1 milliard 700 millions de bagnoles dans le monde !

Y avait un vélo encore en train de dégoutter son eau de rivière. On aurait dit que quelqu’un l’avait sorti de l’eau pour moi. Je suppose qu’on avait d’abord voulu le récupérer mais ne l’avait pas fait parce qu’il lui manquait un bout. J’ai acheté une paire de pédales, et maintenant je suis libre de partir en Espagne si ça me chante, sans que cela me coûte trop cher en argent et en temps.

Pour l’instant je me rends au centre hospitalier de Mâcon. J’aurais au moins un chiffre à vérifier : le coût d’un blessé de la route hospitalisé.

Ya pas énormément de bagnoles sur la route à cette heure-ci, mais quand même, t’as intérêt à faire gaffe. On n’est jamais à l’abri d’un chauffard intempestif mal luné ou quoi. Un cycliste a trois fois plus de chance qu’un automobiliste de crever sur la route – enfin de mourir je veux dire.

Le parking du centre en question est lui plein de bagnoles. Y en a partout, garées n’importe où. On dirait le cancer de la ville. Je ne trouve pas le parking à vélo. Je demande à une infirmière en civil, elle ne sait pas non plus. Bref, je cadenasse l’affaire où je peux et je sors de mon canapsa de quoi écrire et mener mon enquête à bien.

Le sumo assis derrière la vitre blindée de l’accueil m’indique la porte d’en face. C’est par là qu’il faut aller poser mes questions. Par là je me présente à une blouse blanche efféminée. Je lui dis que je fais partie de la Nuit Debout et que je mène une enquête sur l’insécurité routière, ceci afin de faire pression sur le maire et le député de Saône et Loire pour changer les choses en matière de politique de déplacement en milieu urbain. Je lui dis que j’ai besoin de la confirmation d’un chiffre : 132 367 euros, le coût moyen d’un blessé sur la route.

La blouse blanche appelle une collègue au secours, parce que lui il n’en sait rien. La collègue me dit que ça dépend, le temps de séjour, etc. Mais oui, effectivement, un blessé de la route peut parfois coûter ce prix-là – notamment s’il a besoin de séjourner un moment en centre de rééducation.

A priori le chiffre que j’ai n’est pas faux, mais comme je tiens à faire les choses vraiment correctement (car j’ai la manie d’être légèrement perfectionniste), je décide d’aller voir la gendarmerie. Normalement, ces chiffres-là, ils les ont. La sécurité routière, c’est leur job. La gendarmerie à Mâcon, ça ressemble à une forteresse, avec des murs immenses, un portail opaque immense aussi, et un interphone.

Je sonne et je commence à me présenter – Nuit Debout, une enquête, etc. La gendarmette est sympa, elle ne chipote pas tellement avant de bien vouloir m’ouvrir. Ça doit pas être souvent qu’un civil se radine comme ça à la gendarmerie sans aucune plainte à porter.

La gendarmette à qui je viens de tout expliquer de bout en bout me conseille d’aller sur la Toile. Elle commence alors à faire le tour de ses prospectus pour trouver l’adresse exacte. Je la trouve mignonne et tout, mais justement, je suis là parce que sur la Toile, je ne fais rien que de tomber sur des pages 404. Il faut donc écrire directement au lieutenant qu’elle me dit, ou au sergent, j’ai oublié, lui expliquer tout de bout en bout, etc.

J’ai écrit au lieutenant, ou au sergent, mais pour l’instant j’ai l’impression qu’il doit avoir d’autres matous à châtier. A moins que ces chiffres ne fassent vraiment trop peur. On n’ose même plus les publier.

On peut cependant en trouver d’autres des chiffres. En 2015, sur le seul territoire français, il y a eu selon l’O.N.I.S.R. : 3 461 morts, 70 802 blessés, 26 595 hospitalisations.

On peut aussi calculer la hauteur exacte du désastre en euros, sachant qu’un mort coûterait 1 264 448 euros (selon un bilan fantôme 404), un blessé hospitalisé : 132 367 euros, un véhicule accidenté : 6 783 euros. En 2011, l’O.N.I.S.R. aurait calculé que le coût global direct de l’insécurité routière s’élevait à 23 milliards d’euros (chiffres non confirmés, mais pas contestés non plus). Et malgré cela j’ai entendu dire quelque part que le nombre de bagnoles dans le monde allait doubler d’ici à quelques années.

L’industrie automobile en France, c’est 99 milliards de chiffre d’affaire, 2 000 sociétés, 214 000 salariés (cf I.N.S.E.E.) et je ne sais combien d’actionnaires. Ça pèse tellement lourd, l’État a prêté 6,5 milliards d’euros à P.S.A. et Renault en 2009 pour ne pas les laisser couler avec la Crise.

Les laisser couler et investir cet argent dans des moyens de locomotion alternatifs aurait pourtant été bénéfique à tout le monde. Il y a eu par exemple une étude au État-Unis, d’un chercheur de l’université de Washington : Kyle Rowe. Il a collecté les chiffres d’affaires d’une zone commerçante d’une des grandes artères de Seattle, avant et après la construction à cet endroit d’une piste cyclable (entraînant la suppression d’une douzaine de place de stationnement). Les chiffres d’affaires ont augmenté de près de 400 % !

Une enquête de la Commission européenne le stipulait déjà il y a maintenant 26 ans : nous devons aller vers des villes sans voitures. L’automobile n’est plus l’avenir des villes.

Par exemple : Hambourg, ville allemande de près de 2 millions d’habitants, ambitionne de la bannir complètement d’ici 2030 – 2035. La capitale Norvégienne d’Oslo projette également de la bannir complètement de son centre ville – à l’instar de Groningue, Pays-Bas, ou de Venise en Italie.

Londres, Copenhague, Bruxelles, Dublin, Madrid, Paris… font également des efforts dans ce sens.

J’ignore s’il est bien permis de parler de nostalgie en ce qui concerne les époques dont nous ne sommes pas issus, mais j’ai envie de dire que je suis nostalgique de l’époque où l’on n’avait pas encore commis l’invention automobile – ou plutôt son industrialisation.

Ce n’est pas si loin. D’après Wikipédia, les premiers véhicules de série en France dateraient de 1891. Et aujourd’hui, nous sommes envahis. On compte 38 millions de bagnoles dans l’Hexagone, et pas loin d’1 milliard 700 millions dans le monde au moment où je vous écris (il y en aura peut-être 2 milliards quand vous me lirez, parce que ça grimpe sacrément vite ! 6 ou 7 bagnoles sont vendues chaque seconde dans le monde ! C’est carrément flippant !). On compte 1 million 250 000 décès par an sur les routes (c’est l’équivalent d’une demie guerre mondiale 14-18). Sur ce million de mort, la moitié n’est pas automobiliste – il s’agit de piétons, de cyclistes ou de motards.

Mon sentiment à l’égard de ces corps étrangers que sont les voitures, ne doit pas être très différent de celui d’un français de 1940 sous l’occupation allemande – je présume.

J’ai découvert en investiguant pour cet article que le 22 septembre avait été décrété journée mondiale sans bagnole. Ni une, ni deux minutes de réflexion m’ont été nécessaire pour me rendre sur le site virtuel de ma ville. Et comme il n’y avait rien de relatif à cette journée bénie, j’ai écrit. J’étais prêt (et le suis toujours) à m’investir bénévolement dans cette journée. J’étais prêt à démarcher, tracter et mobiliser gratuitement tout ce que je pouvais pour que cette journée de 22 septembre prochain soit une réelle journée sans bagnole. Parce que franchement je ne me souviens pas avoir remarqué quoi que ce soit le 22 septembre dernier.

Une certaine Pauline a eu la gentillesse de me répondre. Il n’y a pas, à ce jour, d’opération particulière organisée à l’occasion de la journée mondiale sans bagnole, mais elle transmet cependant mon courriel à leur chargée de mission environnement à toutes fins utiles.

Tout n’est donc pas complètement foutu.

Image : Mad Max Fury Road

4 commentaires sur “1 milliard 700 millions de bagnoles dans le monde !

  1. Bernard G.

    C’est bien gentil, une journée sans bagnole, mais franchement, vous avez l’impression que ça servira à quelque chose, de quelque point de vue qu’on se place ?   Je précise que je milite dans l’associatif anti bagnole (www.darly.org), mais ça, pour nous c’est juste bon pour amuser la galerie.  M’enfin, si ça peut vous faire plaisir…

    Ah, au fait c’est plutôt 15 ou 20 millions de personnes mortes du fait de la première guerre mondiale. Votre chiffre (deux fois 1,25 millions), ça doit être les Français seuls, non ?

     

  2. Pédibuspedibus

    Très pédago, très convaincant… Faudrait-il aussi qu’un économiste du fait macabre nous renseigne sur le coùt des petits vieux à l’espérance de vie raccourcie, because leur autonomie est prématurément perdue (Lucie Richard, 2013) du fait d’un environnement urbain perçu et réellement vécu comme hostile du fait de la pratique automobile… Sans doute se niche-là une bonne part de l’iceberg sous la ligne de flottaison.

    L’industrie automobile en France, c’est 99 milliards de chiffre d’affaire, 2 000 sociétés, 214 000 salariés (cf I.N.S.E.E.) et je ne sais combien d’actionnaires. J’aurais pensé que ça pesait un peu plus, si on élargit le secteur économique aux garagistes et autres services autour du système automobile… Cependant sa reconversion à toutes les chances de faire bien plus lourd et de représenter un eldorado qui rendrait bien misérables les réserves d’énergie fossile de toutes sortes…

  3. Guillaume F

    « 1 milliard 700 millions de bagnoles dans le monde »

    Je pensais que le parc automobile était d’environ 900 millions d’unités ?

Les commentaires sont clos.