Rendors-toi Michel !

Alerte, tous aux abris, Michel Quidort cause dans le poste de télévision! Michel Quidort, c’est le président de la Fédération Européenne des Voyageurs. A vrai dire, il est très peu connu. Par contre, il a un avis sur les grèves de la SNCF.

Le 3 avril, premier jour de la grève à la SNCF, il a même eu l’honneur d’être l’invité de Jean-Jacques Bourdin sur RMC. Comme on peut le voir sur la photo, il n’est pas encore bien réveillé. Rendez-vous compte, personne ne s’intéresse à lui en temps normal et là, il se retrouve carrément sur Bourdin Direct! Le choc est un peu violent.

Pour faire bonne figure, le président de la Fédération Européenne des Voyageurs a donc récité son petit bréviaire néo-libéral: la grève gna-gna-gna, la SNCF gna-gna-gna, désagréments pour les usagers gna-gna-gna… Michel Quidort a même précisé le fond de sa pensée: « Je ne connais aucun autre pays européen où on se paye 2 jours de grève intermittente pendant 3 mois qui sont destinés à casser le service public et à pénaliser un maximum les voyageurs« .

Bref, du grand classique. Si les grévistes font grève, c’est pour casser le service public… Saleté de grévistes CGT à la solde du patronat!

Au fait, c’est qui réellement Michel Quidort, le président de la Fédération Européenne des Voyageurs? En cherchant un peu sur Internet, on trouve assez facilement qu’il est l’ancien Directeur des Relations extérieures et des Affaires européennes du groupe Veolia Transport.

C’est quand même difficilement croyable. La personne censée représenter les voyageurs à l’échelle européenne vient d’une multinationale du transport. Et comme de juste, Michel Quidort représente les voyageurs, c’est-à-dire nous, avec une manière bien à lui de le faire.

En tant qu’ancien représentant du groupe Véolia, il attendait en 2011 fiévreusement l’ouverture à la concurrence: « Nous attendons également beaucoup de l’ouverture du transport express régional à la concurrence, conditionnée par la publication du rapport du sénateur Francis Grignon. Cette éventualité, encore incertaine, offre de réelles perspectives dans la mesure où 12 des 22 conventions qui lient aujourd’hui les régions à la SNCF arrivent à échéance d’ici à 2014. »

En tant que président de la Fédération Européenne des Voyageurs, il apparaît aujourd’hui comme un extrémiste de la mise en concurrence. Alors que le 4e paquet ferroviaire relatif à l’ouverture à la concurrence adopté par le Parlement européen le 14 décembre 2016 permet des exceptions à l’ouverture à la concurrence, Michel Quidort refuse la mise en place de ces exceptions et préfère une mise en concurrence totale.

C’est un peu technique, mais il faut savoir que pour l’Europe, l’ouverture à la concurrence devra être obligatoire à partir de 2023 (pour les TER ou les Intercités), sauf exceptions. L’attribution directe (sans mise en concurrence donc) pourra en effet être maintenue si le réseau ou le marché correspondent à certains critères et si le contrat se traduit par l’amélioration de la qualité de service qui devra être évaluée par une autorité indépendante.

On voit par là que l’obligation de mise en concurrence est nuancée par le législateur européen. Or, Michel Quidort, parlant au nom des usagers à l’échelle européenne dans des colloques professionnels, préfère « l’attribution concurrentielle pour faciliter l’amélioration de l’efficacité et de la qualité« , et se dit « préoccupé par l’incertitude juridique des contrats attribués directement qui pourraient être contestés par des concurrents. » On se demande si Michel Quidort défend ici les usagers ou les entreprises concurrentes d’un opérateur national historique comme la SNCF…

Pour représenter les voyageurs à l’échelle européenne, nous avons donc un ancien cadre dirigeant de Véolia Transport, entreprise qui gagne sa vie grâce à l’ouverture à la concurrence dans le domaine du transport. Le même qui se pourléchait les babines en pensant aux perspectives offertes par l’ouverture à la concurrence du train en France est aujourd’hui le représentant des « usagers » qui prône à l’échelle européenne une mise en concurrence totale des trains alors que la loi permet des exceptions…

Comment quelqu’un comme lui peut-il nous représenter? Quelle légitimité a-t-il vu qu’il représente en fait les intérêts bien compris du patronat dans le domaine du transport?

Pour répondre à cette question, il faut creuser un peu la question du machin qu’il préside, à savoir la Fédération Européenne des Voyageurs. Cette fédération est une institution européenne sans but lucratif créée en 2002 à l’initiative de la FNAUT et basée en Belgique. Elle rassemble 40 associations européennes représentatives des voyageurs utilisant l’ensemble des modes de transport publics.

Tiens tiens, on retrouve donc ici la FNAUT, qui est la Fédération Nationale des Associations d’Usagers des Transports, le même genre de machin, mais à l’échelle française. D’ailleurs, Michel Quidort est dans le même temps membre du bureau de la FNAUT.

La FNAUT est aussi censée représenter les voyageurs que nous sommes à l’échelle française. Le président de la FNAUT est Bruno Gazeau, lui-même ancien directeur général de l’UTP (Union des Transports Publics et ferroviaires) entre 2005 et 2011.

Or, il se trouve que l’UTP constitue en fait la fédération patronale des exploitants de transport public, où sont représentées, entre autres, la RATP, Transdev, et les grands opérateurs de transport de ce pays, y compris aujourd’hui le premier d’entre eux, la SNCF. Dit plus franchement, M. Gazeau est un ancien représentant du patronat du transport public, dont la FNAUT est présumée constituer un contre-pouvoir.

Sur le site internet de la FNAUT, on peut constater que leur bandeau affirme fièrement qu’ils sont « la voix des usagers ». Et que dit cette « voix des usagers » à propos de la grève de la SNCF? Bien évidemment, qu’ils sont contre « les grèves à répétition qui pénalisent les voyageurs et desservent les intérêts du rail. »

Pour la FNAUT, faire la grève dessert les intérêts du rail, intérêts qui sont… qui sont… vous avez deviné? La libéralisation et l’ouverture à la concurrence bien sûr!

Donc, si on résume, on a en France une fédération dite des usagers censée représenter nos intérêts et dont le président vient de la fédération patronale des exploitants de transport public. Cette fédération des usagers est à l’initiative de la création à l’échelle européenne d’un équivalent dont le président vient lui carrément d’une multinationale du transport directement intéressée par l’ouverture à la concurrence.

Tout ce beau monde ne veut qu’une chose, le bien des usagers des transports publics et ce bien passe par l’ouverture à la concurrence. Si cette ouverture à la concurrence sert aussi les intérêts des multinationales du transport, c’est un pur fruit du hasard…

Marcel Robert

A propos de Marcel Robert

Fondateur du site Carfree France et auteur des livres "Vélogistique", "Pour en finir avec la société de l’automobile" et "Îles sans voitures".

7 commentaires sur “Rendors-toi Michel !

  1. emmp

    Avec des amis comme ça, plus besoin d’ennemis… Merci pour ce travail de recherche, Marcel, ça nous éclaire.

  2. Héhé

    Je note dans mon mémo 😮 / enfoiré note.

     

    Je me demande pourquoi ils n’ont pas encore pris de procès dans le derrière quand a leurs slogan mensonger :s

    Faudra travaillé dessus peut être.

    On fait comment ?

    On fait une lettre recommandé et on leurs demande sous 15 jours de changer de slogan ?

     

    Et comme ils le feront pas une faite une saisine ?

    Quel tribunal / quel motif / preuve approuvé devant le juge ?

    Hum hum sa devient compliqué mais pour un mec qui me représente sur BFM des fois je m’emballe :s

     

  3. JMB

    C’est marrant mais au bureau, sur mon « open space » (comme on dit) où je connais directement une 10aine de personnes prenant le train, je n’ai eu aucun écho d’une satisfaction de cette grève perlée. Bien au contraire.

    Il y a deux ans, lors du challenge de la mobilité organisée en Juin, je faisais partie d’un groupe affecté au comptage des salariés arrivant sur le site afin de déterminer leur moyen de transport (« bonjour, quel a été votre mode de transport principal aujourd’hui ? »). A cette époque, il y avait aussi des grèves à répétition et je me rappelle très bien les mots doux des « usagers » de la SNCF alors qu’à titre personnel, on n’était pour rien sur le déclenchement de ces grèves.

    Je pense donc que le propos est à nuancer. Dire que tous les usagers ne sont pas réprésentés par ces fédérations est vrai. Dire que tous les usagers (ou une majorité) soutiennent les cheminots est faux.

    Je vais être taxé d’être un facho de droite (qualificatif qu’un collègue venant en voiture m’a attribué avant-hier parce que « tu circules à vélo donc tu casses la grève »). Cela me changera d’écolo-bobo de gauche…

  4. jean-louis seuzaret

    à JMB

    Je ne pense pas que vous soyez un facho et vous avez sans doute raison en affirmant que les usagers ne soutiennent pas la grève.
    En 95 par contre une très large majorité de l’opinion soutenait les cheminots grévistes la grève était encore plus dure et le gouvernement Juppé avait renoncé à son plan.
    En 81 Mitterand a été élu sur les base d’un programme bien plus à gauche que « l’avenir en commun » de Mélenchon et pourtant on n’hésite pas à le qualifier d’extrème gauche. Cela en dit long sur le déplacement du curseur dans nos sociétés.
    Les cheminots ne se battent pas pour défendre des « privilèges » mais un bien commun l’outil ferroviaire.
    Malheureusement les libéraux de la commission européenne qui dictent aux parlements nationaux les lois à voter et qui ne rendent de compte à personne, sont habiles. Ils endorment les citoyens comme la grenouille dans son bain, en montant progressivement la température et bien endormis ils n’ont plus la force de sortir du bain quand ils sont ébouillantés.

  5. Pédibuspedibus

    En me mêlant strictement de mes affaires il serait bon, pour le pluralisme carfriste, que même les vilains petits canards puissent s’exprimer, et tâchent d’en dire plus sur une grande institution associative comme la FNAUT :

    puisse donc le faire rapidement Jean Sivardière… !

     

    Avec le gros risque d’être dans le biais et le ressenti je me représente, par exemple, la FNAUT Aquitaine comme assez verticale, avec des adhérents plutôt âgés et issus pour beaucoup du secteur professionnel cheminot, avec un président un peu trop collaborateur avec ceux qui sont du côté du manche, et qui n’a pas toujours été assez critique pour ce qui concerne la qualité et l’organisation des transports urbains de la principale agglo régionale… :

    tout se passerait comme s’il tenait à conserver son rond de serviette en ne faisant pas de vagues et pouvoir  ainsi continuer à être invité à toutes les réunions possibles imaginables…

    En résumant je parlerais d’un « syndicalisme associatif cédétiste » un peu mou, sans réelles avancées en termes de résultats, faire-valoir de la gouvernance locale en recherche de brevet de posture participative…

     

    Bon, maintenant j’attends ma volée de bois vert (!) du vaillant Grenoblois…

  6. vince

    Ce Monsieur et cette association n’oeuvrent pas pour le bien des usagers.

    Évidemment si on interroge des voyageurs en rade sur les quais de gare s’ils sont contents de la grève ils vont sans doute répondre que non. Mais sur le long terme ?

    L’intérêt de l’usager n’est assurément pas la privatisation ou l’ouverture aux entreprises privées d’un service public : il y a tant de contre-exemples. On se dirige immanquablement vers des tarifs élevés et des petites lignes qui ferment.

    Enfin la grève n’est pas du seul fait des cheminots : il faut deux personnes pour faire un conflit. La grève est le mode de négociation normal en France, s’il y avait d’autres moyens de discuter une décision déjà prise cela se saurait.

     

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