La défense des routes

Sur cette petite plage normande où j’ai élu domicile pour un mois, j’ai vu, l’autre jour, une auto écrabouiller une poule. Ça ne compte pour rien, une poule, surtout quand elle n’est pas de luxe. Mais, à côté, il y avait un enfant de 4 ans, un gosse qui l’a échappé belle.

Je ne suis pas, par principe, l’ennemi des types qui se promènent en auto, encore que ce genre de « véhiculation » me paraisse terriblement et superlativement hérissé d’embêtements multiples. Songez à la situation du pauvre diable qui, durant des heures, se tient, les doigts crispés à son volant, tout son esprit tendu, dans une formidable dépense d’énergie physique et cérébrale. L’infortuné mérite notre pitié. Cependant, il est des bipèdes encore plus dignes d’intérêt. Ce sont ceux que l’homme au volant attelle à son char et dont il fait de la chair à saucisse.

Il y a trop de mabouls, sur les routes, en proie à la folie de la vitesse. Et le plus pénible, c’est qu’il n’existe aucun recours contre eux, sauf le cas d’accident. A la caserne, on n’a le droit de rouspéter, contre une punition injuste qu’après la punition accomplie. Sur nos routes nationales ou chemins de traverse, on ne saurait protester qu’après l’écrabouillement.

On a pu lire, récemment, dans tous nos quotidiens, le récit de la catastrophe survenue de par l’inexpérience et l’imprudence d’un chauffeur qui, voulant sottement doubler une voiture, se jeta dans une auto qui venait à sa rencontre. Au total, des morts et des blessés. Pas de piétons. Mais les autres… les braves gens qui s’en allaient doucettement, prudemment, dans leur conduite intérieure?

Vous circulez dans les rues de Paris. Un ivrogne vous cherche querelle. Un piqué vous menace. Il y a des agents qui accourent (pas toujours!) et vous tirent d’embarras. Sur les routes, rien. Tous les dangers. Aucun appui, aucun secours.

J’ai interrogé un bon paysan qui ouvre trois fois la bouche ayant de prononcer un mot. Mis en confiance, il m’a déclaré:

— Ici, nous considérons les chevaliers de l’automobilisme comme des ennemis. On les voit filer dans un nuage de poussière. Ils n’ont pas plus le souci de la vie des autres que de leur propre existence. Ils se précipitent comme des hallucinés. À peine a-t-on le temps de faire un saut de côté pour les éviter. C’est infernal. Nulle nécessité. Les « chauffards » bondissent sur nous, de tous côtés, surgissent à droite, à gauche, devant, derrière. Et, d’année en année, leur nombre se multiplie. Qui n’a pas sa petite auto? Qui n’a-pas, en quelques semaines, un petit écrasement à son bilan? Il médita quelques secondes, puis:

— Nous avons beau essayer de nous défendre. On a collé des pancartes à l’entrée des villages: « Attention! Ralentir! Tournant dangereux! » Bah! ces messieurs boivent les obstacles. On a posé des cassis. Pensez-vous que ça les arrête? Quand on peut en chiper un — avec un grain de sel sur le capot — il trouve encore le moyen de se tirer d’affaire. Il faut du sang et des cadavres pour que le piéton ait sa revanche… devant la compagnie d’assurances. En vérité, nous sommes, nous les croquants, dans la même situation que nos aïeux devant les féodaux. Rien à faire contre les automaboulistes.

— L’automaboulisme, pourtant, est sévèrement réprimé.

— Par quels procédés? Un loufoque vous passe sur le corps et poursuit sa route. Allez-y voir. Je vous le répète, rien à faire. A moins qu’on ne se décide à des mesures sérieuses.

— C’est-à-dire?

— Par exemple, installer à l’entrée de chaque village un corps de garde composé d’excellents tireurs munis de fusils. Quand une auto passerait à une vitesse exagérée, pan! une balle dans les pneus. Autrefois, nos pères, furieux contre les employés de chemins de fer qui venaient bousculer leurs traditions et chahuter leur tranquillité les assaillaient à coups de pierres. Ils avaient tort. Les trains ne font de victimes que parmi ceux qui voyagent et ne s’attaquent point aux honnêtes personnes qui demeurent chez elles. Avec l’auto c’est tout différent. L’auto vient à vous, sur vous, contre vous. Le piéton se trouve en état de légitime défense.

— Le coup de fusil me semble excessif. On en reçoit suffisamment dans les hôtels.

— C’est moins dangereux. Vous ne risquez que l’aplatissement de votre porte-monnaie. Du reste, il ne s’agit point d’attenter à la vie des écraseurs. On veut seulement les mettre hors d’état de nuire. C’est pourquoi nous étudions en ce moment la création et l’organisation de postes de vigilance qui seront situés à chaque débouché de notre commune. Nous avions songé d’abord à établir des barrages en fils de fer ou des courants électriques. Après réflexion, nous avons renoncé. Des innocents auraient trinqué pour les coupables. Le mieux, voyez-vous, ce sera notre équipe de trappeurs silencieux, à l’affût des bouffeurs de kilomètres. Quand la bête passera, on tirera dessus. Voilà tout.

— Il y aurait peut-être mieux à tenter. Supposons qu’on décrète que quiconque fera ou se vantera de faire du soixante à l’heure soit convaincu d’automaboulisme et jugé dangereux pour ses semblables. Il ne restera plus qu’a le faire examiner par les docteurs compétents. Entre les pattes des psychiatres, son compte sera bon. Vous verrez que les automaboulistes, menacés- de Sainte-Anne ou de Charenton, mettront promptement de l’eau dans leur vin en même temps que dans leur radiateur.

— L’idée est excellente. Vous qui écrivez dans les journaux, vous devriez la lancer. Après ça, l’année prochaine, nous pourrions en causer à nos députés. Il faut établir le délit de vitesse.

— Moi, je veux bien. Seulement, par esprit de justice, il me faut interroger l’autre partie je veux dire ces messieurs du volant. Nous en reparlerons la semaine qui vient.

Victor MERIC
Cyrano, dimanche 21 août 1927

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4 commentaires sur “La défense des routes

  1. Anne-Lise

    ça n’a pas pris une ride, selon la formule consacrée…

    J’en connais qui osent encore dégonfler voire perforer nuitament les pneumatiques des boites à roues qu’ils estiment être posées comme des bouses sur l’espace public, mais je ne dévoilerai pas leurs noms ici, bien entendu.

     

  2. Céline

    Les grands « gamins» de village jettent des cailloux aux indésirables et s’enfuient en se poilant. Les automobilistes, qui deviennent fous si on touche à leur cage de fer, ne reviendraient plus.

  3. Pédibuspedibus

    J’en connais qui osent encore dégonfler voire perforer nuitament les pneumatiques des boites à roues qu’ils estiment être posées comme des bouses sur l’espace public, mais je ne dévoilerai pas leurs noms ici, bien entendu.

    Anne-Lise ! dis donc ça discrètement au grand Xi Jinping, de faire cesser toutes sortes de comportements de ce genre chez nous, avec tous les risques que prennent nos vaillants Résistants…

    suggère lui donc de gonfler (!) encore plus sa balance commerciale, en fabricant en masse des drones à papattes, grimés en rongeurs – comme j’élucubrais ça un aure jour, je ne sais où… –  pour coloniser nos égouts et venir mettre le moral à plat des bouseux-caisseux qui prennent trottoirs, bandes et pistes cyclables pour du parking…!

    à programmer pour une remontée en surface entre deux et quatre du mat’ et pilotable depuis chez Poupoute avec le réseau Tor…:

    pour une fois qu’on peut faire une pub sympathoche à nos Tyrans XXL, en réglant nos p’tits problémes quotidiens à grosses conséquences…

     

    BOAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA

     

     

  4. jol25

    Moi j’ai toujours imaginé que les automaboules prenant des risques inconsidérés (et menaçants les autres par là même) et pris sur le fait devraient avoir droit à une séance de roulette russe… Le risque est similaire que celui auquel ils exposent les autres, mais plus clair pour les esprits obtus! Ca scandaliserait tout le monde, probablement, pourtant où est la différence ?

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