Un mal qui répand la terreur… le clakson

Projet d’article de Maxence Van der Meersch (1907 – 1951) – Vers 1936 ? 

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«  Qui frappe l’air, bon Dieu, de ces lugubres cris ?

Est-ce donc pour veiller qu’on se couche à Paris ? » (Boileau)

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Pauvre brave homme de Boileau ! Que dirait-il de nos jours, je vous le demande !

La fatigue nerveuse est universelle. Le nombre des détraqués, des demi-fous, augmente de jour en jour. Tous et de plus en plus, nous laissons aller à une surexcitation, une agitation, un perpétuel besoin de mouvement et de gaspillage de forces. Une alimentation excessive en quantité et en qualité en est pour beaucoup responsable, – et nous fournit sans doute des excitations violentes. Mais une autre cause intervient aussi pour nous stimuler et nous agiter jusqu’aux détraquement nerveux : c’est le bruit.

La T.S.F., voilà longtemps qu’on a fait son procès, – qu’on réclame pour le haut parleur une muselière. Mais qui musellera ce monstre au cent voies discordantes, qui nous assourdit, nous assomme et nous rend furieux, – le clakson ?

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Ce nouveau « Fléau de Dieu » a curieusement bénéficié, lui aussi des progrès du machinisme.

Il fut un temps où, solennel, un homme armé d’une cloche précédait obligatoirement cet engin nouveau, bruyant et terrifique qu’on appelait automobile, – et prévenait ainsi les populations épouvantées qu’elles eussent à fuir et faire place à la machine infernale.

Un premier progrès consista à adapter la cloche sur l’engin lui-même. Un second, à remplacer cette cloche par une trompe, – dont le chauffeur, d’une poigne vigoureuse pressait et repressait la poire en caoutchouc. Puis en s’inspirant à la fois du phonographe et du moulin à café, un tortionnaire de génie nous infligea le premier clakson. Espèce de haut parleur à large gueule, mu au moyen d’une robuste manivelle. Et les chauffeurs se foulaient le poignet à tourner frénétiquement ladite manivelle, – et à produire des hurlements de fauves qui semaient la terreur parmi les populations.

Ce n’était pas assez. Cultivant notre universelle fainéantise, un américain remplaça la manivelle par un moteur électrique. Et il n’y eut plus pour frein à notre « claksomanie » que le souci d’épargner notre batterie d’accus.

Et voilà que ce dernier frein vient de disparaître. L’avertisseur à dépression fonctionne sans courant, sans électricité, – sans frais – Le bruit pour rien ! Le vacarme gratis ! Le hurlement à l’infini, sans effort, et sans limite…

Résultat : la vie de nos cités devient intolérable. Tous ceux dont le travail réclame le silence, intellectuels, avocats, médecins, tous ceux qui habitent certains carrefours particulièrement fréquentés, tous les malades surtout, dont les nerfs sensibilisés réagissent désastreusement à tout ébranlement excessif, souffrent de cette calamité des temps moderne : le bruit. Je sais des médecins qui ont du déplacer leur cabinet de consultation dans une chambre sur cour, au deuxième étage. Des propriétaires de cinémas dépensent d’énormes sommes à tâcher d’ « insonoriser » leurs salles, où le fracas du dehors couvrait les voix des acteurs. Des épiciers, des cafetiers, des bouchers vivent toute la journée dans l’atmosphère de vacarme qui pénètre chez eux par les portes et les fenêtres ouvertes. Tout le monde souffre, se plaint, maudit l’automobile. Et l’on a pas tort !

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Car enfin notre égoïsme est pour beaucoup, chauffeurs, mes amis, responsable de ce tumulte. Vous voulez aller vite. Un coup de clakson, au coin d’une rue nous épargne un coup de frein. Tant pis pour les oreilles sensibles. Vous arrivez à quatre heures du matin devant la maison du camarade qui doit vous accompagner à la chasse. Un coup de sonnette vous oblige à quitter votre siège. Un coup de clakson, c’est plus commode. Tant pis pour les gosses et les pauvres vieux qui dorment. Madame s’attarde dans ce magasin. Monsieur s’impatiente. Et c’est la sirène de l’automobile qu’il charge d’exprimer bruyamment cette impatience. Le même truc est du reste en honneur, pour rappeler le client, dans l’honorable corporation des chauffeurs de taxis.

– Sésame, ouvre toi ! Disait Ali Baba.

Aujourd’hui, c’est le clakson que nous chargeons de prononcer le mot magique. À 300 mètres de chez nous, un bon coup d’avertisseur ! Et la bonne, arrachée du fond de sa cuisine, de ses marmites et son fourneau, accoure nous ouvrir le garage. On a l’auto on ne veut plus marcher ! Mais bientôt on ne voudra plus aussi parler ! Le marchand de lait, le boulanger, le garçon livreur, avertissent à coup de clakson leur clientèle quotidienne.

L’autobus qui dessert la petite ville, se souvenant de son ancêtre la diligence, et les joyeuses sonneries du cor de chasse qui annonçait son passage, a reprit cette tradition, en la modernisant. C’est un long meuglement épouvantable qui, à travers les rues paisibles, signale à trois lieues à la ronde l’arrivée du car, – ou son prochain départ. On me permettra de regretter la fanfare du postillon de jadis.

Nos enfants eux-même, accoutumés dès le biberon à l’assourdissement obligatoire, y trouvent d’inquiétantes délectations. Et dès que la voiture paternelle est arrêtée, une bande de quatre ou cinq petits chenapans s’y installent, et longuement, cruellement, impitoyablement claksonnent, et reclaksonnent, pour faire à leur tour « l’apprentissage du boucan », comme papa.

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Soyons justes. L’automobile n’est pas le seul coupable. Vous tous, piétons, charretiers, cyclistes, si imprudents si insoucieux des règles de la circulation, ne nous forcez pas aussi à faire en ville quatre fois plus de bruit qu’il n’en faudrait. Et toi aussi, brave Sergent de ville, – trop rigoureux interprète d’un texte qui n’exige l’usage de l’avertisseur « QU’EN CAS DE BESOIN ». Pourquoi votre premier mot, à toute occasion, à toi comme à Messieurs les juges, est-il la question sacramentelle :

– Aviez-vous claksonné ?

Qu’on aille vite ou lentement, que le virage eu été découvert ou non. Qu’on soit en droit ou non, il faut claksonner pour avoir raison. Plaignez-vous qu’après cela le malheureux chauffeur en prenne l’habitude, et rêve d’une sirène conjuguée avec l’accélérateur, – qui fonctionnerait automatiquement…

Il faut que notre jurisprudence interprète ce capital « EN CAS DE BESOIN ». Le silence ne doit plus être un chrême. Et par ailleurs, l’usage du clakson la nuit, l’usage de la sirène de route en ville, doivent être strictement interdits. En ville, la nuit, usez de vos phares, et le jour, de votre vibreur discret, – en attendant le décret très prochain qui supprimera à peu près définitivement le clakson.

En Belgique, c’est chose faite. En Angleterre aussi, dans les cités. En Allemagne, la portée du vibreur ne dépasse pas 15 mètres. Je vous conseille d’aller faire un tour à Londres ou Bruxelles. Vos nerfs y goûterons une paix inconnue chez nous.

Souhaitons une très prompte réglementation analogue. Nos villes ont surtout à y gagner. Il viendra un temps où il semblera grotesque et presque inimaginable qu’on ait pu quarante années durant inventer des machines à faire du bruit ! En attendant, rappelons nous toujours, au volant de notre voiture, que si le silence est une élégance et un luxe, c’est aussi et surtout, et envers tous une charité.

FIN

Maxence Van der Meersch

(Prix Goncourt 1936 et Prix de l’Académie Française 1943)

Source: Bibliothèque Numérique de Roubaix

Image: Luigi Russolo, Ugo Piatti and the Intonarumori, arthistoryproject.com

Boris D

A propos de Boris D

Contributeur de Carfree France

8 commentaires sur “Un mal qui répand la terreur… le clakson

  1. zaph

    Cette réflexion d’un humaniste est hélas toujours d’actualité.

    Je réside au dessus d’un carrefour à feux. Là point de danger, les automobiles attendent  » sagement  » le feux vert pour redémarrer.

    Pourtant presque pas un cycle de feux sans vacarme d’avertisseur sonore.

    L’automobiliste, ou le cycliste , devant le feux doit impérativement surveiller attentivement le passage au feu vert sinon, il déclenche le tonnerre et ce de jour comme de nuit.

    Pauvre société.

  2. vince

    En voiture les klaxon sont utilisés uniquement pour engueuler les autres. Un oubli de clignotant, un cycliste grille un feu : hop un coup de klaxon.

    Or la fonction légale est d’avertir d’un danger immédiat, chose inutile puisqu’en voiture il est toujours trop tard.

    A vélo je peux signaler mon arrivée suffisamment à l’avance aux piétons. En auto je klaxonne après coup de colère aux piétons qui je l’ai failli renverser.

     

     

     

  3. zit

    Quelle est la définition de la picoseconde :

     » Le délai entre le moment où le feu passe au vert, et le retentissement de l’avertisseur sonore d’un abruti qui n’est pas en pôle position. « 

  4. piaton

    très bon, je milite dans ce sens,

    cependant, en tant que Cycliste, hors aglo ou lorsqu’une voiture vous fonce dessus sans même vous regarder, le air-zound, 115 decibels, m’a sauvé la vie plus d’une fois.

  5. Octopod

    Enfermer dans sa boite de conserve climatisée le pauvre erre n’a pas grand moyen de s’exprimer. Clignotants et klaxon sont ses seuls attribues pour avertir les autres usagers. Si les constructeurs maudits peuvent faire économie d’échelle (surtout dans ma région – le Gers) en supprimant les clignotants des chaînes robotiques de montage de leurs sacs à merde (plus commodément appelée auto), il en va tout autrement de la trompette de la mort qui hurle et pète au moindre besoin. Alors plutôt qu’un  » Salut René, toi aussi tu achètes ta baguette de la boulangerie à 300m de chez toi et à 6h du matin « à pied ou à vélo, un tut tut pouet pouet reste pour notre frais retraité et sa voiture neuve leur seul moyen d’expression. Tu y rajoutes un jemenfoutisme complet des rêgles de stationnement et des limitations de vitesse dans le village, la taille basse des pneus et le bruit au sol qui en résulte et enfin cette chère boite manuelle qui nous fait des crises de débrayage intempestives dès le matin au moindres ralentissements ou croisement (y’a pas encore de feu dans mon bled) et au final tu crois avoir accéder à la tranquillité d’un petit bourg loin de tout alors qu’en fait tu dormais mieux rue St Rome à Toulouse (véridique). Depuis peu tous ces vieux cons et connes ont un gilet jaune sur leur tableau de bord … Je crois que le jour de la grande pénurie le changement de paradigme va être dur pour certains …

    Courage à tous, la fin du monde est proche 😉

  6. Pédibuspedibus

    Octopode t’en as huit à mettre à ton cou en cas de grosse cata, c’est pas juste… !

    … j’ai que deux jambes moaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa

     

    boaaaa

  7. Prolo

    @vince :

    « Or la fonction légale est d’avertir d’un danger immédiat, chose inutile puisqu’en voiture il est toujours trop tard. »

    Pas forcément. Il y a un usage hélas minoritaire du klaxon, pour s’annoncer à l’entrée d’un virage sans visibilité, ou d’un tunnel, sur une route très étroite. Le klaxon sert dans ce cas à savoir qu’un véhicule arrive en face avant de le voir.

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