{"id":106,"date":"2004-01-14T20:30:00","date_gmt":"2004-01-14T20:30:00","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/index.php\/2004\/01\/14\/lindustrie-de-la-circulation\/"},"modified":"2023-11-13T13:10:03","modified_gmt":"2023-11-13T12:10:03","slug":"lindustrie-de-la-circulation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2004\/01\/14\/lindustrie-de-la-circulation\/","title":{"rendered":"L\u2019industrie de la circulation"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"font-weight: bold;\">L\u2019industrie de la circulation<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-style: italic;\">Extrait de l&rsquo;ouvrage \u00ab\u00a0Energie et \u00e9quit\u00e9\u00a0\u00bb, d&rsquo;Ivan Illich (1973)<\/span><\/p>\n<p>La circulation totale est le r\u00e9sultat de deux diff\u00e9rents modes d\u2019utilisation de l\u2019\u00e9nergie. En elle se combinent la mobilit\u00e9 personnelle ou transit autog\u00e8ne et le transport m\u00e9canique des gens. Par transit je d\u00e9signe tout mode de locomotion qui se fonde sur \u00e9nergie m\u00e9tabolique de l\u2019homme, et par transport, toute forme de d\u00e9placement qui recourt \u00e0 d\u2019autres sources d\u2019\u00e9nergie. D\u00e9sormais ces sources d\u2019 \u00e9nergie seront surtout des moteurs, puisque les animaux, dans un monde surpeupl\u00e9 et dans la mesure o\u00f9 ils ne sont pas, tels l\u2019\u00e2ne et le chameau, des mangeurs de chardons, disputent \u00e0 l\u2019homme avec acharnement leur nourriture. Enfin je borne mon examen aux d\u00e9placements des personnes \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de leurs habitations.<!--more--><\/p>\n<p>D\u00e8s que les hommes d\u00e9pendent du transport non seulement pour des voyages de plusieurs jours, mais aussi pour les trajets quotidiens, les contradictions entre justice sociale et motorisation, entre mouvement effectif et vitesse \u00e9lev\u00e9e, entre libert\u00e9 individuelle et itin\u00e9raires oblig\u00e9s apparaissent en toute clart\u00e9. La d\u00e9pendance forc\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019automobile d\u00e9nie \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 de vivants cette mobilit\u00e9 dont la m\u00e9canisation des transports \u00e9tait le but premier. L\u2019esclavage de la circulation commence.<\/p>\n<p>Vite exp\u00e9di\u00e9, sans cesse v\u00e9hicul\u00e9, l\u2019homme ne peut plus marcher, cheminer, vagabonder, fl\u00e2ner, aller \u00e0 l\u2019aventure ou en p\u00e8lerinage. Pourtant il doit \u00eatre sur pied aussi longtemps que son grand-p\u00e8re. Aujourd\u2019hui un Am\u00e9ricain parcourt en moyenne autant de kilom\u00e8tres \u00e0 pied que ses a\u00efeux, mais c\u2019est le plus souvent dans des tunnels, des couloirs sans fin, des parkings ou des grands magasins.<\/p>\n<p>A pied, les hommes sont plus ou moins \u00e0 \u00e9galit\u00e9. Ils vont spontan\u00e9ment \u00e0 la vitesse de 4 \u00e0 6 kilom\u00e8tres \u00e0 l\u2019heure, en tout lieu et dans toute direction, dans la mesure o\u00f9 rien ne leur est d\u00e9fendu l\u00e9galement ou physiquement. Am\u00e9liorer cette mobilit\u00e9 naturelle par une nouvelle technique de transport, cela devrait lui conserver son propre degr\u00e9 d\u2019efficacit\u00e9 et lui ajouter de nouvelles qualit\u00e9s : un plus grand rayon d\u2019action, un gain de temps, un meilleur confort, des possibilit\u00e9s accrues pour les handicap\u00e9s. Au lieu de quoi, partout jusqu\u2019ici, le d\u00e9veloppement de l\u2019industrie de la circulation a eu des cons\u00e9quences oppos\u00e9es. D\u00e8s que les machines ont consacr\u00e9 \u00e0 chaque voyageur plus qu\u2019une certaine puissance en chevaux-vapeur, cette industrie a diminu\u00e9 l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre les gens, restreint leur mobilit\u00e9 en leur imposant un r\u00e9seau d\u2019itin\u00e9raires oblig\u00e9s produits industriellement, engendr\u00e9 un manque de temps sans pr\u00e9c\u00e9dent. D\u00e8s que la vitesse de leur voiture d\u00e9passe un certain seuil, les gens deviennent prisonniers de la rotation quotidienne entre leur logement et leur travail.<\/p>\n<p>Si on conc\u00e8de au syst\u00e8me de transport plus d\u2019un certain quantum d\u2019\u00e9nergie, cela signifie que plus de gens se d\u00e9placent plus vite sur de plus longues distances chaque jour et consacrent au transport de plus en plus de temps. Chacun augmente son rayon quotidien en perdant la capacit\u00e9 d\u2019aller son propre chemin. On constitue d\u2019extr\u00eames privil\u00e8ges au prix d\u2019un asservissement g\u00e9n\u00e9ral. En une vie de luxueux voyages, une \u00e9lite franchit des distances illimit\u00e9es, tandis que la majorit\u00e9 perd son temps en trajets impos\u00e9s pour contourner parkings et a\u00e9rodromes. La minorit\u00e9 s\u2019installe sur ses tapis volants pour atteindre des lieux \u00e9loign\u00e9s que sa fugitive pr\u00e9sence rend s\u00e9duisants et d\u00e9sirables, tandis que la majorit\u00e9 est forc\u00e9e de travailler plus loin, de s\u2019y rendre plus vite et de passer plus de temps \u00e0 pr\u00e9parer ce trajet ou \u00e0 s\u2019en reposer.<\/p>\n<p>Aux \u00c9tats-Unis, les quatre cinqui\u00e8mes du temps pass\u00e9 sur les routes concernent les gens qui circulent entre leur maison, leur lieu de travail et le supermarch\u00e9. Et les quatre cinqui\u00e8mes des distances parcourues en avion chaque ann\u00e9e pour des congr\u00e8s ou des voyages de vacances le sont par 1,5 % de la population, c\u2019est-\u00e0-dire par ceux que privil\u00e9gient leur niveau de revenus et leur formation professionnelle. Plus rapide est le v\u00e9hicule emprunt\u00e9, plus forte est la prime vers\u00e9e par ce mode de taxation d\u00e9gressive. A peine 0,2 % de la population am\u00e9ricaine peut choisir de prendre l\u2019avion plus d\u2019une fois par an, et peu d\u2019autres pays peuvent ouvrir aussi largement l\u2019acc\u00e8s aux avions \u00e0 r\u00e9action.<\/p>\n<p>Le banlieusard captif du trajet quotidien et le voyageur sans souci sont pareillement d\u00e9pendants du transport. Tous deux ont perdu leur libert\u00e9. L\u2019espoir d\u2019un occasionnel voyage-\u00e9clair \u00e0 Acapulco ou \u00e0 un congr\u00e8s du Parti fait croire au membre de la classe moyenne qu\u2019il a \u00ab r\u00e9ussi \u00bb et fait partie du cercle \u00e9troit, puissant et mobile des dirigeants. Le r\u00eave hasardeux de passer quelques heures attach\u00e9 sur un si\u00e8ge propuls\u00e9 \u00e0 grande vitesse rend m\u00eame l\u2019ouvrier complice consentant de la d\u00e9formation impos\u00e9e \u00e0 l\u2019espace humain et le conduit \u00e0 se r\u00e9signer \u00e0 l\u2019am\u00e9nagement du pays non pour les hommes mais pour les voitures.<\/p>\n<p>Physiquement et culturellement l\u2019homme a lentement \u00e9volu\u00e9 en harmonie avec sa niche cosmique. De ce qui est le milieu animal, il a appris en une longue histoire \u00e0 faire sa demeure. Son image de soi appelle le compl\u00e9ment d\u2019un espace de vie et d\u2019un temps de vie int\u00e9gr\u00e9s au rythme de son propre mouvement. L\u2019harmonie d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e qui accorde cet espace, ce temps et ce rythme est justement ce qui le d\u00e9termine comme homme. Si, dans cette correspondance, le r\u00f4le premier est donn\u00e9 \u00e0 la vitesse d\u2019un v\u00e9hicule, au lieu de l\u2019\u00eatre \u00e0 la mobilit\u00e9 de l\u2019individu, alors l\u2019homme est rabaiss\u00e9 du rang d\u2019architecte du monde au statut de simple banlieusard.<\/p>\n<p>L\u2019Am\u00e9ricain moyen consacre plus de mille six cents heures par an \u00e0 sa voiture. Il y est assis, qu\u2019elle soit en marche ou \u00e0 l\u2019arr\u00eat; il la gare ou cherche \u00e0 le faire; il travaille pour payer le premier versement comptant ou les traites mensuelles, l\u2019essence, les p\u00e9ages, l\u2019assurance, les imp\u00f4ts et les contraventions. De ses seize heures de veille chaque jour, il en donne quatre \u00e0 sa voiture, qu\u2019il l\u2019utilise ou qu\u2019il gagne les moyens de le faire. Ce chiffre ne comprend m\u00eame pas le temps absorb\u00e9 par des activit\u00e9s secondaires impos\u00e9es par la circulation : le temps pass\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, au tribunal ou au garage, le temps pass\u00e9 \u00e0 \u00e9tudier la publicit\u00e9 automobile ou \u00e0 recueillir des conseils pour acheter la prochaine fois une meilleure bagnole. Presque partout on constate que le co\u00fbt total des accidents de la route et celui des universit\u00e9s sont du m\u00eame ordre et qu\u2019ils croissent avec le produit social. Mais, plus r\u00e9v\u00e9latrice encore, est l\u2019exigence de temps qui s\u2019y ajoute. S\u2019il exerce une activit\u00e9 professionnelle, l\u2019Am\u00e9ricain moyen d\u00e9pense mille six cents heures chaque ann\u00e9e pour parcourir dix mille kilom\u00e8tres; cela repr\u00e9sente \u00e0 peine 6 kilom\u00e8tres \u00e0 l\u2019heure. Dans un pays d\u00e9pourvu d\u2019industrie de la circulation, les gens atteignent la m\u00eame vitesse, mais ils vont o\u00f9 ils veulent \u00e0 pied, en y consacrant non plus 28 %, mais seulement 3 \u00e0 8 % du budget-temps social. Sur ce point, la diff\u00e9rence entre les pays riches et les pays pauvres ne tient pas \u00e0 ce que la majorit\u00e9 franchit plus de kilom\u00e8tres en une heure de son existence, mais \u00e0 ce que plus d\u2019heures sont d\u00e9volues \u00e0 consommer de fortes doses d\u2019\u00e9nergie conditionn\u00e9es et in\u00e9galement r\u00e9parties par l\u2019industrie de la circulation.<\/p>\n<p>Ivan Illich, \u00ab\u00a0Energie et \u00e9quit\u00e9\u00a0\u00bb, 1973<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/carfree.fr\/index.php\/2008\/02\/03\/energie-et-equite-1973\/\">Texte complet<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019industrie de la circulation Extrait de l&rsquo;ouvrage \u00ab\u00a0Energie et \u00e9quit\u00e9\u00a0\u00bb, d&rsquo;Ivan Illich (1973) La circulation totale est le r\u00e9sultat de deux diff\u00e9rents modes d\u2019utilisation de l\u2019\u00e9nergie. 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