{"id":107,"date":"2004-01-14T22:20:00","date_gmt":"2004-01-14T22:20:00","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/index.php\/2004\/01\/14\/la-crise-de-lnergie\/"},"modified":"2023-11-13T12:59:04","modified_gmt":"2023-11-13T11:59:04","slug":"la-crise-de-lnergie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2004\/01\/14\/la-crise-de-lnergie\/","title":{"rendered":"La crise de l\u2019\u00e9nergie"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"font-weight: bold;\">La crise de l\u2019\u00e9nergie<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-style: italic;\">Extrait de l&rsquo;ouvrage \u00ab\u00a0Energie et \u00e9quit\u00e9\u00a0\u00bb, d&rsquo;Ivan Illich (1973)<\/span><\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui il est devenu in\u00e9vitable de parler d\u2019une crise de l\u2019\u00e9nergie qui nous menace. Cet euph\u00e9misme cache une contradiction et consacre une illusion. Il masque la contradiction inh\u00e9rente au fait de vouloir atteindre \u00e0 la fois un \u00e9tat social fond\u00e9 sur l\u2019\u00e9quit\u00e9 et un niveau toujours plus \u00e9lev\u00e9 de croissance industrielle. Il consacre l\u2019illusion que la machine peut absolument remplacer l\u2019homme. Pour \u00e9lucider cette contradiction et d\u00e9masquer cette illusion, il faut reconsid\u00e9rer la r\u00e9alit\u00e9 que dissimulent les lamentations sur la crise : en fait, l\u2019utilisation de hauts quanta d\u2019\u00e9nergie a des effets aussi destructeurs pour la structure sociale que pour le milieu physique. Un tel emploi de l\u2019\u00e9nergie viole la soci\u00e9t\u00e9 et d\u00e9truit la nature.<!--more--><\/p>\n<p>Les avocats de la crise de l\u2019\u00e9nergie d\u00e9fendent et r\u00e9pandent une singuli\u00e8re image de l\u2019homme. D\u2019apr\u00e8s leur conception, l\u2019homme doit se soumettre \u00e0 une continuelle d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019esclaves producteurs d\u2019\u00e9nergie qu\u2019il lui faut \u00e0 grand-peine apprendre \u00e0 dominer. Car, \u00e0 moins d\u2019employer des prisonniers pour ce faire, l\u2019homme a besoin de moteurs auxiliaires pour ex\u00e9cuter la plus grande partie de son propre travail. Ainsi le bien-\u00eatre d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 devrait se mesurer au nombre de tels esclaves que chaque citoyen sait commander. Cette conviction est commune aux id\u00e9ologies oppos\u00e9es qui sont en vogue \u00e0 pr\u00e9sent. Mais sa justesse est mise en doute par l\u2019in\u00e9quit\u00e9, les tourments et l\u2019impuissance partout manifestes, d\u00e8s lors que comme ces hordes voraces d\u2019esclaves d\u00e9passent d\u2019un certain degr\u00e9 le nombre des hommes. Les propagandistes de la crise de l\u2019\u00e9nergie soulignent le probl\u00e8me de la p\u00e9nurie de nourriture pour ces esclaves. Moi, je me demande si des hommes libres ont vraiment besoin de tels esclaves.<\/p>\n<p>Les politiques de l\u2019\u00e9nergie qui seront appliqu\u00e9es dans les dix prochaines ann\u00e9es d\u00e9cideront de la marge de libert\u00e9 dont jouira une soci\u00e9t\u00e9 en l\u2019an 2000. Une politique de basse consommation d\u2019\u00e9nergie permet une grande vari\u00e9t\u00e9 de modes de vie et de cultures. La technique moderne peut \u00eatre \u00e9conome en mati\u00e8re d\u2019\u00e9nergie, elle laisse la porte ouverte \u00e0 diff\u00e9rentes options politiques. Si, au contraire, une soci\u00e9t\u00e9 se prononce pour une forte consommation d\u2019\u00e9nergie, alors elle sera obligatoirement domin\u00e9e dans sa structure par la technocratie et, sous l\u2019\u00e9tiquette capitaliste ou socialiste, cela deviendra pareillement intol\u00e9rable.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui encore, la plupart des soci\u00e9t\u00e9s \u2014 surtout celles qui sont pauvres \u2014 sont libres d\u2019orienter leur politique de l\u2019\u00e9nergie dans l\u2019une de ces trois directions : elles peuvent lier leur prosp\u00e9rit\u00e9 \u00e0 une forte consommation d\u2019\u00e9nergie par t\u00eate, ou \u00e0 un haut rendement de la transformation de l\u2019\u00e9nergie, ou encore \u00e0 la moindre utilisation possible d\u2019\u00e9nergie m\u00e9canique. La premi\u00e8re exigerait, au profit de l\u2019industrie, une gestion serr\u00e9e des approvisionnements en carburants rares et destructeurs. La seconde placerait au premier plan la r\u00e9organisation de l\u2019industrie, dans un souci d\u2019\u00e9conomie thermodynamique. Ces deux voies appellent aussi d\u2019\u00e9normes d\u00e9penses publiques pour renforcer le contr\u00f4le social et r\u00e9aliser une immense r\u00e9organisation de l\u2019infrastructure. Toutes deux r\u00e9it\u00e8rent l\u2019int\u00e9r\u00eat de Hobbes, elles rationalisent l\u2019institution d\u2019un L\u00e9viathan appuy\u00e9 sur les ordinateurs. Toutes deux sont \u00e0 pr\u00e9sent l\u2019objet de vastes discussions. Car le dirigisme rigoureux, comme le m\u00e9tro-express \u00e0 pilotage automatique, sont des ornements bourgeois qui permettent de substituer l\u2019exploitation \u00e9cologique une exploitation sociale et psychologique.<\/p>\n<p>Or la troisi\u00e8me possibilit\u00e9, la plus neuve, est \u00e0 peine consid\u00e9r\u00e9e : on prend encore pour une utopie la conjonction d\u2019une ma\u00eetrise optimale de la nature et d\u2019une puissance m\u00e9canique limit\u00e9e. Certes, on commence \u00e0 accepter une limitation \u00e9cologique du maximum d\u2019\u00e9nergie consomm\u00e9e par personne, en y voyant une condition de survie, mais on ne reconna\u00eet pas dans le minimum d\u2019\u00e9nergie acceptable un fondement n\u00e9cessaire \u00e0 tout ordre social qui soit \u00e0 la fois justifiable scientifiquement et juste politiquement. Plus que la soif de carburant, c\u2019est l\u2019abondance d\u2019\u00e9nergie qui m\u00e8ne \u00e0 l\u2019exploitation. Pour que les rapports sociaux soient plac\u00e9s sous le signe de l\u2019\u00e9quit\u00e9, il faut qu\u2019une soci\u00e9t\u00e9 limite d\u2019elle-m\u00eame la consommation d\u2019\u00e9nergie de ses plus puissants citoyens. La premi\u00e8re condition en est une technique \u00e9conome en \u00e9nergie, m\u00eame si celle-ci ne peut garantir le r\u00e8gne de l\u2019\u00e9quit\u00e9.<\/p>\n<p>De plus, cette troisi\u00e8me possibilit\u00e9 est la seule qui s\u2019offre \u00e0 toutes les nations : aujourd\u2019hui, aucun pays ne manque de mati\u00e8res premi\u00e8res ou de connaissances n\u00e9cessaires pour r\u00e9aliser une telle politique en moins d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration. La d\u00e9mocratie de participation suppose une technique de faible consommation \u00e9nerg\u00e9tique et, r\u00e9ciproquement, seule une volont\u00e9 politique de d\u00e9centralisation peut cr\u00e9er les conditions d\u2019une technique rationnelle.<\/p>\n<p>On n\u00e9glige en g\u00e9n\u00e9ral le fait que l\u2019\u00e9quit\u00e9 et l\u2019\u00e9nergie ne peuvent augmenter en harmonie l\u2019une avec l\u2019autre que jusqu\u2019\u00e0 un certain point. En de\u00e7\u00e0 d\u2019un seuil d\u00e9termin\u00e9 d\u2019\u00e9nergie par t\u00eate, les moteurs am\u00e9liorent les conditions du progr\u00e8s social. Au-del\u00e0 de ce seuil, la consommation d\u2019\u00e9nergie augmente aux d\u00e9pens de l\u2019\u00e9quit\u00e9. Plus l\u2019\u00e9nergie abonde, plus le contr\u00f4le de cette \u00e9nergie est mal r\u00e9parti. Il ne s\u2019agit pas ici d\u2019une limitation de la capacit\u00e9 technique \u00e0 mieux r\u00e9partir ce contr\u00f4le de l\u2019\u00e9nergie, mais de limites inscrites dans les dimensions du corps humain, les rythmes sociaux et l\u2019espace vital.<\/p>\n<p>On croit souvent trouver un rem\u00e8de universel \u00e0 ces maux dans l\u2019hypoth\u00e8se de carburants non polluants et disponibles en abondance, mais c\u2019est l\u00e0 retourner au sophisme politique qui imagine pouvoir accorder, dans certaines conditions politiques, le r\u00e8gne d\u2019une \u00e9quit\u00e9 et d\u2019une consommation d\u2019\u00e9nergie \u00e9galement illimit\u00e9es. On confond le bien-\u00eatre, et l&rsquo;abondance \u00e9nerg\u00e9tique telle que l\u2019\u00e9nergie nucl\u00e9aire la promet pour 1990. Si nous acceptons cette vue illusoire, alors nous tendrons \u00e0 n\u00e9gliger toute limitation \u00e9nerg\u00e9tique socialement motiv\u00e9e et \u00e0 nous laisser aveugler par des consid\u00e9rations \u00e9cologiques : nous accorderons \u00e0 l\u2019\u00e9cologiste que l\u2019emploi de forces d\u2019origine non physiologique pollue l\u2019environnement, et nous ne verrons pas qu\u2019au-del\u00e0 d\u2019un certain seuil, les forces m\u00e9caniques corrompent le milieu social. Le seuil de la d\u00e9sint\u00e9gration sociale due aux grandes quantit\u00e9s d\u2019\u00e9nergie est ind\u00e9pendant du seuil auquel la transformation de l\u2019\u00e9nergie se retourne en destruction physique. Ce seuil, exprim\u00e9 en kWh ou en calories, est sans doute peu \u00e9lev\u00e9. Le concept de quanta d\u2019\u00e9nergie socialement critiques doit d\u2019abord \u00eatre \u00e9lucid\u00e9 en th\u00e9orie avant qu\u2019on puisse discuter la question politique de la consommation d\u2019\u00e9nergie \u00e0 laquelle une soci\u00e9t\u00e9 doit limiter ses membres.<\/p>\n<p>Dans des travaux ant\u00e9rieurs, j\u2019ai montr\u00e9 qu\u2019au-del\u00e0 d\u2019une certaine valeur du PNB, les frais du contr\u00f4le social croissent plus vite que ledit PNB et deviennent l\u2019activit\u00e9 institutionnelle qui d\u00e9termine toute l\u2019\u00e9conomie. La th\u00e9rapie que dispensent \u00e9ducateurs, psychiatres et travailleurs sociaux, doit venir s\u2019ajouter aux programmes \u00e9tablis par les planificateurs, les gestionnaires et les directeurs de vente, et compl\u00e9ter l\u2019action des services de renseignements, de l\u2019arm\u00e9e et de la police. Mon analyse de l\u2019industrie scolaire avait pour objet de le prouver dans un domaine restreint. Ici je voudrais avancer une raison de ce que plus d\u2019\u00e9nergie consomm\u00e9e demande plus de domination sur autrui. Je pr\u00e9tends qu&rsquo;au-del\u00e0 d\u2019un niveau critique de consommation d\u2019\u00e9nergie par t\u00eate, dans toute soci\u00e9t\u00e9, le syst\u00e8me politique et le contexte culturel doivent d\u00e9p\u00e9rir. D\u00e8s que le quantum critique d\u2019\u00e9nergie consomm\u00e9e par personne est d\u00e9pass\u00e9, aux garanties l\u00e9gales qui prot\u00e9geaient les initiatives individuelles concr\u00e8tes on substitue une \u00e9ducation qui sert les vis\u00e9es abstraites d\u2019une technocratie. Ce quantum marque la limite o\u00f9 l\u2019ordre l\u00e9gal et l\u2019organisation politique doivent s\u2019effondrer, o\u00f9 la structure technique des moyens de production fait violence \u00e0 la structure sociale.<\/p>\n<p>M\u00eame si on d\u00e9couvrait une source d\u2019\u00e9nergie propre et abondante, la consommation massive d\u2019\u00e9nergie aurait toujours sur le corps, social le m\u00eame effet que l\u2019intoxication par une drogue physiquement inoffensive, mais psychiquement asservissante. Un peuple peut choisir entre la m\u00e9thadone et une d\u00e9sintoxication volontaire dans la solitude, entre le maintien de l\u2019intoxication et une victoire douloureuse sur le manque, mais nulle soci\u00e9t\u00e9 ne peut s\u2019appuyer l\u00e0-dessus pour que ses membres sachent en m\u00eame temps agir de fa\u00e7on autonome et d\u00e9pendre d\u2019une consommation \u00e9nerg\u00e9tique toujours en hausse. A mon avis, d\u00e8s que le rapport entre force m\u00e9canique et \u00e9nergie m\u00e9tabolique d\u00e9passe un seuil fixe d\u00e9terminable, le r\u00e8gne de la technocratie s\u2019instaure. L\u2019ordre de grandeur o\u00f9 ce seuil se place est largement ind\u00e9pendant du niveau technique atteint, pourtant dans les pays assez riches et tr\u00e8s riches sa seule existence semble rel\u00e9gu\u00e9e au point aveugle de l\u2019imagination sociale.<\/p>\n<p>Comme les \u00c9tats-Unis, le Mexique a d\u00e9pass\u00e9 ce seuil critique; dans les deux cas, tout input suppl\u00e9mentaire d\u2019\u00e9nergie ne fait qu&rsquo;augmenter l\u2019in\u00e9galit\u00e9, l\u2019inefficacit\u00e9 et l\u2019impuissance. Bien que le revenu par habitant atteigne dans le premier pays 5 000 dollars et dans le second 500 dollars, les \u00e9normes int\u00e9r\u00eats investis dans l\u2019infrastructure industrielle les poussent tous deux \u00e0 accro\u00eetre encore leur consommation d\u2019\u00e9nergie. Les id\u00e9ologues am\u00e9ricains ou mexicains donnent \u00e0 leur insatisfaction le nom de crise de l\u2019\u00e9nergie, et les deux pays s\u2019aveuglent pareillement sur le fait que ce n\u2019est pas la p\u00e9nurie de carburants, ni l\u2019utilisation gaspilleuse, irrationnelle et nuisible \u00e0 l\u2019environnement de l\u2019\u00e9nergie disponible qui menacent la soci\u00e9t\u00e9, mais bien plut\u00f4t les efforts de l\u2019industrie pour gaver la soci\u00e9t\u00e9 de quanta d\u2019\u00e9nergie qui in\u00e9vitablement d\u00e9gradent, d\u00e9pouillent et frustrent la plupart des gens. Un peuple peut \u00eatre suraliment\u00e9 par la surpuissance de ses outils tout aussi bien que par la survaleur calorique de sa nourriture, mais il s\u2019avouera plus difficilement la sursaturation \u00e9nerg\u00e9tique que la n\u00e9cessit\u00e9 de changer de r\u00e9gime alimentaire.<\/p>\n<p>La quantit\u00e9 d\u2019\u00e9nergie consomm\u00e9e par t\u00eate qui repr\u00e9sente un seuil critique pour une soci\u00e9t\u00e9, se place dans un ordre de grandeur que peu de nations, sauf la Chine de la r\u00e9volution culturelle, ont pris en consid\u00e9ration. Cet ordre de grandeur d\u00e9passe largement le nombre de kWh dont disposent d\u00e9j\u00e0 les quatre cinqui\u00e8mes de l\u2019humanit\u00e9, et il reste tr\u00e8s inf\u00e9rieur \u00e0 l\u2019\u00e9nergie totale que commande le conducteur d\u2019une petite voiture de tourisme. Ce chiffre appara\u00eet, aux yeux du sur-consommateur comme a ceux du sous-consommateur, comme d\u00e9pourvu de sens. Pour les anciens \u00e9l\u00e8ves de n\u2019importe quel coll\u00e8ge, pr\u00e9tendre limiter le niveau d\u2019\u00e9nergie revient \u00e0 d\u00e9truire l\u2019un des fondements de leur conception du monde. Pour la majorit\u00e9 des Latino-Am\u00e9ricains, atteindre ce m\u00eame niveau d\u2019\u00e9nergie signifie acc\u00e9der au monde du moteur. Les uns et les autres n\u2019y parviennent que difficilement. Pour les primitifs, l\u2019abolition de l\u2019esclavage est subordonn\u00e9e \u00e0 l\u2019introduction d\u2019une technique moderne appropri\u00e9e; pour les pays riches, le seul moyen d\u2019\u00e9viter une exploitation encore plus dure consiste \u00e0 reconna\u00eetre l\u2019existence d\u2019un seuil de consommation d\u2019\u00e9nergie, au-del\u00e0 duquel la technique dictera ses exigences \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9. En mati\u00e8re biologique comme en mati\u00e8re sociale, on peut dig\u00e9rer un apport calorique tant qu\u2019il reste dans la marge \u00e9troite qui s\u00e9pare assez de trop.<\/p>\n<p>La soi-disant crise de l\u2019\u00e9nergie est un concept politiquement ambigu. D\u00e9terminer la juste quantit\u00e9 d\u2019\u00e9nergie \u00e0 employer et la fa\u00e7on ad\u00e9quate de contr\u00f4ler cette m\u00eame \u00e9nergie, c\u2019est se placer \u00e0 la crois\u00e9e des chemins. A gauche, peut-\u00eatre un d\u00e9blocage et une reconstruction politique d\u2019o\u00f9 na\u00eetrait une \u00e9conomie post-industrielle fond\u00e9e sur le travail personnel, une basse consommation d\u2019\u00e9nergie et la r\u00e9alisation concr\u00e8te de l\u2019\u00e9quit\u00e9. A droite, le souci hyst\u00e9rique de nourrir la machine redouble l\u2019escalade de la croissance solidaire de l\u2019institution et du capital et n\u2019offre pas d\u2019autre avenir qu\u2019une apocalypse hyper-industrielle. Choisir la premi\u00e8re voie, c\u2019est retenir le postulat suivant : quand la d\u00e9pense d\u2019\u00e9nergie par t\u00eate d\u00e9passe un certain seuil critique, l\u2019\u00e9nergie \u00e9chappe au contr\u00f4le politique. Que des planificateurs d\u00e9sireux de maintenir la production industrielle \u00e0 son maximum promulguent une limitation \u00e9cologique \u00e0 la consommation d\u2019\u00e9nergie ne suffira pas \u00e0 \u00e9viter l\u2019effondrement social. Des pays riches comme les \u00c9tats-Unis, le Japon ou la France ne verront pas le jour de l\u2019asphyxie sous leurs propres d\u00e9chets, simplement parce qu\u2019ils seront d\u00e9j\u00e0 morts dans un coma \u00e9nerg\u00e9tique. A l\u2019inverse, des pays comme l\u2019Inde, la Birmanie ou, pour un temps encore, la Chine sont assez muscl\u00e9s pour savoir s\u2019arr\u00eater juste avant le collapsus. Ils pourraient d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent d\u00e9cider de maintenir leur consommation d\u2019\u00e9nergie au-dessous de ce seuil que les riches devront aussi respecter pour survivre.<\/p>\n<p>Choisir un type d\u2019\u00e9conomie consommant un minimum d\u2019\u00e9nergie demande aux pauvres de renoncer \u00e0 leurs lointaines esp\u00e9rances et aux riches de reconna\u00eetre que la somme de leurs int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques n\u2019est qu\u2019une longue cha\u00eene d\u2019obligations. Tous devraient refuser cette image fatale de l\u2019homme en esclavagiste qu\u2019installe aujourd\u2019hui la faim, entretenue par les id\u00e9ologies, d\u2019une quantit\u00e9 croissante d\u2019\u00e9nergie. Dans les pays o\u00f9 le d\u00e9veloppement industriel a fait na\u00eetre l\u2019abondance, la crainte de la crise de l\u2019\u00e9nergie suffit \u00e0 augmenter les imp\u00f4ts bient\u00f4t n\u00e9cessaires pour que des m\u00e9thodes industrielles nouvelles, plus propres et davantage encore porteuses de mort remplacent celles qu\u2019a rendues d\u00e9su\u00e8tes une surexpansion d\u00e9pourvue d\u2019efficacit\u00e9. Aux leaders des peuples que ce m\u00eame proces d\u2019industrialisation a d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s, la crise de l\u2019\u00e9nergie sert d\u2019alibi pour centraliser la production, la pollution et le pouvoir de contr\u00f4le, pour chercher, dans un sursaut d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, \u00e0 \u00e9galer les pays mieux pourvus de moteurs. Maintenant les pays riches exportent leur crise et pr\u00eachent aux petits et aux pauvres le nouvel \u00e9vangile du culte puritain de l\u2019\u00e9nergie. En semant dans le tiers monde la nouvelle th\u00e8se de l\u2019industrialisation \u00e9conome en \u00e9nergie, on apporte plus de maux aux pauvres qu\u2019on ne leur en enl\u00e8ve, on leur refile les produits co\u00fbteux d\u2019usines d\u00e9j\u00e0 d\u00e9mod\u00e9es. D\u00e8s qu\u2019un pays pauvre accepte la doctrine que plus d\u2019\u00e9nergie bien g\u00e9r\u00e9e fournira toujours plus de biens \u00e0 plus de gens, il est aspir\u00e9 dans la course \u00e0 l\u2019esclavage par l\u2019augmentation de la production industrielle. Quand les pauvres acceptent de moderniser leur pauvret\u00e9 en devenant d\u00e9pendants de l\u2019\u00e9nergie, ils renoncent d\u00e9finitivement \u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019une technique lib\u00e9ratrice et d\u2019une politique de participation : \u00e0 leur place, ils acceptent un maximum de consommation \u00e9nerg\u00e9tique et un maximum de contr\u00f4le social sous la forme de l\u2019\u00e9ducation moderne.<\/p>\n<p>A la paralysie de la soci\u00e9t\u00e9 moderne, on donne le nom de crise de l\u2019\u00e9nergie; on ne peut la vaincre en augmentant l\u2019input d\u2019\u00e9nergie. Pour la r\u00e9soudre, il faut d\u2019abord \u00e9carter l\u2019illusion que notre prosp\u00e9rit\u00e9 d\u00e9pend du nombre d\u2019esclaves fournisseurs d\u2019\u00e9nergie dont nous disposons. A cet effet, il faut d\u00e9terminer le seuil au-del\u00e0 duquel l\u2019\u00e9nergie corrompt, et unir toute la communaut\u00e9 dans un proc\u00e8s politique qui atteigne ce savoir et fonde sur lui une auto-limitation. Parce que ce genre de recherche va \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 des travaux actuels des experts comme des institutions, je lui donne le nom de contre-recherche. Elle compte trois \u00e9tapes. D\u2019abord la n\u00e9cessit\u00e9 de limiter la consommation d\u2019\u00e9nergie par t\u00eate doit \u00eatre reconnue comme un imp\u00e9ratif th\u00e9orique et social. Ensuite il faut d\u00e9terminer l\u2019intervalle de variation o\u00f9 se situent ces grandeurs critiques. Enfin chaque soci\u00e9t\u00e9 doit fixer le degr\u00e9 d\u2019injustice, de destruction et d\u2019endoctrinement que ses membres sont pr\u00eats \u00e0 accepter pour le plaisir d\u2019idol\u00e2trer les machines puissantes et de se plier docilement aux injonctions des experts.<\/p>\n<p>La n\u00e9cessit\u00e9 de conduire une recherche politique sur la consommation d\u2019\u00e9nergie socialement optimale peut \u00eatre illustr\u00e9e sur l\u2019exemple de la circulation. D\u2019apr\u00e8s Herendeen, les \u00c9tats-Unis d\u00e9pensent 42 % de leur \u00e9nergie totale pour les voitures : pour les fabriquer, les entretenir, chercher une place o\u00f9 les garer, faire un trajet ou entrer en collision. La plus large part de cette \u00e9nergie est utilis\u00e9e au transport des personnes. Dans cette seule intention, 250 millions d\u2019Am\u00e9ricains d\u00e9pensent plus de carburant que n\u2019en consomment, tous ensemble, les 1 300 millions de Chinois et d\u2019Indiens. Presque toute cette \u00e9nergie est br\u00fbl\u00e9e en une immense danse d\u2019imploration, pour se concilier les bienfaits de l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration mangeuse-de-temps. Les pays pauvres d\u00e9pensent moins d\u2019\u00e9nergie par personne, mais au Mexique ou au P\u00e9rou on consacre \u00e0 la circulation une plus grande part de l\u2019\u00e9nergie totale qu\u2019aux \u00c9tats-Unis, et cela pour le seul profit d\u2019une plus faible minorit\u00e9 de la population. Le volume de cette activit\u00e9 la rend commode et significative pour que soit d\u00e9montr\u00e9e, sur l\u2019exemple du transport des personnes, l\u2019existence de quanta d\u2019\u00e9nergie socialement critiques.<\/p>\n<p>Dans la circulation, l\u2019\u00e9nergie d\u00e9pens\u00e9e pendant un certain temps se transforme en vitesse. Aussi le quantum critique prend ici la forme d\u2019une limite de vitesse. Chaque fois que cette limite a \u00e9t\u00e9 d\u00e9pass\u00e9e, on a vu s\u2019\u00e9tablir le m\u00eame processus de d\u00e9gradation sociale sous l\u2019effet de hauts quanta d\u2019\u00e9nergie. Au XIXe si\u00e8cle, en Occident, d\u00e8s qu\u2019un moyen de transport public a pu franchir plus de 25 kilom\u00e8tres \u00e0 l\u2019heure, il a fait augmenter les prix, le manque d\u2019espace et de temps. Le transport motoris\u00e9 s\u2019est assur\u00e9 le monopole des d\u00e9placements et il a fig\u00e9 la mobilit\u00e9 personnelle. Dans tous les pays occidentaux, durant les cinquante ann\u00e9es qui ont suivi la construction du premier chemin de fer, la distance moyenne parcourue annuellement par un passager (quel que soit le mode de transport utilis\u00e9) a presque \u00e9t\u00e9 multipli\u00e9e par cent. Quand ils produisent plus d\u2019une certaine proportion d\u2019\u00e9nergie, les transformateurs m\u00e9caniques de carburants min\u00e9raux interdisent aux hommes d\u2019utiliser leur \u00e9nergie m\u00e9tabolique et les transforment en consommateurs esclaves des moyens de transport. Cet effet de la vitesse sur l\u2019autonomie de l\u2019homme n\u2019est affect\u00e9 que marginalement par les caract\u00e9ristiques techniques des v\u00e9hicules \u00e0 moteur ou par l\u2019identit\u00e9 des personnes et des groupes qui d\u00e9tiennent la propri\u00e9t\u00e9 l\u00e9gale des lignes a\u00e9riennes, des autobus, des trains et des voitures. Une vitesse \u00e9lev\u00e9e est le facteur critique qui fait des transports un instrument d\u2019exploitation sociale. Un v\u00e9ritable choix entre les syst\u00e8mes politiques et l\u2019\u00e9tablissement de rapports sociaux fond\u00e9s sur une \u00e9gale participation n\u2019est possible que l\u00e0 o\u00f9 la vitesse est limit\u00e9e. Instaurer une d\u00e9mocratie de participation, c\u2019est retenir une technique \u00e9conome en mati\u00e8re d\u2019\u00e9nergie. Entre des hommes libres, des rapports sociaux productifs vont \u00e0 l\u2019allure d\u2019une bicyclette, et pas plus vite.<\/p>\n<p>Je voudrais illustrer la question g\u00e9n\u00e9rale d\u2019une consommation d\u2019\u00e9nergie ayant sa valeur sociale optimale avec l\u2019exemple pr\u00e9cis du transport. Encore ici me bornerai-je \u00e0 traiter du transport des personnes, de leurs bagages et de tout ce qui est indispensable (carburants, mat\u00e9riaux, outils) \u00e0 l\u2019entretien des routes et des v\u00e9hicules. J\u2019omets volontairement ce qui concerne le transport des marchandises et celui des messages. Bien que le m\u00eame sch\u00e9ma d\u2019argumentation soit acceptable dans ces deux derniers cas, il faudrait donner \u00e0 la d\u00e9monstration d\u00e9taill\u00e9e un autre tour et je me r\u00e9serve d\u2019en traiter ult\u00e9rieurement.<\/p>\n<p>Ivan Illich, \u00ab\u00a0Energie et \u00e9quit\u00e9\u00a0\u00bb, 1973<br \/>\n<span style=\"font-weight: bold;\"><a href=\"http:\/\/carfree.fr\/index.php\/2008\/02\/03\/energie-et-equite-1973\/\">Texte complet<\/a><br \/>\n<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La crise de l\u2019\u00e9nergie Extrait de l&rsquo;ouvrage \u00ab\u00a0Energie et \u00e9quit\u00e9\u00a0\u00bb, d&rsquo;Ivan Illich (1973) Aujourd\u2019hui il est devenu in\u00e9vitable de parler d\u2019une crise de l\u2019\u00e9nergie qui nous menace. 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