{"id":11390,"date":"2010-12-17T14:14:57","date_gmt":"2010-12-17T13:14:57","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/?p=11390"},"modified":"2020-08-21T08:27:15","modified_gmt":"2020-08-21T07:27:15","slug":"de-la-legitimite-dun-salaire-astronomique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2010\/12\/17\/de-la-legitimite-dun-salaire-astronomique\/","title":{"rendered":"De la l\u00e9gitimit\u00e9 d&rsquo;un salaire astronomique"},"content":{"rendered":"<p><strong>Par Olivier Meunier<\/strong><\/p>\n<p>Les chiffres sont tomb\u00e9s : monsieur Carlos Ghosn, PDG du groupe Renault-Nissan, est le mieux pay\u00e9 des patrons du CAC 40. Son salaire annuel, pour l&rsquo;ann\u00e9e 2009, est de 9,2 millions d&rsquo;euros. Pour le commun des mortels, cette somme ne veut rien dire, parce qu&rsquo;elle est inaccessible \u00e0 une vie enti\u00e8re de travail salari\u00e9 pour la classe dite \u00ab moyenne \u00bb. <!--more--><\/p>\n<p>Faisons par cons\u00e9quent un calcul rapide : ces 9,2 millions d&rsquo;euros repr\u00e9senteraient un salaire mensuel de 766 666 \u20ac et quelques centimes ; cela repr\u00e9sente donc environ 650 \u00e0 700 fois le salaire minimum interprofessionnel de croissance (SMIC). Nous y voyons donc plus clair : il faudrait, \u00e0 une personne exer\u00e7ant un m\u00e9tier \u00e0 bas salaire durant toute son existence, \u00e0 peu pr\u00e8s 50 ans pour gagner le salaire mensuel de monsieur Carlos Gohn. Je terminerai cette introduction en disant que monsieur Ghosn gagne un SMIC toutes les heures, si l&rsquo;on part du principe que son activit\u00e9 ne compte pas de week-end, et que ces journ\u00e9es de travail durent 24 heures : du moins, \u00e0 ce tarif-l\u00e0, il faut l&rsquo;esp\u00e9rer.<\/p>\n<p>Exprimer les torrents d&rsquo;in\u00e9galit\u00e9s que cause l&rsquo;existence de tels salaires, en comparaison de ceux des quelques millions de b\u00e9n\u00e9ficiaires du salaire minimum (et d&rsquo;autres, qui ne gagnent gu\u00e8re plus) serait une \u00e9vidence, \u00e0 part peut-\u00eatre pour monsieur Ghosn, ses pairs et les individus qui vivent et travaillent dans son entourage direct. Par ailleurs, les \u00e9conomistes lib\u00e9raux sauront nous expliquer \u00e0 quel point monsieur Ghosn sait cr\u00e9er de la richesse, qui b\u00e9n\u00e9ficie de diverses fa\u00e7ons en retour aux pays o\u00f9 est implant\u00e9 Renault\/Nissan.<\/p>\n<p>Ce sur quoi il est int\u00e9ressant de r\u00e9flechir et qui repr\u00e9sente une \u00e9vidence moindre pour tout-un-chacun, c&rsquo;est sur l&rsquo;utilit\u00e9 fondamentale de l&rsquo;automobile : <strong>Andr\u00e9 Gorz<\/strong> avait \u00e9crit, suite \u00e0 sa rencontre et son travail commun avec Ivan Illich au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, un article intitul\u00e9 \u00ab L&rsquo;id\u00e9ologie sociale de la bagnole \u00bb, qui avait paru d\u00e8s 1975 dans la premi\u00e8re \u00e9dition d&rsquo;Ecologie et politique. Deux id\u00e9es dominaient cet article important : d&rsquo;une part, la valeur d&rsquo;usage de la voiture, ce \u00e0 quoi elle sert r\u00e9ellement, est supplant\u00e9e par sa valeur d&rsquo;\u00e9change, et surtout par sa valeur symbolique, donc par ce qu&rsquo;elle repr\u00e9sente inconsciemment ; d&rsquo;autre part, cette valeur d&rsquo;usage d\u00e9sormais absorb\u00e9e par les valeurs symboliques et d&rsquo;\u00e9change, l&rsquo;automobilisme exacerbe l&rsquo;\u00e9go\u00efsme et la haine des autres, qui deviennent purement et simplement des obstacles et des g\u00eanes. Une observation m\u00eame distraite des automobilistes aux heures de pointe en milieu urbain (et m\u00eame en milieu p\u00e9ri-urbain) suffit \u00e0 justifier ce deuxi\u00e8me point.<\/p>\n<p>C&rsquo;est qu&rsquo;au d\u00e9part, les voitures n&rsquo;\u00e9taient faites que pour la bonne bourgeoisie, afin de leur procurer un objet de distinction sociale manifeste. En tant que bourgeoisie, cette frange de la population avait les moyens financiers de d\u00e9l\u00e9guer l&rsquo;entretien et les r\u00e9parations \u00e0 une foultitude de sp\u00e9cialistes : les \u00ab propri\u00e9taires \u00bb des automobiles, autonomes pour leurs d\u00e9placements, devenaient de facto des usagers\/consommateurs : \u00ab l&rsquo;autonomie apparente du propri\u00e9taire d&rsquo;une automobile recouvrait sa radicale d\u00e9pendance \u00bb, rajoute Gorz. Et c&rsquo;est cette d\u00e9pendance qui a int\u00e9ress\u00e9 d&rsquo;abord les magnats du p\u00e9trole, puis les constructeurs : encourager la totalit\u00e9 de la population non bourgeoise \u00e0 poss\u00e9der une automobile personnelle, rendait en retour cette m\u00eame population tributaire d&rsquo;une \u00e9nergie marchande, ainsi que de sp\u00e9cialistes de la chose, pour l&rsquo;achat, l&rsquo;entretien et la r\u00e9paration.<\/p>\n<p>La propagande s&rsquo;est bien \u00e9videmment appuy\u00e9e, non sur la d\u00e9pendance, mais sur la perspective de poss\u00e9der le m\u00eame bien que la bourgeoisie, donc d&rsquo;acc\u00e9der au m\u00eame objet de distinction sociale : en effet, il est bien compr\u00e9hensible que la possession d&rsquo;une automobile ne pouvait \u00eatre, au d\u00e9part, que la recherche d&rsquo;une distinction sociale par l&rsquo;objet poss\u00e9d\u00e9, puisque les activit\u00e9s quotidiennes \u00e9taient essentiellement locales, et ne n\u00e9cessitaient pas de moyens m\u00e9caniques de transport. Jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la base prol\u00e9taire de la population y acc\u00e8de \u00e0 son tour : l&rsquo;objet de distinction pour tous signifiait que personne ne pouvait plus se distinguer ! Plus grave : les infrastructures, les voies de communication en particulier, n&rsquo;\u00e9taient pas organis\u00e9es pour cette afflux toujours plus important d&rsquo;automobiles ; le ph\u00e9nom\u00e8ne du \u00ab bouchon \u00bb commen\u00e7ait \u00e0 se faire conna\u00eetre, avec son lot de nuisances \u2013sociale, sonore, olfactive, esth\u00e9tique\u2013 rendant les centres-villes et les environs urbanis\u00e9s imm\u00e9diats litt\u00e9ralement inhabitables.<\/p>\n<p>La \u00ab r\u00e9volution \u00bb \u00e9tait en marche : la popularisation d&rsquo;un gros objet fondamentalement cher et inutile modifiait compl\u00e8tement, par ses inconv\u00e9nients, l&rsquo;am\u00e9nagement de l&rsquo;espace et du temps. Les raisons invoqu\u00e9es pour acheter des automobiles \u00e9taient \u00e9videmment autres : des \u00ab options \u00bb (payantes) adapt\u00e9s aux \u00ab besoins \u00bb et aux temp\u00e9rament de chacun, la libert\u00e9 de partir loin en famille lors des cong\u00e9s, la possibilit\u00e9 de fuir et de s&rsquo;isoler des d\u00e9sagr\u00e9ments de la vie, et, au final, la profonde utilit\u00e9 de cette objet pour les individus dits \u00ab modernes \u00bb. D\u00e8s lors, \u00ab pour l&rsquo;industrie capitaliste, la partie est donc gagn\u00e9e : le superflu est devenu n\u00e9cessaire. Inutile d\u00e9sormais de persuader les gens qu&rsquo;ils d\u00e9sirent une bagnole : sa n\u00e9cessit\u00e9 est inscrite dans les choses \u00bb, rajoute Gorz.<\/p>\n<p>En outre, la possibilit\u00e9 individualis\u00e9e massive de se rendre au travail ou sur des lieux de loisirs a bien \u00e9videmment discr\u00e9dit\u00e9 les transports en commun, puisque il n&rsquo;\u00e9tait plus n\u00e9cessaire de supporter les autres individus, ou, selon l&rsquo;\u00e9tat de l&rsquo;ambiance sociale et de la politique s\u00e9curitaire gouvernementale, de s&rsquo;exposer au danger potentiel de la folie aveugle d&rsquo;un homme. Se sont agglom\u00e9r\u00e9s entre temps des ph\u00e9nom\u00e8nes socioculturels importants qui ont pleinement justifi\u00e9 la possession d&rsquo;automobiles, qui ne sont pas d\u00e9velopp\u00e9s par Gorz dans cet article : on peut \u00e9voquer notamment l&rsquo;\u00e9mergence de la \u00ab culture-jeunes \u00bb, d\u00e8s les ann\u00e9es 1960 et 1970, pour laquelle, g\u00e9n\u00e9ration apr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ration, l&rsquo;automobile s&rsquo;est affirm\u00e9e comme un des outils et symboles de l&rsquo;\u00e9mancipation vis-\u00e0-vis des parents et de la recherche pugnace de \u00ab sensations fortes \u00bb et de \u00ab limites \u00bb (qui provoquent leurs lots d&rsquo;accidents graves tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement).<\/p>\n<p>Monsieur Carlos Ghosn a par cons\u00e9quent ponctionn\u00e9 ses 9,2 millions d&rsquo;euros sur le dos d&rsquo;une ali\u00e9nation collective et d&rsquo;une illusion, comme nous le d\u00e9montre Andr\u00e9 Gorz. Le plus troublant est qu&rsquo;il ne faut pas remettre la soi-disant \u00ab utilit\u00e9 \u00bb en cause, sous peine de para\u00eetre r\u00e9actionnaire : la rengaine de la n\u00e9cessit\u00e9 de la voiture pour \u00ab aller au boulot \u00bb, \u00ab faire les courses \u00bb, \u00ab avoir des loisirs \u00bb, \u00ab amener les enfants \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole \u00bb et d&rsquo;autres imperturbables raisons, voisine pourtant avec la plainte des emprunts contract\u00e9s pour l&rsquo;acquisition et des prix d\u00e9lirants du carburant et des r\u00e9parations (d\u00e9sormais inaccessibles aux plus d\u00e9brouillards d&rsquo;entre nous, puisque contr\u00f4l\u00e9es par ordinateur).<\/p>\n<p>Mais n&rsquo;est-ce pas l&rsquo;id\u00e9ologie sociale de la bagnole qui a d\u00e9termin\u00e9 l&#8217;emplacement des lieux de r\u00e9sidence, des lieux de commerce, des lieux de travail, des lieux de loisirs, etc. pour justement \u00eatre forc\u00e9 d&rsquo;utiliser les voitures et les justifier \u00e0 posteriori ? Silence. Monsieur Ghosn peut \u00eatre rassur\u00e9, ses pairs avec lui, car leurs salaires annuels \u00e0 venir leur sont assur\u00e9s, et ils ont tout le temps de r\u00e9fl\u00e9chir au renouvellement de cette ali\u00e9nation et aux arguments de l&rsquo;\u00e9cofascisme \u00e0 venir : la masse n&rsquo;a pas de raison de r\u00e9agir.<\/p>\n<p>Olivier Meunier.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Olivier Meunier Les chiffres sont tomb\u00e9s : monsieur Carlos Ghosn, PDG du groupe Renault-Nissan, est le mieux pay\u00e9 des patrons du CAC 40. 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