{"id":10568,"date":"2010-10-18T11:38:15","date_gmt":"2010-10-18T10:38:15","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/?p=10568"},"modified":"2015-10-22T21:28:34","modified_gmt":"2015-10-22T20:28:34","slug":"la-responsabilite-des-professeurs-dhistoire-devant-le-present-et-lavenir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2010\/10\/18\/la-responsabilite-des-professeurs-dhistoire-devant-le-present-et-lavenir\/","title":{"rendered":"La responsabilit\u00e9 des professeurs d\u2019histoire devant le pr\u00e9sent et l\u2019avenir"},"content":{"rendered":"<p>La communaut\u00e9 historienne \u2013 c\u2019est la qualification que ses membres se sont donn\u00e9s eux-m\u00eames \u2013 entretient une obsession pour le concept de mutation. Mais cette communaut\u00e9 ne voit pas, ne veut pas voir la mutation des mutations: celle de la modernit\u00e9, de l\u2019\u00e8re industrielle, de l\u2019av\u00e8nement du nihilisme. Elle nie cette mutation qui a fait que l\u2019\u00catre n\u2019est plus une \u00e9vidence, et qui, du coup, n\u00e9cessiterait de penser, plut\u00f4t que de faire du constat historique glacial \u2014 constat qui est tout sauf de la pens\u00e9e, malgr\u00e9 son d\u00e9guisement. <!--more--><\/p>\n<p>La communaut\u00e9 historienne nie cette mutation parce qu\u2019\u00e0 ses yeux elle n\u2019existe pas : elle n\u2019est pas scientifique, elle est du domaine de la pens\u00e9e, or les historiens aujourd\u2019hui se prosternent devant la science. Ils affirment sans honte que l\u2019histoire est une science. Et pour cette raison ils laissent cette mutation aux mains des philosophes, parce que les philosophes, c\u2019est bien connu, ils tombent dans le puits parce qu\u2019ils ne sont pas des scientifiques.<\/p>\n<p>Fin 2009, universit\u00e9 de Lyon II. Un amphith\u00e9\u00e2tre rempli d\u2019environ trois cent \u00e0 quatre cent \u00e9l\u00e8ves attend le professeur d\u2019arch\u00e9ologie, Madame X. Ce jour-l\u00e0, Madame X s\u2019excuse pour sa demie-heure de retard : elle a \u00e9t\u00e9 prise dans les embouteillages.<\/p>\n<p>Dans le cadre du programme \u00ab faire de l\u2019arch\u00e9ologie aujourd\u2019hui \u00bb, Madame X nous fait un cours sur la division des sciences en dix-huit mille branches. Madame X est fi\u00e8re de cette division des sciences, amorc\u00e9e au d\u00e9but du XIX\u00e8me si\u00e8cle. La reugneugnologie, la schoutroumfologie, la bidulologie, la pal\u00e9oclimatologie\u2026 etc.<\/p>\n<p>Madame X explique les bienfaits de la science \u00e0 ses petits de premi\u00e8re ann\u00e9e. Les bienfaits du savoir absolu. Les bienfaits du progr\u00e8s. Elle nous explique donc que, entre autre, la pal\u00e9oclimatologie nous apprend qu\u2019il y a eu des \u00e8res de changement climatique il y a trois mille ans, \u201c<em>alors-ka-l\u00e9pok-yav\u00e8-pa-de-voiturs<\/em> [\u2026 ] <em>donc m\u00e9fiez-vous du catastrophisme \u00e9cologiste<\/em>\u201d. Bref, continuez \u00e0 bagnoler comme moi ; des changements climatiques ont d\u00e9j\u00e0 eu lieu, donc tout est permis.<strong> Ce professeur a dit cela devant un amphith\u00e9\u00e2tre de plus de trois cents \u00e9l\u00e8ves<\/strong>.<\/p>\n<p>\u00c0 un argument aussi creux mais puissant, il faut tout de m\u00eame r\u00e9pondre quelque chose, ne serait-ce que par p\u00e9dagogie. Nous pourrions r\u00e9pondre avec la m\u00e9taphore de Pierre-Emmanuel Neurohr : \u00ab\u00a0<em>Imaginez quelqu&rsquo;un qui se prendrait un coup de couteau dans le ventre et perdrait son sang \u00e0 profusion. On voudrait l&#8217;emmener \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital, mais il dirait que non, pas du tout, tout va bien. En effet, il a d\u00e9j\u00e0 perdu du sang avant. Il se souvient que quand il \u00e9tait petit, il lui arrivait de tomber de v\u00e9lo, et du sang sortait de son corps. Puis, adolescent, un jour, il s&rsquo;est coup\u00e9 en \u00e9pluchant des l\u00e9gumes, et l\u00e0 aussi, \u00e7a l&rsquo;a fait saigner. Donc, en bonne logique, il a d\u00e9j\u00e0 saign\u00e9 dans le pass\u00e9, ce n&rsquo;est donc pas grave s&rsquo;il est en train de perdre son sang suite \u00e0 ce coup de couteau, non ?<\/em>\u00bb<\/p>\n<p>Dans ce discours de scientifique, il semblerait qu\u2019il y a comme un probl\u00e8me de logique\u2026<\/p>\n<p><strong>Ce professeur a dit cela devant un amphith\u00e9\u00e2tre de plus de trois cents \u00e9l\u00e8ves<\/strong>. (Mais il y a mieux, dans le m\u00eame genre et avec un auditoire multipli\u00e9 par plusieurs milliers ; voyez <a href=\"http:\/\/fabrice-nicolino.com\/index.php\/?p=825\" target=\"_blank\">l\u2019article de Fabrice Nicolino<\/a> sur cette star de l\u2019histoire bien fran\u00e7aise, Jacques Le Goff ).<br \/>\nMadame X est repr\u00e9sentative de la \u201ccommunaut\u00e9 des historiens\u201d. Elle est repr\u00e9sentative de ces historiens qui sont tous d\u2019accord sur l\u2019id\u00e9e de progr\u00e8s, qui tous en ch\u0153ur proclament sans honte que \u00ab l\u2019histoire est une science \u00bb, qu\u2019il faut toujours plus se servir des ordinateurs, outils \u00ab neutres \u00bb et \u00ab indispensables \u00bb pour \u00ab La Recherche \u00bb.<\/p>\n<p>Qu\u2019une voix s\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 contre-courant de cette v\u00e9n\u00e9ration de la modernit\u00e9, elle est aussit\u00f4t \u00e9touff\u00e9e, noy\u00e9e dans le vacarme des ap\u00f4tres du progr\u00e8s. Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent je n\u2019ai entendu aucun professeur d\u2019histoire ne pas faire l\u2019\u00e9loge de la technique, du progr\u00e8s, de la science, des r\u00e9troprojecteurs, d\u2019internet, des ordinateurs. \u00ab C\u2019est bien utile \u00bb. \u00ab Utile \u00bb.<\/p>\n<p>Mon intention n\u2019est pas d\u2019attaquer cette dame en particulier, mais seulement, \u00e0 partir de cet exemple, de montrer comment les universitaires et en particulier les professeurs d\u2019histoire m\u00e9prisent la vie, en continuant, malgr\u00e9 la d\u00e9vastation du monde, de glorifier la technique, la science, les bidules, le savoir absolu, \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire de glorifier l\u2019absence de but, la laideur de la modernit\u00e9, le n\u00e9ant, la mort. Cette prof ne me sert que de \u201c<em>verre grossissant qui permet de rendre visible un \u00e9tat de crise g\u00e9n\u00e9ral, mais insidieux, malais\u00e9 \u00e0 saisir<\/em>\u201d[1].<\/p>\n<p>Madame X nous explique que, pour retrouver des cottes de mailles ou des bouts de je ne sais quoi datant du XIII\u00e8me si\u00e8cle dans la for\u00eat, il faut utiliser des h\u00e9licopt\u00e8res pour transporter le mat\u00e9riel des arch\u00e9ologues, il faut \u00ab d\u00e9gager le terrain \u00bb et \u00ab couper des arbres \u00bb. Et vas-y que je te \u00ab\u00a0survole la France en avion parce que c&rsquo;est \u00ab\u00a0utile\u00a0\u00bb de cartographier pour retrouver des mottes o\u00f9 dedans tu vas retrouver des bouts de cotte maille ou le maillet du ma\u00e7on\u00a0\u00bb ! C&rsquo;est beau l&rsquo;arch\u00e9ologie ! C&rsquo;est encore plus beau quand on ne r\u00e9fl\u00e9chit surtout pas sur le concept d&rsquo; \u00ab\u00a0utilit\u00e9\u00a0\u00bb. On sait jamais, \u00e7a pourrait faire mal au cr\u00e2ne. Madame X nous dit cela avec le sourire. Il est beau son m\u00e9tier. Elle est belle la qu\u00eate du savoir absolu.<\/p>\n<p>Nietzsche avait diagnostiqu\u00e9, \u00e0 partir de 1874, le terrible probl\u00e8me de l\u2019histoire devenue science, revendiqu\u00e9e fi\u00e8rement comme science, maladie qu\u2019il appelait la \u00ab maladie historienne \u00bb : \u201c[&#8230;] <em>Lorsque l\u2019histoire sert la vie pass\u00e9e de telle sorte qu\u2019elle emp\u00eache la vie pr\u00e9sente de se poursuivre et de se d\u00e9velopper, lorsque le sens historien ne conserve plus, mais momifie la vie : alors l\u2019arbre d\u00e9p\u00e9rit progressivement, au rebours du processus naturel, depuis la cime jusqu\u2019aux racines \u2014 et celles-ci finissent g\u00e9n\u00e9ralement par mourir \u00e0 leur tour. L\u2019histoire traditionaliste<\/em> [2] <em>elle-m\u00eame d\u00e9g\u00e9n\u00e8re \u00e0 l\u2019instant o\u00f9 elle n\u2019est plus anim\u00e9e et attis\u00e9e par le souffle vivant du pr\u00e9sent. Alors la pi\u00e9t\u00e9 se dess\u00e8che, et il ne reste plus que le p\u00e9dantisme routinier qui tourne avec un \u00e9go\u00efsme complaisant autour de son propre centre. On assiste au spectacle r\u00e9pugnant d\u2019une aveugle fureur de collection, acharn\u00e9e \u00e0 rassembler inlassablement tout ce qui a jamais \u00e9t\u00e9.<\/em>\u201d[3]<\/p>\n<p><strong>Cette aveugle fureur de collection est enseign\u00e9e chaque jour dans les universit\u00e9s<\/strong>, et \u00e9loigne chaque jour un peu plus la jeunesse des questions cruciales qu\u2019elle devrait se poser en ces temps d\u2019extr\u00eame urgence : le point de non-retour en ce qui concerne le d\u00e9r\u00e8glement climatique pourrait \u00eatre atteint dans les ann\u00e9es qui viennent. Mais on continue comme si de rien \u00e9tait, on attend de voir, <em>on-croit-que-c\u2019qu\u2019on-voit<\/em>. Alors attendons, touchons du bois ! Faudrait pas trop nous en demander !<br \/>\nOctobre 2010. \u00c0 Lyon II, Monsieur bidule, professeur d\u2019historiographie, apprend fi\u00e8rement \u00e0 ses \u00e9l\u00e8ves de deuxi\u00e8me ann\u00e9e que \u00ab tout est source \u00bb. Monsieur Bidule s\u2019indigne qu\u2019on ne se serve pas assez de l\u2019informatique et que l\u2019histoire ne soit pas suffisamment scientifique, c\u2019est-\u00e0-dire encadr\u00e9e, mise dans un cadre, celui de la rationalisation, celui de la technique, celui de la pens\u00e9e calculante.<\/p>\n<p>Mr Bidule s\u2019indigne devant ses \u00e9l\u00e8ves que les archives de tel d\u00e9put\u00e9, allant de 1935 \u00e0 1955, soient \u00e9parpill\u00e9es en cinq endroits de la France. Pas assez scientifique, pas assez \u00ab pratique \u00bb ! Et ce mouchoir dans ma poche, c\u2019est une \u00ab source \u00bb, c\u2019est une \u00ab archive \u00bb ? Cette fureur de collection se fait passer pour le S\u00e2voir alors que c\u2019est le N\u00e9ant.<\/p>\n<p>\u201c<em>On se glorifie m\u00eame de ce que \u00ab la science commence \u00e0 dominer la vie \u00bb : peut-\u00eatre y arrivera-t-elle un jour, mais ce qui est s\u00fbr, c\u2019est qu\u2019une vie ainsi domin\u00e9e ne vaudra pas grand-chose, parce qu\u2019elle sera beaucoup moins vivante et qu\u2019elle garantira beaucoup moins de vie pour l\u2019avenir, que la vie domin\u00e9e, comme elle l\u2019\u00e9tait jadis, non par le savoir, mais par des instincts et des vigoureuses illusions. <\/em>[&#8230;]<em> La parole du pass\u00e9 est toujours parole d\u2019oracle : vous ne la comprendrez que si vous devenez les architectes du futur et les interpr\u00e8tes du pr\u00e9sent.<\/em>\u201d[4]<\/p>\n<p>Quoi, le futur ? Le pr\u00e9sent ? Les professeurs d\u2019histoire devraient \u00eatre int\u00e9ress\u00e9s par le futur et le pr\u00e9sent ? Ils n\u2019en ont rien \u00e0 foutre et pr\u00e9f\u00e8rent faire de la publicit\u00e9 \u00e0 leurs \u00e9l\u00e8ves pour \u00ab les couleurs aux moyen-\u00e2ge \u00bb ou encore le prix du bl\u00e9 de 778 \u00e0 812.<\/p>\n<p>Nous sommes en 2010 et ils ne voient pas la plus grande des mutations, eux qui sont obs\u00e9d\u00e9s par ce concept (ce que les \u00e9tudiants en histoire subissent \u00e0 l\u2019universit\u00e9 est un incroyable lavage de cerveau : \u00ab mutation \u00bb par ci, \u00ab facteur de mutation \u00bb par l\u00e0\u2026). <strong>2010<\/strong>.<\/p>\n<p><strong>1792<\/strong>. H\u00f6lderlin \u2013 peut-\u00eatre le plus grand po\u00e8te \u2013 commen\u00e7ait son \u00ab roman grec \u00bb[5] qu\u2019il finit vers 1799, dont voici un extrait :<br \/>\n<em>Je sais que le ciel est mort, qu\u2019il est vide, que la terre, jadis d\u00e9bordante de beaut\u00e9 et de vie, est pr\u00e8s de se r\u00e9duire \u00e0 une fourmili\u00e8re. <\/em>[&#8230;]<\/p>\n<p><em>C\u2019est ainsi que j\u2019arrivai en Allemagne. Je ne demandais pas grand-chose, et m\u2019attendais \u00e0 moins encore. J\u2019arrivai humblement, tel \u0152dipe aveugle, sans patrie, aux portes d\u2019Ath\u00e8nes o\u00f9 l\u2019accueillirent les ombrages du bois sacr\u00e9 et de nobles c\u0153urs\u2026<\/em><\/p>\n<p><em>Il n\u2019en fut certes pas de m\u00eame pour moi.<\/em><\/p>\n<p><em>Des barbares de longue date, rendus plus barbares encore par leur z\u00e8le, leur science et leur religion m\u00eame, profond\u00e9ment incapables de sentir le Divin, trop corrompus pour comprendre le bonheur des Gr\u00e2ces sacr\u00e9es, aussi offensants pour une \u00e2me d\u00e9licate par leurs exc\u00e8s que par leurs insuffisances, creux et discords comme les d\u00e9bris d\u2019un vase jet\u00e9 au rebut : voil\u00e0, mon Bellarmin, quels furent mes consolateurs.<\/em><\/p>\n<p><em>C\u2019est une dure parole que je vais dire, et je la dirai pourtant, parce qu\u2019elle est v\u00e9ridique : on ne peut pas concevoir de peuple plus d\u00e9chir\u00e9 que les Allemands. Tu trouveras parmi eux des ouvriers, des penseurs, des pr\u00eatres, des ma\u00eetres et des serviteurs, des jeunes gens et des adultes certes : mais pas un homme. On croirait voir un champ de bataille couvert de bras, de mains, de membres p\u00eale-m\u00eale, o\u00f9 le sang de la vie se perd lentement dans les sables\u2026<\/em><\/p>\n<p><em>\u00c0 chacun sa t\u00e2che, diras-tu, et j\u2019en conviens. Encore faut-il qu\u2019on l\u2019accomplisse de toute son \u00e2me sans \u00e9touffer en soi les \u00e9nergies qui ne servent pas aux fins imm\u00e9diates ; encore faut-il ne pas mettre d\u2019aussi avares pr\u00e9cautions \u00e0 n\u2019\u00eatre litt\u00e9ralement, hypocritement, que ce que l\u2019on passe pour \u00eatre, alors que l\u2019on doit \u00eatre gravement, amoureusement ce que l\u2019on est ! C\u2019est ainsi que l\u2019esprit ne d\u00e9serte pas l\u2019action ; et s\u2019il se sent confin\u00e9 dans une sp\u00e9cialit\u00e9 o\u00f9 il \u00e9touffe, qu\u2019il la rejette avec m\u00e9pris et apprenne l\u2019art du labour !<\/em><\/p>\n<p><em>Or, tes compatriotes aiment \u00e0 s\u2019en tenir \u00e0 l\u2019indispensable : de l\u00e0 qu\u2019il y a chez eux tant de travail g\u00e2ch\u00e9, et si peu d\u2019\u0153uvres libres, authentiquement exaltantes. Encore pourrait-on en prendre son parti, s\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas aussi totalement insensibles \u00e0 la beaut\u00e9 vivante, si ne pesait partout sur ce peuple la mal\u00e9diction de la perte des dieux de la Nature.<\/em><\/p>\n<p><em>Les vertus des Anciens ne sont que de brillants d\u00e9fauts, a dit un jour je ne sais quel mauvais plaisant. Et pourtant, leurs fautes m\u00eames sont encore des vertus, parce qu\u2019un esprit d\u2019enfance et de beaut\u00e9 persiste en elles, parce que rien de ce qu\u2019ils faisaient n\u2019\u00e9tait sans \u00e2me. En revanche, les vertus des Allemands ne sont qu\u2019un brillant mal, et rien de plus : car elles ne sont que mesures d\u2019urgence, impos\u00e9es \u00e0 la s\u00e9cheresse du c\u0153ur, avec des ahants d\u2019esclave, par une l\u00e2che angoisse, et elles ne peuvent consoler l\u2019\u00e2me pure qui aime \u00e0 se nourrir de beaut\u00e9 et qui, h\u00e9las ! g\u00e2t\u00e9e par le saint concert des \u00eatres nobles, ne peut souffrir les dissonances qui d\u00e9chirent le faux ordre, l\u2019ordre mort de cette nation.<\/em><\/p>\n<p><em>Je te le dis : il n\u2019est rien de sacr\u00e9 que ce peuple n\u2019ait profan\u00e9, rabaiss\u00e9 au niveau d\u2019un mis\u00e9rable exp\u00e9dient ; et ce qui, m\u00eame chez les sauvages, se maintient ordinairement dans sa puret\u00e9 divine, ces barbares maniaques de calcul en font l\u2019objet d\u2019un m\u00e9tier : comment agiraient-ils autrement ? Une fois que l\u2019homme a subi pareil dressage, il ne voit plus que son objectif, son profit, il cesse de s\u2019exalter, Dieu l\u2019en garde ! il est trop pond\u00e9r\u00e9 ! Et quand il ch\u00f4me, quand il aime, quand il prie, m\u00eame quand la f\u00eate gracieuse du printemps, quand l\u2019heure de r\u00e9conciliation du monde chasse tous les soucis, quand l\u2019innocence impose au c\u0153ur coupable sa magie, quand, enivr\u00e9 par les rayons du soleil, l\u2019esclave oublie joyeusement ses cha\u00eenes et que les ennemis de l\u2019homme, radoucis par l\u2019air divin, deviennent pacifiques comme des enfants\u2026 quand la chenille m\u00eame s\u2019aile et que l\u2019abeille s\u2019enivre, l\u2019Allemand reste riv\u00e9 \u00e0 sa t\u00e2che, fort peu soucieux du temps qu\u2019il fait\u2026<\/em><\/p>\n<p><em>Mais tu jugeras, Nature sacr\u00e9e ! Si encore ils \u00e9taient modestes, s\u2019ils ne voulaient pas faire la loi aux meilleurs d\u2019entre eux ! Si seulement ils n\u2019insultaient pas ce qu\u2019ils ne peuvent \u00eatre, ou du moins, ne pouvant s\u2019emp\u00eacher d\u2019insulter, s\u2019ils ne m\u00e9prisaient pas le Divin !<\/em><\/p>\n<p><em>Ou bien ce que vous m\u00e9prisez, ce que vous jugez sans \u00e2me, n\u2019est-il pas divin ? L\u2019air que vous respirez ne vaut-il pas mieux que vos bavardages ? Les rayons du soleil ne sont-ils pas plus nobles que toutes vos intelligences ? Les sources de la terre et la ros\u00e9e du matin rafra\u00eechissent vos for\u00eats : le pourriez-vous ? Ah ! vous ne pouvez que d\u00e9truire, non faire vivre, \u00e0 moins que l\u2019amour ne le fasse, qui ne vient pas de vous, que vous n\u2019avez pas invent\u00e9. Vous vous pr\u00e9occupez d\u2019\u00e9chapper au Destin, sans comprendre que votre art pu\u00e9ril ne vous sert de rien ; l\u2019astre l\u00e0-haut, cependant, tourne insoucieux. Vous avilissez, vous lac\u00e9rez la patiente Nature partout o\u00f9 elle souffre votre action, mais elle continue \u00e0 vivre dans sa jeunesse infinie : <strong>vous ne pouvez exiler son automne ni son printemps, vous ne pouvez corrompre l\u2019\u00c9ther<\/strong><strong>.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Si H\u00f6lderlin savait ! Il avait flair\u00e9, lui, il y a plus de deux cent ans, ce qu\u2019aujourd\u2019hui les historiens ne voient pas, ne veulent pas voir : l\u2019atrocit\u00e9 de la modernit\u00e9, de l\u2019industrialisation, de la r\u00e9duction de la nature \u00e0 un unique r\u00e9servoir g\u00e9ant, une source d\u2019\u00e9nergie. Mais la pr\u00e9tendue \u00ab objectivit\u00e9 \u00bb des historiens leur interdit de flairer quoi que ce soit, de sentir quoi que ce soit. Ces gens se mutilent eux-m\u00eames. Ils sont froids et insensibles comme des cadavres.<\/p>\n<p>Et pourtant, combien n\u2019avons-nous pas eu d\u2019avertissements !<\/p>\n<p><strong>1881<\/strong>. Nietzsche, apr\u00e8s avoir annonc\u00e9 la mort de Dieu, a pens\u00e9 \u201c<em>cette longue et f\u00e9conde succession de ruptures, de destructions, de d\u00e9clins, de bouleversements, qu\u2019il faut pr\u00e9voir d\u00e9sormais <\/em>[\u2026], <em>cette formidable logique de terreurs<\/em>\u201d. Il a annonc\u00e9 \u201c<em>un obscurcissement, une \u00e9clipse de soleil comme jamais il ne s\u2019en produisit en ce monde<\/em>\u201d. [6]<\/p>\n<p><!--        @page { margin: 2cm }       P { margin-bottom: 0.21cm } -->\u201c[&#8230;]<em> nous autres pr\u00e9mices, nous autres prog\u00e9nitures pr\u00e9matur\u00e9es du si\u00e8cle \u00e0 venir, qui d\u00e8s maintenant <\/em>devrions<em> \u00eatre capables de discerner les ombres sur le point de recouvrir l\u2019Europe <\/em>[&#8230;]\u201d.[7]<br \/>\n<strong>1888<\/strong>. \u00ab<em> il y aura des guerres comme il n\u2019y en a jamais eu<\/em> \u00bb. Depuis plusieurs ann\u00e9es, il projetait d\u2019\u00e9crire une \u201cHistoire du nihilisme europ\u00e9en\u201d. En 1888, voici quelles joyeuset\u00e9s il annon\u00e7ait :<br \/>\n\u201c<em>Ce que je raconte est l\u2019histoire des deux si\u00e8cles prochains. Je d\u00e9cris ce qui vient, ce qui ne peut plus venir d\u2019une autre mani\u00e8re : l\u2019<\/em>av\u00e8nement du nihilisme<em>. Cette histoire peut \u00eatre relat\u00e9e d\u00e8s maintenant : car c\u2019est la n\u00e9cessit\u00e9 elle-m\u00eame qui est ici \u00e0 l\u2019oeuvre. Cet avenir parle d\u00e9j\u00e0 par mille signes, ce destin s\u2019annonce partout : pour cette musique de l\u2019avenir toutes les oreilles sont d\u00e9j\u00e0 affin\u00e9es. Notre culture europ\u00e9enne tout enti\u00e8re se meut depuis longtemps d\u00e9j\u00e0, avec une torturante tension qui cro\u00eet de d\u00e9cennies en d\u00e9cennies, comme port\u00e9e vers une catastrophe : inqui\u00e8te, violente, pr\u00e9cipit\u00e9e : comme un fleuve qui veut <\/em>en finir<em>, qui ne cherche plus \u00e0 revenir \u00e0 soi, qui craint de revenir \u00e0 soi.<\/em>\u201d [8]<\/p>\n<p>Mais les professeurs d\u2019histoire continuent \u00e0 faire du constat, au lieu de penser. Ils continuent froidement \u00e0 se demander quelles ont \u00e9t\u00e9 les cons\u00e9quences des guerres mondiales, sur la soci\u00e9t\u00e9, sur la religion \u2014 comme si Dieu n\u2019\u00e9tait pas mort depuis le XIXe si\u00e8cle et que ce qu\u2019il en reste apr\u00e8s la premi\u00e8re guerre mondiale n\u2019\u00e9tait pas, justement, que des restes \u2014, sur la sexualit\u00e9 (\u00ab on ne parle pas assez de ce qui a chang\u00e9 dans les pratiques sexuelles \u00e0 partir de la vie dans les tranch\u00e9es \u00bb) <strong>au lieu de se demander si ces guerres n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9, justement, une des cons\u00e9quences de quelque chose qui remonte \u00e0 plus loin<\/strong> ; et si elles ne seraient pas, en fait, qu\u2019un avant-go\u00fbt de ce qui attend le XXIe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Eux qui sont tellement obnubil\u00e9s par leur fameux concept de mutation \u2014 concept qui n\u2019est au demeurant pas forc\u00e9ment nocif, sauf quand il tourne \u00e0 l\u2019obsession scientiste (voire psychiatrique) \u2014 sont absolument incapables de voir, de regarder la r\u00e9alit\u00e9, de regarder l\u2019\u00e9vidence : \u00e0 savoir le renversement de toutes les repr\u00e9sentations fondamentales qui a cours depuis plusieurs si\u00e8cles. Ce n\u2019est pas seulement parce qu\u2019ils sont incapables ou qu\u2019ils ne veulent pas voir, c\u2019est aussi qu\u2019ils s\u2019en foutent. Ils vivent dans un autre monde.<\/p>\n<p>C\u2019est pourquoi il est n\u00e9cessaire de \u00ab\u00a0<strong><em>protester contre l\u2019\u00e9ducation historique que l\u2019homme donne \u00e0 sa jeunesse<\/em><\/strong>, [d&rsquo;]<em> exiger que l\u2019homme apprenne avant tout \u00e0 vivre et n\u2019utilise l\u2019histoire que pour mieux servir cette vie dont il fait l\u2019apprentissage<\/em>\u00a0\u00bb [9], cette vie tant menac\u00e9e dans ce qu\u2019elle a d\u2019essentiel.<\/p>\n<ol>\n<li><em>Ecce Homo<\/em>, Nietzsche\n<\/li>\n<li>Nietzsche distingue trois formes d\u2019histoire, \u00ab <em>pour autant qu\u2019il est permis de distinguer entre une histoire<\/em> monumentale, <em>une histoire<\/em> traditionaliste [traduit parfois par antiquaire] <em>et une histoire<\/em> critique. \u00bb\n<\/li>\n<li><em>Deuxi\u00e8me consid\u00e9ration inactuelle (De l\u2019utilit\u00e9 et des inconv\u00e9nients de l\u2019histoire pour la vie)<\/em> qui \u00ab <em>met en lumi\u00e8re ce en quoi notre style d\u2019activit\u00e9 scientifique est dangereux, grignote et contamine la vie : la vie est<\/em> malade <em>de ce m\u00e9canisme d\u00e9shumanis\u00e9 d\u2019horlogeri<\/em>e [&#8230;]. <em>La<\/em> fin <em>ultime \u2014 la civilisation \u2014 se perd de vue ; le moyen \u2014 l\u2019activit\u00e9 scientifique moderne \u2014<\/em> barbarise<em>\u2026 Dans cet essai, le \u00ab sens historique \u00bb, dont notre si\u00e8cle est si fier, \u00e9tait pour la premi\u00e8re fois reconnu pour une maladie, pour un signe caract\u00e9ristique de d\u00e9clin\u2026<\/em>\u00ab10\n<\/li>\n<li><em>Ibid<\/em>\n<\/li>\n<li><em>Hyp\u00e9rion<\/em>\n<\/li>\n<li>Nietzsche, <em>Le gai savoir<\/em>\n<\/li>\n<li><em>Ibid<\/em>\n<\/li>\n<li><em>Fragments posthumes, tome XIII \u2013 Automne 1887 \u2013 Mars 1888<\/em>\n<\/li>\n<li><em>Deuxi\u00e8me consid\u00e9ration inactuelle : De l\u2019utilit\u00e9 et des inconv\u00e9nients de l\u2019histoire pour la vie <\/em>\n<\/li>\n<li>Nietzsche<em>, Ecce Homo<\/em>, \u00ab Les Inactuelles \u00bb<\/li>\n<\/ol>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La communaut\u00e9 historienne \u2013 c\u2019est la qualification que ses membres se sont donn\u00e9s eux-m\u00eames \u2013 entretient une obsession pour le concept de mutation. 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