Nos inventions sont de jolis jouets

Walden ou la Vie dans les bois (titre original Walden; or, Life in the Woods) est un récit publié en 1854 par l’écrivain américain Henry David Thoreau (1817-1862). Le livre raconte la vie que Thoreau a passée dans une cabane pendant deux ans, deux mois et deux jours, dans la forêt appartenant à son ami et mentor Ralph Waldo Emerson, jouxtant l’étang de Walden (Walden Pond), non loin de ses amis et de sa famille qui résidaient à Concord, dans le Massachusetts.

Extrait

Nos inventions ont coutume d’être de jolis jouets, qui distraient notre attention des choses sérieuses. Ce ne sont que des moyens perfectionnés tendant à une fin non perfectionnée, une fin qu’il n’était déjà que trop aisé d’atteindre ; comme les chemins de fer mènent à Boston ou New York.

Nous n’avons de cesse que nous n’ayons construit un télégraphe magnétique (1) du Maine au Texas; mais il se peut que le Maine et le Texas n’aient rien d’important à se communiquer. L’un ou l’autre se trouve dans la situation de l’homme qui, empressé à se faire présenter à une femme aussi sourde que distinguée, une fois mis en sa présence et l’extrémité du cornet acoustique placée dans la main, ne trouva rien à dire. Comme s’il s’agissait de parler vite et non de façon sensée. Nous brûlons de percer un tunnel sous l’Atlantique et de rapprocher de quelques semaines le vieux monde du nouveau ; or, peut-être la première nouvelle qui s’en viendra frapper la vaste oreille battante de l’Amérique sera-telle que la princesse Adélaïde a la coqueluche. L’homme dont le cheval fait un mille à la minute n’est pas, après tout, celui qui porte les plus importants messages ; ce n’est pas un évangéliste, ni ne s’en vient-il mangeant des sauterelles et du miel sauvage. Je doute que Flying Childers (2) ait jamais porté une mesure de froment au moulin.

On me dit : « Je m’étonne que vous ne mettiez pas d’argent de côté ; vous aimez les voyages ; vous pourriez prendre le chemin de fer, et aller à Fitchburg aujourd’hui pour voir le pays. » Mais je suis plus sage. J’ai appris que le voyageur le plus prompt est celui qui va à pied. Je réponds à l’ami : « Supposez que nous essayions de voir qui arrivera là le premier. La distance est de trente milles ; le prix du billet, de quatre-vingt dix cents. C’est là presque le salaire d’une journée. Je me rappelle le temps où les salaires étaient de soixante cents par jour pour les journaliers sur cette voie. Soit, me voici parti à pied, et j’atteins le but avant la nuit. J’ai voyagé de cette façon des semaines entières. Vous aurez pendant ce temps-là travaillé à gagner le prix de votre billet, et arriverez là-bas à une heure quelconque demain, peut-être ce soir, si vous avez la chance de trouver de l’ouvrage en temps. Au lieu d’aller à Fitchburg, vous travaillerez ici la plus grande partie du jour. Ce qui prouve que si le chemin de fer venait à faire le tour du monde, j’aurais, je crois, de l’avance sur vous ; et pour ce qui est de voir le pays comme acquérir par là de l’expérience, il me faudrait rompre toutes relations avec vous.

Telle est la loi universelle, que nul homme ne saurait éluder, et au regard du chemin de fer même, on peut dire que c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Faire autour du monde un chemin de fer profitable à tout le genre humain, équivaut à niveler l’entière surface de la planète. Les hommes ont une notion vague que s’ils entretiennent assez longtemps cette activité tant de capitaux par actions que de pelles et de pioches, tout à la longue roulera quelque part, en moins de rien, et pour rien ; mais la foule a beau se ruer à la gare, et le conducteur crier : « Tout le monde en voiture ! » la fumée une fois dissipée, la vapeur une fois condensée, on s’apercevra que pour un petit nombre à rouler, le reste est écrasé, – et on appellera cela, et ce sera : « Un triste accident. » Nul doute que puissent finir par rouler ceux qui auront gagné le prix de leur place, c’est-à-dire, s’ils vivent assez longtemps pour cela, mais il est probable que vers ce temps-là ils auront perdu leur élasticité et tout désir de voyager. Cette façon de passer la plus belle partie de sa vie à gagner de l’argent pour jouir d’une liberté problématique durant sa moins précieuse partie, me rappelle cet Anglais qui s’en alla dans l’Inde pour faire d’abord fortune, afin de pouvoir revenir en Angleterre mener la vie d’un poète. Que ne commença-t-il par monter au grenier ! « Eh quoi », s’écrient un million d’Irlandais surgissant de toutes les cabanes du pays : « Ce chemin de fer que nous avons construit ne serait donc pas une bonne chose ? » À cela je réponds : « Oui, relativement bonne – c’est-à-dire que vous auriez pu faire pis ; mais je souhaiterais, puisque vous êtes mes frères, que vous puissiez mieux avoir employé votre temps qu’à piocher dans cette boue. »

Source: http://ekladata.com/8HBB6N3_b86ndFpEKD7Ht8s4XFw/Thoreau-Walden-ou-La-Vie-Dans-Les-Bois.pdf

(1) L’auteur écrit au milieu du XIXe siècle.

(2) Nom de cheval de courses célèbre au commencement du XVIIIe siècle.

Image: Thoreau’s Cove, Concord, Massachusetts. (Detroit Publishing Co. copyright claimant, publisher)

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2 commentaires sur “Nos inventions sont de jolis jouets

  1. Bernard

    Même réflexion.

    Yvan Illich n’a pas inventé le concept de vitesse généralisée, il lui a juste donné un nom technique.

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