Capitalisme de déforestation massive

Au cours de l’été 2019, les projecteurs médiatiques se braquèrent sur le Brésil. L’Amazonie était en flammes et il n’y avait aucun mystère sur l’origine de cette catastrophe d’importance planétaire. On incendiait la forêt et les pyromanes bénéficiaient du soutien de l’Etat Brésilien. Une élite économique locale au service des transnationales de l’agrobusiness du soja revendiquait un droit à la destruction de la forêt et le faisait savoir en acte.

Au même moment, les chefs d’Etat des grandes puissances industrielles occidentales, censés décider du sort du Monde pour le maintenir uni sur « l’Axe du Bien, » étaient réunis en Sommet annuel du G7 à Biarritz. Ils eurent vent de l’effroyable événement et en furent quelque peu dérangés. Pris au dépourvu, eux aussi sous le feu des projecteurs et donc dans l’impossibilité de se défausser face à la criminalité inédite de ces incendies volontaires du « poumon vert » de la Terre, ils exprimèrent une désapprobation symbolique.

Parmi eux, M. Macron, président des français et premier de cordée de la clique « En Marche » pour guider la nation vers les « Sommets de la Terre, » crut bon de se faire remarquer en haussant le ton et adopta une stature d’autorité supranationale de grand gardien forestier. De sa tribune au G7, l’occasion lui était ainsi donnée de redorer son blason en entrant dans une passe d’arme verbale avec son homologue brésilien. Mais dans l’Hexagone, personne ne fut dupe de sa prestation. Opportunisme politicien à bon compte, on le comprend aisément depuis le résultat des Européennes de 2019, une partie non négligeable de l’électorat français n’est pas indifférent au sort de la planète et, faute de mieux, vote « vert » EELV. Si l’élu du CAC 40, serviteur zélé et remarqué des projets dévastateurs depuis ses premières mises en jambes durant le quinquennat Hollande, veut être reconduit à son poste, il sait qu’il doit en tenir compte… Aux dernières nouvelles, on sait cependant que le grand gardien forestier transfrontalier est toujours juché au sommet de sa Montagne d’Or en Amazonie de Guyane Française…

Pour la forme et la paix affairiste du capitalisme de déforestation massive, l’Etat Brésilien a compris qu’il devait se démarquer de ces actes unanimement jugés criminels, au moins le temps du Sommet du G7… Cependant, nul ne l’ignore, la culture du soja progresse à pas de géant et ravage la forêt amazonienne de manière fulgurante. L’initiateur local de cette catastrophe n’est cependant pas Jair Bolsonaro, mais son illustre prédécesseur Luiz Iniaco Lula da Silva. Pour le « big business » transnational du Soja, le leader adulé du Parti des travailleurs a accepté de revêtir le costume de prophète de l’Or vert. Mais derrière lui, au poste stratégique de l’agrobusiness, les géants du grain et des OGM venus des Etats-Unis veillent au grain… Sous l’autorité discrète de Cargill et Monsanto, depuis l’investiture de Lula au statut de prophète de l’Or vert brésilien en 2003 jusqu’à la chute de Dilma son héritière spirituelle en 2017, la forêt amazonienne fut amputée de cent mille kilomètres carrées…

Si Bolsonaro avec ses supporters incendiaires défrayèrent la chronique de l’été 2019, il faut savoir que le drame qui frappe la forêt amazonienne et les Indiens s’est accéléré avec l’arrivée au pouvoir de la junte militaire en 1964. A l’époque de l’extrême droite historique en costume d’officier ce n’était ni Cargill ni Monsanto qui officiait au Brésil dans les arcanes du pouvoir, mais la CIA et les conseillers militaires du Pentagone. Les Géants du Grain étasuniens ne firent que s’engouffrer à leur heure dans « Les veines ouvertes de l’Amérique latine » (1). Ainsi, le retour de la démocratie n’a pas le moins du monde enrayé le désastre et l’a même accéléré. Sur un terrain politique largement labouré et apprêté par les militaires, le Brésil des urnes connut l’avènement industriel des biocarburants suivi par l’expansionnisme fulgurant du soja et, dans la foulée euphorique des festivités du nouveau pouvoir économique, il fut pompeusement déclaré « pays émergent » en surface du capitalisme mondialisé.

Les deux Sommets de la Terre de Rio de Janeiro en 1992 et 2012 dit « Rio plus 20 » n’ont pas plus altéré le cours désastreux des choses. Ils l’encadrèrent au contraire avec un flot intarissable de bonnes paroles. Ce fut, en effet, en 1992 au Brésil, 7 ans après la fin de la dictature, que furent promulguées les trois conventions phares des Nations-Unies: une sur la diversité biologique (CDB), une sur le changement climatique (CCNUCC) et une sur la désertification (CLD). Rien n’a été oublié. Mais par ces conventions de bonnes intentions édictées sur le lieu même du crime, les Etats révélaient qu’ils étaient parfaitement au fait du désastre qu’ils devaient administrer.

Ainsi il nous faut regarder bien au-delà du brouhaha médiatique et diplomatique ayant perturbé la routine soporifique du Sommet de Biarritz pour constater qu’ailleurs dans le monde, les forêts ne sont pas mieux traitées qu’au Brésil, y compris au sein des pays du G7. Le capitalisme au cours de son développement industriel et de sa financiarisation devient de plus en plus dépendant de l’exploitation des forêts et de leur destruction massive. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’émergence et l’usage des énergies fossiles dans l’économie, loin d’épargner les forêts, n’ont pas cessé d’accélérer leur destruction. Le capitalisme fossile, creuset énergétique de ladite « société de consommation, » en a modifié et multiplié les usages et, au final, c’est bien la destruction pure et simple et terminale qui prédomine. Depuis un quart de siècle, les rapports des ONG sur les forêts se suivent comme des cris d’alarmes de plus en plus désespérés. Pris dans la logique du marché mondialisé, les écosystèmes forestiers sont purement et simplement saccagés au Nord comme au Sud.

Aujourd’hui comme hier, au Sud comme au Nord, impossible d’intégrer la contrainte écosystémique dans la logique économique. Si, au cours de la décennie écoulée, beaucoup de forêts sont parties en flamme, derrière le spectaculaire des incendies trop facilement et de plus en plus attribués au réchauffement climatique, il faut comprendre le mal étrange durable qui s’acharne et s’accélère depuis deux siècles sur ces écosystèmes identitaires et vitaux de la planète Terre. Il faut regarder dans le passé derrière le bon dos du réchauffement climatique.

Quelles que soient les formes du désastre forestier – incendies criminels spectaculaires à grande échelle en région équatoriale ou exploitation insidieuse et discrète dans la Taïga du Grand Nord, en Sibérie comme au Canada – il est de la première importance d’éclairer la cause et la fatalité actuelles du drame. Nulle part à travers le monde la situation des écosystèmes forestiers ne peut être considérée comme bonne. Partout, au sud comme au nord, sur les grands continents où dominait la forêt, un cancer désormais incurable la dévore: le capitalisme fossile de déforestation massive. Depuis un siècle, pour ses besoins de croissance insatiable, le capitalisme fossile a créé un mode de vie sur le modèle étatsunien et, pour sa survie, il dévore les forêts à un rythme toujours plus accéléré.

Le constat est général et les savants sont devenus capables de mettre le désastre en équation. Désormais sur toutes les bouches autorisées à parler – scientifiques, décideurs politiques, économistes, journalistes et autres démagogues patentés de la grande presse et du petit écran – nous ne renchérirons pas sur le discours bienveillant et consensuel sur la forêt. Nous ne nous lamenterons pas ici sur la « biodiversité, » le « poumon vert de la Terre, » nous ne parlerons pas de « puits carbone » ni des « services écosystémiques » de la forêt. Il s’agit pour nous de nous concentrer sur l’essentiel en présentant quelques-uns des aspects montrant la brutale réalité internationale du capitalisme de déforestation massive.

Le crime de déforestation massive s’est mondialisé et brutalement accéléré avec l’avènement du capitalisme fossile, la mondialisation du modèle étasunien dans les deux premières décennies d’après-guerre. Pour décrire ce basculement fatal et festif dans la destruction massive de la nature, nous avons parlé dans un précédent livre de « folies fossiles des sixties » (2). Avec la puissance de feu du pétrole, l’économie de pillage est devenue un jeu d’enfant pour traders, un divertissement pour truands en col blanc. Du colonialisme national des anciennes grandes puissances industrielles au néocolonialisme des nouvelles transnationales, durant le siècle passé, la mise à sac de la forêt n’a fait que s’accélérer et ce n’est pas la conscience du dérèglement climatique ni les lamentations bien tardives des scientifiques sur ce sujet qui vont l’entraver.

Plutôt que de donner un tableau historique d’ensemble de la déforestation massive en accélération permanente lié au développement du capitalisme industriel, on peut procéder plus modestement par petites touches d’illustration après avoir donné la réponse à une question simple imposée par l’actualité brûlante.

La France est-elle suffisamment vertueuse pour donner des leçons d’écologie forestière au Brésil? La réponse est bien évidement: Non! Et plus exactement doublement non! Non et Non! Non seulement la France n’est pas suffisamment vertueuse pour donner des leçons au Brésil et il faut craindre ou même constater qu’elle fait pire que le Brésil depuis longtemps et continue encore aujourd’hui après son triomphe mis en scène à la COP 21.

Comment est-ce possible dans un pays qui exhibe fièrement un massif forestier en constante augmentation depuis un siècle pour atteindre en ce début de 21e siècle un tiers du territoire national? Le diable se cache dans les détails et les « hectares fantômes. »

L’Etat providence du BTP et des constructeurs automobiles continue de détruire les forêts pour accroître le domaine déjà pléthorique de la circulation routière. Les tronçonneuses et les engins forestiers n’ont toujours pas cessé de détruire ou fragmenter les massifs forestiers pour faussement résoudre les problèmes urbains créés par l’engorgement automobile. Détruire la nature, abattre en masse des arbres pour désengorger ou diluer des pollutions, tels sont encore aujourd’hui les choix aberrants de l’Etat français.

Ainsi, en regard du réchauffement climatique et de l’effondrement de la biodiversité, on peut d’emblée constater que l’Etat français fait quatre fois ce qu’il ne faut pas faire. Il pourrait ne rien faire et ce serait déjà bien et même très bien.

Mais, il s’entête dans son entreprise de destruction. Au lieu d’accroître le massif forestier comme il faudrait, il poursuit ses déprédations. Au lieu de réduire le domaine de la circulation automobile comme il faudrait pour redonner de la place à la nature il accroît le réseau routier. Et là ne s’arrête pas la criminalité du capitalisme tricolore sur son propre territoire.

En regard de la santé publique, il y a eu aussi l’extension fulgurante de la culture du maïs au détriment de la forêt, du bocage ou de ce qui pouvait devenir espace forestier. On sait, en effet, que cette plante est gourmande en pesticides et en intrants azotés. Elle a envahi le territoire avec les subventions de l’Europe pour au final produire de la « Malbouffe, » de la « bidoche » et des biocarburants dont le bilan est aussi désastreux pour le climat. Avec l’arme du pétrole, durant les Trente Glorieuses et encore aujourd’hui, l’élite polytechnique de l’Etat français a reconfiguré le territoire national pour le soumettre à la circulation routière, à la grande distribution et à l’agrobusiness.

Rappelons ici pour mémoire qu’en France durant les Trente Glorieuses, la « modernisation » agricole s’est faite comme aujourd’hui au Brésil après les labours de la dictature avec la Main invisible des Etats-Unis. « Le sacrifice des paysans » (3), la destruction brutale du bocage, la reconfiguration épurée des paysages des campagnes françaises a bien débuté avec les dollars du Plan Marshall, le pétrole étasunien, les tracteurs Ferguson et même les semences hybrides made in USA…

Mais le gros des déprédations forestières dont se rend coupable l’Etat Français se situe à l’extérieur des frontières de l’Hexagone. Elles relèvent des « hectares fantômes, » à l’origine du développement du capitalisme industriel, qui sont aujourd’hui devenus bien visibles sous la forme des « déforestations importées. » La liste des crimes d’écocides dont se rend coupable le capitalisme d’Etat français directement ou pour servir ses transnationaux est proprement stupéfiante. Il y a l’immense pré carré de la Françafrique qui comprend la forêt tropicale d’Afrique de l’Ouest, où se côtoient le pillage organisé des bois précieux et l’extension des « hectares fantômes » des cultures commerciales; avec, en particulier, nouveau venu dans les saccages agro-industriels, le palmier à huile pour la Malbouffe et les biocarburants. Il y a les déforestations massives des grands barrages hydroélectriques où l’Etat actionnaire majoritaire d’EDF se rend coupable en Amérique latine et en Asie. Il y a aussi les nombreux projets miniers comme la Montagne d’Or sur laquelle, aux dernières nouvelles, notre premier de cordée reste accroché.

Si les nouvelles élites brésiliennes compradores de l’agrobusiness transnational sont facilement critiquables dans leur entreprise criminelle de déforestation massive sur l’Amazonie, le rayonnement international de déforestation du néocolonialisme de l’Etat française ne doit pas être oublié. Il mérite d’être évalué.

Novembre 2019
JMS
Auteur de « Capitalisme fossile » Editions Utopia 2019

(1) Eduardo Galeano « Les Veines ouvertes de l’Amérique latine » 1971, Editions Plon 1981
(2) Jean-Marc Sérékian « Capitalisme fossile, de la farce des COP à l’ingénierie de climat » Editions Utopia 2019
(3) Pierre Bitoun Yves Dupont « le Sacrifice des paysans Une catastrophe sociale et anthropologique» Editions l’Echappée 2016

Jean-Marc Sérékian

A propos de Jean-Marc Sérékian

Rédacteur du site Carfree France, spécialiste des questions d'énergie et de biodiversité.

2 commentaires sur “Capitalisme de déforestation massive

  1. Olppl

    On pourrait aussi parle du GCO (Grand Contournement Ouest) de Strasboutg qui a bouzillé des forêts pour le grand idéal des camions et des voitures… De même, une bois du côté de Bure « privatisé » par l’ANDRA à la gloire de nos déchets nucléaires… Et à nouveau des zones boisées du côté d’Orléans qui disparaissent afin que nos chères bagnoles puissent avoir un nouveau pont pour traverser la loire.

    https://www.francebleu.fr/infos/climat-environnement/gco-les-habitants-traumatises-par-la-disparition-de-leur-foret-1546452723

    https://www.lexpress.fr/actualite/societe/evacuation-de-la-zad-de-bure-le-bois-lejuc-a-l-andra-a-l-envers_1987159.html

    https://reporterre.net/Mobilisation-sur-la-Loire-contre-un-projet-de-pont-coupant-foret-et-nature

    Je pense que sans peine, d’autres pourront évoquer d’autres projets destructeurs.

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