse que l’humanité ait imaginé. Cela a donné une civilisation technico-scientifique productiviste et marchande, dont la survie dépend essentiellement d’une matière combustible nauséabonde exhumée des entrailles de la terre, où elle sommeillait depuis des millénaires. Compte tenu de la gigantesque chaotisation qu’elle a provoquée dans l’histoire de l’humanité et de la nature, nous aurions été plus avisés de la laisser où elle était. Car elle est responsable d’un hiatus gigantesque dans le processus de la vie. Avec la thermodynamique, nous sommes entre Prométhée et Vulcain dans la civilisation de la combustion énergique à des fins d’efficacité, de vitesse… La voiture comme l’un des symboles du miracle de la rationalité industrielle chargée de phantasmes – évasion, liberté, emblème social -, est justement l’une des inventions faite du cumul de critères irrationnels. Une analyse objective nous permet de constater que nous avons affaire avec la voiture à un outil qui pèse en moyenne une tonne et demie pour déplacer des individus de plus ou moins 80 kilos. 80% du combustible destiné à le faire se mouvoir servent à produire de la chaleur et à permettre aux usagers de se gazer mutuellement et d’intoxiquer l’atmosphère. Cet outil a inspiré un mode d’organisation de l’espace de vie basé sur la dispersion avec un habitat éloigné des lieux de travail, de commerce, d’éducation… qui ne peut plus fonctionner sans lui. Il pèse lourdement sur le budget des ménages, tout en étant un bien fondant, perdant de la valeur même sans utilisation. Il faut ajouter également tout ce que nécessite sa fabrication et l’orgie d’infrastructures pour son fonctionnement. A l’instar de bien des outils censés nous servir, la voiture nous asservit en réalité et détruit l’autonomie qu’elle était censée nous donner. En revanche, la bicyclette s’avère comme une invention favorable à l’économie car elle peut porter cinq à six fois son propre poids et ne requiert que de l’énergie métabolique reproductible et gratuite. Il en va de même de la traction animale. Ces considérations somme toute assez banales, mettent en évidence un malentendu concernant le progrès, sans cesse invoqué comme alibi, pour agir avec compétence mais sans discernement ni intelligence. D’une façon plus générale, on peut estimer que l’ordre originel instauré sur notre planète par l’intelligence de la vie a été remis en cause par l’ordre établi par l’espèce humaine. Sur une planète une et indivisible nous avons appliqué le principe de fragmentation, de rivalité, de compétitivité, et de dissipation. Toute l’organisation planétaire est fondée sur l’antagonisme de l’humain contre l’humain et de l’humain contre la nature. Les relations internationales, l’interdépendance des nations, loin d’être solidaires, sont phagocytaires, une opportunité pour le plus fort de s’enrichir et de survivre par la spoliation et l’appauvrissement de l’autre. Nous rappelons assez souvent, pour dissiper des idées reçues bien enkystées dans les esprits, que le continent africain vaste comme presque dix fois la superficie de l’Inde, est immensément riche et, avec ses 800 millions d’individus, sous peuplé. A ces deux facteurs positifs, il faut ajouter une population à 60% de moins de 25 ans. Ce sont au contraire les pénuries, les famines, les pillages, les misères de toutes natures sur fond de corruption chronique qui ravagent un continent qui dispose de tous les atouts pour être souverainement autonome. On peut d’ailleurs transposer ces constats à toute la planète, au sein de laquelle abondance et insuffisance cohabitent et où, en dépit de nos performances, la nourriture, l’eau potable, les soins manquent à un nombre toujours grandissant de nos semblables. Pire encore, le monde moderne a fait une hécatombe au Nord comme au Sud des autonomies vernaculaires et séculaires. A présent, selon la formule de Majid Ramena, « la misère détruit la pauvreté ». Au cœur de ces constats à l’échelle macrocosmique, chaque citoyen civilisé censé être du bon côté de la barrière, peut faire le constat objectif de sa propre dépendance au sein de l’abondance. Se nourrir, s’abreuver, se vêtir, s’abriter, se soigner, se divertir, tout est subordonné à la sollicitude d’un système dont la survie dépend de la production massive de dépendance et pour lequel toute autonomie crée du manque à gagner et devient une menace. En effet, ce n’est pas avec des protestations, des poings levés et des émeutes que l’on peut réduire la tyrannie des puissances financières mais en s’organisant d’une façon autonome pour ne pas en avoir besoin. En attendant, le citoyen civilisé est toujours indexé sur une valeur monétaire seule habilitée à lui donner le droit à l’existence. Sans argent, le citoyen est oblitéré par un ordre qui a comme précepte la production et la consommation. Au sein de cette pseudo économie ayant pour dogme intangible la croissance économique sans limite stimulée par l’avidité sans limite, les citoyens consommateurs sont réduits à d’insatiables pousseurs de caddies. Les hommes politiques tentent d’une façon quasi obsessionnelle d’élever la consommation au rang d’un acte civique. Nous sommes face au dilemme du tonneau des Danaïdes. En dépit des richesses que la machine économique produit, l’indigence ne cesse de s’étendre masquée par les dispositifs « charitables » de l’Etat. La prolifération sous toutes ses formes du secourisme social, louable par son intention, a néanmoins l’inconvénient de dédouaner les états de leur vraie responsabilité d’éradiquer la détresse au lieu de se contenter de lui opposer des palliatifs et de l’intégrer dans l’indolence des jours comme une norme sociale. Dieu sait pourtant tout ce qui pourrait être réalisé dans la nation et dans le monde par le transfert à l’urgence écologique et humaine des moyens extravagants consacrés à l’industrie du meurtre et de la destruction. Avec la raréfaction de la matière combustible, tout le monde prend aujourd’hui conscience de la fragilité de l’édifice bâti sous l’inspiration d’une idéologie qui a confondu l’aptitude cérébrale ou manuelle avec l’intelligence – à savoir la lucidité, la lumière – intelligence n’ayant d’autre source que l’intelligence de la vie, dont chacun de nous est l’une des œuvres et des expressions. Il y a comme une dérision dans le fait que si la matière combustible venait à manquer totalement, tout l’édifice, bâti comme une tour dédiée au génie humain, s’effondrerait. Ce sont en l’occurrence les pays dits pauvres qui s’en sortiraient le mieux, car leur vie est encore organisée non sur l’omnipotence de l’argent, mais sur des valeurs sûres telles que la terre, l’eau, les animaux la biodiversité, les savoirs, les savoir-faire traditionnels. Comprendront-ils néanmoins à temps qu’il s’agit bien des valeurs dont nul ne peut et ne pourra jamais se passer et qui sont aujourd’hui dilapidées par la démence des gagneurs d’argent à tout prix ? Bien entendu, nous ne prêchons pas le retour à une société d’antan qui aurait été idéale, ce serait trop naïf, mais nous œuvrons pour une sauvegarde des valeurs traditionnelles complétées et enrichies des acquis scientifiques et techniques positifs, pour permettre à un véritable progrès, soucieux d’un avenir réellement viable et vivable pour tous, de se construire.

Source: L’Autonomie… Le temps de l’insécurité créative est venu.

Pour en savoir plus : www.pierrerabhi.org

Vélove

A propos de Vélove

Rédacteur du site Carfree France, spécialiste des questions relatives au vélo et aux aménagements cyclables.

3 commentaires sur “Pierre Rabhi

  1. MOA

    Pierre Rabhi : « (…)si la matière combustible venait à manquer totalement (…). Ce sont en l’occurrence les pays dits pauvres qui s’en sortiraient le mieux,…

    Cela me paraît bien optimiste.

    Pierre Rabhi : …car leur vie est encore organisée non sur l’omnipotence de l’argent, mais sur des valeurs sûres telles que la terre, l’eau, les animaux la biodiversité, les savoirs, les savoir-faire traditionnels »

    A condition qu’ils y aient encore accès (accaparement des terres pour de la monoculture -notamment d’agrocarburants, conséquence destruction de la fertilité de leurs sols, guerre de l’eau -l’intervention anticipée de la France en Lybie serait elle motivée par l’eau lybienne?

    etc…

    De plus d’ici à ce que le pétrole vienne à « totalement » disparaitre, ils auront le temps de morfler il me semble. cf. ce qui se passe/prépare au sahel.

  2. Alain

    Le club des départements et régions cyclables a un nouveau secrétaire national: Pierre Texier.
    Espèrons que ce monsieur sait lire et lise sa propre revue (d’autant plus qu’il est imprimeur) parce que c’est un des pires paures types rencontrés.
    Il est chargé des circulation à Tours en tant qu’élu municipal de la ville. C’est un communiste type stalinien. Il sait faire de la comm’ pour le vélo mais pour les actes, que dalle.
    Imaginez lui demander ce que je lui ai dit lors d’une refonte d’une avenue à 4 voies.
    J’ai réclamé une piste cyclable mais sa réponse à été de me dire qu’il n’y en avait pas besoin vu qu’il n’y avait pas de vélos sur cette voie (forcément, qui voudrait mourir? en gros, c’est que j’ai répondu). En fiat, les pistes cyclables il n’en a rien à battre. il les fait contraint et forcé. alors comme c’était une refonte, il n’a pas eu d’autre chose que d’en faire une: sur le trottoir, bien sûr.
    Imaginez une ville où il y a des travaux de tramway. C’est à tours et devinez ce qu’un service circulation (entre autres) pond? Prenez un pont où il y’avait les fameux travaux de tramway et la décision est prise d’y interdire les vélos et les bus. Les voitures, elles passent. Pas d’interdiction pour elles.
    Voilà le tableau.

  3. apanivore

    Attention il y a 2 « clubs ». Tous 2 sont vraisemblablement des fumisteries vu les résultats concrets qui en sortent.
    – villes et territoires cyclables
    – départements et régions cyclables

    Et 2 c’est pratique, ça entretient une certaine confusion et ça donne une fausse impression de diversité dans ses machines à verdir l’image des élus.

Les commentaires sont clos.