Ce beau gouvernement plein de promesses (Patrick Vieu au pouvoir)

Je serais étonné que vous connaissiez monsieur Patrick Vieu. Moi-même,  je n’ai découvert son existence que par un lecteur avisé de Planète sans visa, Salin, que je remercie évidemment. Ce type formidable est administrateur civil hors classe. Énarque, il est employé par l’État dans le cadre d’expertises et missions de contrôle. Et sa spécialité, c’est la bagnole et le transport.

Reconnaissons, car je sais être beau joueur, que M.Vieu a aussi travaillé pour la SNCF et sur les transports collectifs. Mais l’un de ses actes de gloire semble bien être le viaduc de Millau, dans l’Aveyron, que tant de cuistres présentent comme la huitième merveille du monde. Moi, comme je connais bien les lieux, je trouve que ce pont suspendu entre deux Causses, au-dessus de la vallée du Tarn, est un crime. Voyez, les points de vue sont divers.

Patrick Vieu, sauf erreur que je suis prêt à rectifier, n’est pas Ingénieur des Ponts et Chaussées. Mais il est dans une telle proximité avec cette noblesse d’État qu’il siège au Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD), en qualité de numéro 2. Mazette ! Je vous prie de m’excuser, mais je crains que vous ne réalisiez pas tout à fait. Ce CGEDD résulte d’une fusion bureaucratique entre le Conseil général des ponts et chaussées (CGPC) et le Service de l’inspection générale de l’environnement (SIGE). Les Ponts et Chaussées, caste qui remonte à 1716, ont une histoire liée de façon définitive à la révolution industrielle. Ses ingénieurs – un peu plus de 1500 de tous âges en 2009 – ont dévasté la France comme bien peu. On leur doit canaux et rivières « rectifiées », équipements touristiques et barrages, routes et autoroutes, ports et aéroports, châteaux d’eau et ronds-points, et même un peu de nucléaire sur les bords. Cet État dans l’État est aux antipodes de la démocratie. Ils commandent, nous subissons.

Patrick Vieu siège donc au sommet de ce bastringue. Et le viaduc de Millau lui arrache des sanglots de fierté. Pour bien saisir, je vous prie de lire des extraits d’une brochure officielle – et ministérielle – consacrée à ce puissant chef-d’œuvre de l’humanité. Il est possible que Patrick Vieu en soit au moins le co-auteur. Je ne le sais pas avec certitude – le rédacteur, en sa modestie, reste inconnu -, mais comme Vieu a écrit des choses fort voisines, je suis sûr que cet administrateur hors classe ne s’en offusquera pas.

LES EXTRAITS DE LA BROCHURE : L’A75 et le contournement de Millau. L’expertise de l’État et l’excellence des entreprises au service de l’équipement et de l’aménagement du territoire.

L’A75 : une autoroute respectueuse des paysages, de l’environnement et du patrimoine
Désormais, un projet routier ne peut plus s’envisager sans intégrer pleinement la notion de développement durable. L’environnement et le patrimoine paysager et culturel ont été particulièrement pris en compte pour que soit respecté la variété des territoires traversés comme les monts de la Margeride dans le Cantal, les monts d’Aubrac et les gorges du Lot dans la Lozère, les causses de Séverac et du Larzac dans l’Aveyron, et après avoir franchi le Pas de l’Escalette, la plaine du Languedoc dans l’Hérault. L’objectif a été de préserver la biodiversité et les paysages. Millau et ses environs sont également riches de sites archéologiques de la préhistoire et de la Gaule romaine. A proximité de la culée nord du viaduc par exemple, des sépultures néolithiques ont été découvertes et mises en sécurité avant le lancement du chantier. La chapelle et l’ancienne ferme de Brocuéjouls ont été préservées et seront accessibles depuis l’autoroute.

Avant la fin de l’année 2004, le bouchon de Millau, bien connu des vacanciers, aura vécu. Les automobilistes pourront alors emprunter un itinéraire fluide sur quarante kilomètres reliant Engayresques à La Cavalerie.

Plus haut que la Tour Eiffel, plus long que le Brooklyn Bridge de New York, pour certains le plus beau du monde, le viaduc de Millau est l’ouvrage d’art qui marque la technique et l’esthétique du génie civil de ce début de siècle. Avant même sa mise en service, il a déjà accueilli un demi-million de visiteurs du monde entier, enthousiastes de découvrir dans le ciel ce trait d’union entre les plateaux du Causse Rouge et du Larzac.

Le viaduc de Millau un ouvrage d’exception
Un partenariat exemplaire entre ingénieurs des services de l’État et du secteur privé.

L’exigence d’une meilleure qualité environnementale des projets autoroutiers conduit les services de l’État à veiller à la préservation des espèces, à la mise en valeur des espaces remarquables, à la protection de la ressource en eau et à la prise en compte des risques naturels et technologiques

Partenariale et contractuelle, la politique du “1 % paysage et développement” mise en place en 1989 par la direction des routes avec les collectivités territoriales et les associations, cette politique renforce l’intercommunalité. Elle vise à préserver le patrimoine paysager, à assurer sa promotion et sa mise en valeur, et aussi à améliorer l’attractivité touristique de la région.

FIN DES EXTRAITS

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Vous, je ne sais pas, mais moi j’adore cette idée qu’un viaduc et les autoroutes qui les accompagnent « mettent en valeur des espaces remarquables ». C’est vraiment grand. Ces espaces remarquables encore plus remarquables me font frissonner d’émotion. Et font remonter dans ma mémoire un souvenir vieux de vingt ans. Au printemps de 1992, j’allai visiter à La Défense, au vingtième étage de la Grande Arche, M.Christian Leyrit. Je préparais alors un livre, paru en 1993 au Seuil, Le tour de France d’un écologiste. Christian Leyrit était directeur des routes au ministère de l’Équipement. Un poste stratégique, décisif pour tout ce qui touchait – notamment – au système autoroutier. À ce programme de fragmentation, de dislocation, de destruction planifié des équilibres écologiques de notre pays. Je me cite. Plutôt, je le cite, lui : « Un industriel très performant de Castres me disait hier encore qu’il vient de recevoir la visite d’investisseurs japonais. Les voilà qui débarquent à l’aéroport de Toulouse, on les emmène dans un minibus, direction la nationale. Ils ont mis une heure trente pour arriver. Certes, me disait cet industriel, ils ont fait un excellent repas, fort bien arrosé. Mais ils sont repartis sans poser une question ».

Quelle belle histoire, hein ? Et tellement édifiante. En serions-nous là, en 2012, s’il y avait enfin une autoroute à chaque coin de rue ? Je reprends. Leyrit reprend : « Dans bien des cas, nos ouvrages mettent en valeur des points de vue. Je pense à la cité de Carcassonne. De toute façon, le paysage bouge (…) L’autoroute est un inventeur du paysage. Nos responsabilités sont immenses ». Le paysage bouge, mais il est réconfortant de voir que monsieur Leyrit reste à la même place. L’autoroute améliore donc le point de vue. Surtout à 130 km/heure, lorsqu’il faut tourner la tête sans provoquer un accident mortel, pour le vif plaisir d’entrevoir les tours de Carcassonne dans la brume de l’aube. Ou du crépuscule.

Si j’ai pensé à Christian Leyrit, c’est à cause de Patrick Vieu. Je vous ai dit que ce dernier est le numéro 2 du Conseil général de l’environnement et du développement durable, fief des ingénieurs des Ponts et Chaussées. Le numéro 1 s’appelle Christian Leyrit, ingénieur général de ces mêmes Ponts. Oui, mais pourquoi avoir commencé ce long papier en évoquant un parfait inconnu, Patrick Vieu ? Mais parce qu’il vient d’être promu d’une magnifique manière. Le 17 mai, notre bon président François Hollande a nommé une trentaine de conseillers rapprochés, parmi lesquels, bien entendu, Patrick Vieu. Il sera lesté d’une responsabilité « immense », pour reprendre le mot heureux de son excellent ami Christian Leyrit. Intitulé baroque de la charge : « Environnement et territoires ». La vie commence.

http://fabrice-nicolino.com/

Fabrice Nicolino

A propos de Fabrice Nicolino

Journaliste français spécialisé sur les questions d'écologie

4 commentaires sur “Ce beau gouvernement plein de promesses (Patrick Vieu au pouvoir)

  1. CarFree

    Courte biographie de Patrick Vieu:
    « Diplômé d’une licence d’histoire, d’un DEA de
    philosophie, de l’IEP de Paris et de l’ENA, Patrick
    Vieu a débuté sa carrière à la direction des Routes
    du ministère de l’Équipement, en tant qu’adjoint
    puis chef du bureau de la programmation, du
    financement et de la concession des autoroutes à
    la sous-direction des autoroutes et ouvrages
    concédés. Il a ensuite été rapporteur auprès de la
    Cour des Comptes et auprès de la Commission
    spécialisée des Marchés de bâtiment et de génie
    civil avant de revenir, en 1999, à la direction des
    Routes, en tant que chargé de la sous-direction
    des autoroutes et ouvrages concédés. »
    Source: http://www.vie-publique.fr/documents-vp/presentation_ddr.pdf

  2. Corinne

    Bonjour
    Le changement c’est maintenant ! Une affirmation bateau,slogan électoral!
    Le changement c’est tout le temps,c’était hier ,c’est aujourd’hui et ce sera demain.Reste à savoir si cela sera mieux ou moins bien ,la encore chacun son point de vue.
    Me concernant ,moi qui ai quelques kilomètres au compteur et sans être passéiste ,je trouve que la facture du changement est bien lourde.
    Toutes ses « améliorations » dont nous avons bénéficié au cours de ce siècle nous rendent -elles plus heureux?Avons nous des rapports sociaux et familiaux de meilleur qualité?Ne sommes nous pas tombés dans l’engrenage du toujours plus vite,toujours pressés,toujours plus loin,toujours mieux que l’autre?
    A mon sens la plus grande avancée écologique serait de retrouver la valeur du temps dans tous les actes de la vie:déplacements ,travail,éducation,vie familiale et sociale.
    Pour revenir au fil du sujet ,les autoroutes m’ont fait découvrir de merveilleux paysages , dès lors que j’en suis sortie ,car il faut bien le constater ,sur ces rubans d’asphalte ultra rapides on y découvre rien que l’ennui et surtout pas la diversité des terroirs.

  3. apanivore

    y’a qu’à chercher « petite route de campagne » puis « autoroute » sur google image pour voir comme ces dernières mettent bien mieux en valeur le paysage ! Le pire c’est que ces gens qui s’écoutent parler croient sûrement les imbécillités qu’ils racontent.

  4. Daniel Courval

    Je suis comme vous: très déçu par le gouvernement Ayrault. Je n’en attendais pourtant pas grand chose. Mais, concernant Patrick Vieu, j’aurais une remarque: Je suis un élu local de la France profonde, écolo non vert. Je suis entouré de socialistes haïssant tous (du conseiller municipal au député) les écolos et tout ce qui touche à la protection de l’environnement. Je proposerais donc volontiers quelque chose: continuons à bosser, à mettre des cailloux dans leurs chaussures et à faire tout ce que nous pouvons pour faire bouger les politiques publiques. Ne râlons pas a priori. Voyons si des choses se font. Et, en attendant, foutons la paix à Patrick Vieu. Je suis OK pour en reparler le 22 mai 2013.

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