Lente sénescence d’une mini-superpuissance

Si, comme on le sait d’après les informations officielles, le nuage radioactif de Tchernobyl fut bien arrêté à la frontière de l’Hexagone, son ombre plane encore sur l’atome tricolore. Le fleuron industriel français ne s’est jamais réellement remis de la « catastrophe soviétique » de 1986.

Au moment de Fukushima, il soufflait ses 25 bougies de déclin continu… Dans l’intervalle de ce quart de siècle, Superphénix, le fameux réacteur à neutron rapide de 4e génération jetait l’éponge avant l’An 2000 et la renaissance atomique tant claironnée pour le nouveau millénaire ne s’est jamais produite, ni en France ni ailleurs dans le monde. Les friches nucléaires s’accumulent déjà sur le territoire des deux superpuissances et en France on tente par des ravalements de façade de conjurer ce spectre en reculant l’âge de la retraite des réacteurs…

Aujourd’hui, c’est désormais une évidence quasi officielle, puisque que ça se lit dans la presse, 5 ans après la fusion des trois cœurs des réacteurs de Fukushima, si l’atome tricolore n’est pas encore à l’agonie, dans les milieux d’affaires on ne donne plus cher de sa peau.

N’ayant jamais pu surmonter le 1er choc nucléaire « soviétique, » on prolongea sa survie sous perfusion durant la première décennie de ce siècle, dans le déni de sa sénescence jusqu’à être rattrapé par le second choc de Fukushima. L’élite politico-polytechnique s’accroche à l’atome et ne veut toujours pas jeter l’éponge. Pour son rejeton à ce stade de décomposition, son obsession relève d’une caricature d’acharnement thérapeutique.

Avec un fiasco technologique annoncé et une faillite économique largement anticipée, le fleuron atomique est désormais à inscrire au passif de l’empire. Durant ce quart de siècle, inter-choc atomique, il n’a fait qu’accumuler et révéler les tares constitutionnelles favorisées par l’arbitraire d’un développement sans entrave, aux frais des contribuables. N’ayant jamais cru bon de regarder « le monde comme il va, » l’atome tricolore économiquement toxique croule sous sa dette souveraine et menace dans sa chute catastrophique l’Europe occidentale.

« Radieuse Bérézina »

Initiés par un livre paru en 2015 (1), nous poursuivons ici notre réflexion sur les causes de l’inertie mortifère d’une classe dirigeante face à l’évidence du fiasco technologique et à la menace grandissante de catastrophe(s) atomique(s) en Europe occidentale. Les origines sont historiques et largement connues. Il suffit ici de faire resurgir le refoulé et de le présenter dans sa globale cruauté…

Dans un article précédent rédigé pour le 4e anniversaire de Fukushima : « L’atome tricolore terrorise l’Europe » nous avons fait référence à Jacques Ellul et à l’autonomisation du « système technicien » se subordonnant la classe politique pour assurer sa propre croissance sans limite. Il s’agissait d’expliquer l’inertie dans l’indécision politique de l’ensemble de la classe dirigeante, face aux injonctions des pays frontaliers s’estimant menacés par la décrépitude des installations nucléaires françaises…

Ici, pour éclairer sur base historique globale l’impasse évolutive dans laquelle s’enlise l’empire, nous avançons l’hypothèse de la mini-superpuissance. Le personnel politico-polytechnique consubstantiel au fleuron industriel s’est figé sur la promesse hallucinante d’une toute-puissance des sciences et techniques révélées par le crime atomique d’Hiroshima. Engagée dans cette course mortifère dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, la dite « Patrie des droits de l’homme » continue de se construire comme une mini-superpuissance et dans cette marche funèbre insensée son corium de pouvoir s’est réduit à une thanatocratie atomique.

Comment expliquer l’aveuglement collectif de l’élite face au fiasco industriel annoncé ? Comment interpréter la stratégie du passage en force systématique pour construire l’EPR ? Et le creusement du caveau Cigéo contre toute raison ? Comment faut-il le comprendre ? Pourquoi cet enfermement persistant dans un négationnisme du risque de catastrophe nucléaire sur le territoire non pas seulement français mais aussi européen ? Et que doit-on dire de la dérive budgétaire irréaliste et sans limite à plus de mille milliards d’euros pour ne pas sortir du nucléaire ? A ce tableau déjà affligeant d’amoncèlement de friches industrielles et de faillites collectives dans la fission atomique, on peut rajouter le projet thermonucléaire de fusion de l’expérience ITER…

L’explication commune et désabusée est celle qui affirme « qu’il y a un État dans l’État, » un noyau nucléaire dans le décorum médiatico-parlementaire. Quelle que soit la couleur rhétorique du personnel politique, la même secte secrète impose sa tyrannie. Mais sans sombrer dans le conspirationnisme, il est possible d’aller plus loin, jusqu’au bout de la nuit tout restant à la face brillante et officielle du rayonnement de la France. Si l’on regarde nue cette mini-superpuissance, on peut d’emblée adopter le vocabulaire de Peter Dale Scott utilisé pour décrire la pulsion expansionniste de mort des États-Unis, irrépressible depuis les années 1960. Comme pour ce pays et depuis la même période d’après guerre il faut bien parler « d’État Profond » et de « Machine de Guerre » française (2). A quoi pourrait bien ressembler la France une fois dévêtue de ses oripeaux de « Patrie des droits de l’homme? »

Une Thanatocratie atomique

Cela pourrait paraître dans l’absolu comme de la finasserie sémantique mais en l’occurrence dans le contexte de fiasco industriel dans lequel s’embourbent nos élites et sous la menace grandissante de catastrophe(s) atomique(s) les précisions sur le vocabulaire peuvent apporter quelques éclairages à notre condamnation collective.

Inutile de faire de grands efforts théoriques, l’arsenal conceptuel disponible est largement suffisant dans tous les registres pour au moins désigner le monstre technologique. Ce qui fut dit de la puissance de nuisances internationales des États-Unis s’applique mutatis mutandis à la France. Le décorum médiatico-parlementaire bruyant et abêtissant est un leurre, il cache un « complexe militaro industriel » parvenu au stade de « Thanatocratie atomique. » Regardée nue, sans ses oripeaux républicains, la France apparaît comme un avorton de superpuissance avec son « État profond, » sa « machine de guerre, » sa « noblesse d’État » et son immense empire.

Regardons l’histoire et le projet géopolitique de l’élite politico-polytechnique française tels qu’ils se sont construits à marche forcée dès l’immédiate après guerre. Dans « Radieuse Bérézina » nous avions résumé la parfaite continuité politique furieuse des « Trente Glorieuses » et « Trente Piteuses » par une formule : « paix royale à la guerre, telle pourrait être la maxime unique de la 4e à la 5e République. » Durant ces temps difficiles d’après-guerre l’élite politico-polytechnique, savante et militaire, a pu s’adonner à deux passions mortifères, reconstruire l’empire colonial et posséder le feu atomique (3). Transcendant largement les péripéties bruyantes et spectaculaires de la politique politicienne il y a une constance en France, l’obsession guerrière de la Noblesse d’État avec le développement sans limite du complexe militaro-industriel. La lutte des classes n’interféra en rien. Dans ce domaine foncièrement mortifère c’est même la collaboration de classe qui domine encore aujourd’hui.

Mini-superpuissance mais aussi méga-junte militaire

Par son niveau exceptionnel de pouvoir de nuisance à distance, la France ne doit pas être regardée seulement comme une grande puissance mais bel et bien comme une superpuissance. C’est effectivement la ligne de mire de ce statut qui assure la pensée unique des élites dirigeantes depuis la fin de la guerre…

Pour faire la différence, il est facile de constater que par pragmatisme économique ou même parfois par souci démocratique (mais plutôt politicien), la classe dominante d’une grande puissance peut renoncer ou abandonner le feu nucléaire, mais pas une superpuissance aussi petite soit-elle. Dans l’univers technicien, cet attribut de la toute-puissance fait partie de son statut spécifique. Cette visée de prestige thanatologique de la France explique facilement la fuite éperdue dans l’aventure de la fusion atomique représentée par le projet Iter.

Continuons maintenant notre parallèle avec la première superpuissance dans le registre des armes et guerres conventionnelles.

Dans la hiérarchie féodale de l’OTAN, la méga-junte militaire étasunienne recrute ses États vassaux directs dans le groupe des grandes puissances économiques en Europe occidentale. Mais parmi ces pays seule la France peut se targuer de pouvoir reproduire ce schéma féodal avec autant d’États vassaux en Afrique, missi dominici cette fois-ci d’une mini-méga-junte militaire.

De fait pour la France la panoplie de la superpuissance est au complet. D’abord, il y a la course aux armements : conventionnelle, nucléaire mais aussi informatique car, faut-il le rappeler, la puissance de calcul et l’industrie du numérique s’inscrivent dans un développement collusoire à la course aux armements nucléaires. Ensuite, dans le même registre industriel et géostratégique, il y a la course aérospatiale, européenne certes, mais avec son pas de tir de fusées à Kourou en Guyane… française… Et pour parfaire sa puissance-nuisance à distance dans un domaine plus traditionnel et conventionnel il y a le dispositif diplomatico-militaro-industriel de la Françafrique.

A l’occasion de la réélection contestée du président à vie Denis Sassou Nguesso et de trois autres larrons dans des « pays amis » fidèles à la France, l’association Survie rappelle dans un rapport la triste réalité géopolitique, militaire et pétrolière de l’Afrique de Djibouti à Dakar (4). La super-junte française, directement ou par l’intermédiaire de ses missi dominici, règne d’une main de fer High Tech sur un empire plus grand que l’Europe de l’Atlantique à la Baltique…

Cinquante ans de Françafrique… Nous ne pouvons pas faire ici le déballage des prouesses militaires, mercenaires, criminelles et crapuleuses de la France en terre d’Afrique, « le plus long scandale de la République » selon la formule de François-Xavier Verchave (5). Mais il est clair qu’une classe politique, toutes couleurs confondues, qui s’accommode depuis tant d’années de crimes politiques à répétition, voire de crime de génocide dans sa zone d’influence géopolitique peut très bien envisager avec la même morgue la survenue d’une catastrophe nucléaire sur son propre territoire. Dans ce registre du désastre environnemental on a bien vu récemment comment Big Oil et Wall Street ont lancé sur leur propre territoire la ruée vers les gaz de schiste, une véritable Blitzkrieg. L’Halliburton Loophole sacrifiant en 2005 le Safe Drinking Water Act rappelle si nécessaire que le désastre écologique, aujourd’hui spectaculaire, était connu d’avance pas les autorités politiques de ce pays (6).

En association aux nombreuses « opex » (opération militaire extérieure) officielles et officieuses dans tout son empire, en terre d’Afrique mais également en Métropole on retrouve comme par hasard la même furie extractiviste, expression constante de l’élite Hexagonale.

Thanato-Thalassocratie Française

Il n’y a pas qu’en terre d’Afrique que la mini-superpuissance France exprime son pouvoir de nuisance à distance. La dite « Patrie des droits de l’homme » est aussi une thalassocratie nucléaire et pétrolière sur les immensités océanes. Nous ne parlerons pas de Mururoa et des séquelles honteuses du Centre d’expérimentation atomique du Pacifique. Nous ne parlerons pas de la dite « dissuasion atomique » et de ses sous-marins nucléaires toutes deux bien connus… Nous ne parlerons pas non plus du Golfe de Guinée qui, de la Cote d’Ivoire à l’Angola croupit sous les vagues de marées noires de la prospection pétrolière depuis plus d’un demi-siècle… Pour illustrer le pouvoir de nuisance à distance de la Thanato-Thalassocratie Française, nous nous contenterons ici que de Confettis Émeraudes…

Où se trouvent les Iles Éparses ou Confettis Émeraudes ? Les Malgaches le savent mieux que les Métropolitains… Dans de sud-ouest de l’océan indien et plus précisément dans le canal du Mozambique. Par la possession de ces quelques micro-iles dispersées dans ce chenal et par le jeu des zones économiques exclusives (ZEE), la France se trouve à la tête d’un empire maritime aussi grand que l’Hexagone. « Avec une surface de 43,2 km² de sable et récifs émergés, ces confettis génèrent une zone économique exclusive (ZEE) de 640.100 km ² (plus de 6% de la totalité des ZEE françaises) » (7).

Dans l’année 1960, lors de l’indépendance de l’Algérie, la France, pour perpétuer le plein exercice de son pouvoir de nuisance à distance de ses industries pétrolière et nucléaire, tente de conserver le Sahara (algérien)… sans succès. A la même époque, lors de l’indépendance de Madagascar, elle dépouille la Grande Ile de ses émeraudes, micro-iles insignifiantes en apparence et inhospitalières en dehors des faunes et flores exotiques… Comme il fallait s’y attendre, on redécouvre aujourd’hui à l’ère du déclin pétrolier le pouvoir de nuisance à distance d’une superpuissance. La faune et la flore de ces micronésies exotiques risquent de périr dans les marées noires de la prospection pétrolière. En 2015, ces iles oubliées des antipodes refont surface dans l’agenda géopolitique de la Thalasso-Thanatocratie. Déjà agité par la furie épidémique de la ruée vers les gaz de schiste en Métropole, le Ministère de la « transition énergétique et de la croissance verte » s’est mis à signer des permis de forer dans les eaux de ces confettis Émeraudes (8)…

Après ce tour d’horizon, il faut bien se rendre à l’évidence, la France, avec tous ses attributs militaro-industriels et son arsenal nucléaire, son expansionnisme mortifère peut être regardé comme un modèle miniature de superpuissance. Avec ses futures friches industrielles atomiques, l’exacerbation récente de ses pleins pouvoirs de nuisance à distance dans ses zones d’influences terrestres et maritimes et l’institution en Métropole de l’État policier par « état d’urgence permanent » se dessine un univers de type totalitaire. Et si l’on ajoute à ce sombre tableau, le « code noir » néolibéral de son plan social avec l’abolition de l’âge de la retraite et la « Loi Travail » on retrouve « l’industrie pénitentiaire d’extermination par le travail; » bref, le spectre de l’archipel du Goulag, tel que le décrivait Alexandre Soljenitsyne dans les années 1960, se profile à l’horizon…

Comme on a pu le constater, la Catastrophe de Tchernobyl n’a pas seulement projeté sa pénombre de fin d’empire sur l’atome tricolore, elle a aussi accéléré la chute de la superpuissance soviétique…

Face au monstre à l’agonie, notre devoir de « morituri » est de rappeler encore une fois que « la sortie du nucléaire c’est aujourd’hui ou jamais ! »

Avril 2016
Jean-Marc Sérékian

Image: Thomas Couture, Les Romains de la Décadence, 1847, 472 × 772 cm

Notes

(1) Jean-Marc Sérékian « Radieuse Bérézina » « lumière crépusculaire sur l’industrie nucléaire » Ed. Golias 2015
(2) Peter Dale Scott « La Machine de guerre américaine : La politique profonde, la CIA, la drogue, l’Afghanistan.. ». [« American War Machine: Deep Politics, the CIA Global Drug Connection, and the Road to Afghanistan »] Éd. Demi-Lune ‎ 2012. « L’État profond américain : La finance, le pétrole, et la guerre perpétuelle » [« The American Deep State: Wall Street, Big Oil, and the Attack on U.S. Democracy »], Éd. Demi-Lune,‎ 2015
(3) Jean-Marc Sérékian « Radieuse Bérézina » « lumière crépusculaire sur l’industrie nucléaire » Ed. Golias 2015
(4) Survie 4 avril 2016 « Dossier d’analyse « Élections en Françafrique » » Idriss Déby, Denis Sassou Nguesso, Ismaël Omar Guelleh, Ali Bongo, Élections Dictateurs (Amis de la France) Coopération militaire.
http://survie.org/publications/article/dossier-d-analyse-elections-en-5100
http://survie.org/IMG/pdf/Dossier_elections_Version_finale_web.pdf
(5) Jacques Ambroise, Jean Marc Sérékian « Gaz de schiste le choix du pire » « La Grande Guerre à l’ère du déclin pétrolier » Ed. Sang de la Terre 2015.
(6) François-Xavier Verchaves « La Françafrique » « Le plus long scandale de la République » Ed. Stock 1999
(7) Élisabeth Studer, 9 novembre 2015, « Madagascar : différend territorial avec la France sur forte odeur de pétrole et de gaz »
(8) « Pétrole ou biodiversité ? Géostratégie de la France dans le Canal du Mozambique » le 3 août 2012 par Agnès Joignerez

Jean-Marc Sérékian

A propos de Jean-Marc Sérékian

Rédacteur du site Carfree France, spécialiste des questions d'énergie et de biodiversité.

2 commentaires sur “Lente sénescence d’une mini-superpuissance

  1. Pédibuspedibus

    longue vie à Sérékian!

    et qu’il se méfie des plongeurs barbouzes en tous genres, qui pourraient naviguer en eau trouble au fond de la Loire ou du Cher :

    qu’il se dispense donc de prendre le frais en barque et se contente d’un tour de piste cyclable en biclou, si à Tours elles ne servent pas de parking comme à Bordeaux…

  2. vieux de sirius

    Excellente analyse. Je me souviens il y a 20ans, quand « Hirochirac » (comme nous disions alors) avait relancé les stupides essais nucléaires de Muruora, c’était une quasi unanimité dans la classe politique (à l’exceptiond es Verts) pour l’applaudir. Cette Hubris française me fera toujours vomir.

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