{"id":1280,"date":"2009-02-02T15:14:10","date_gmt":"2009-02-02T14:14:10","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/index.php\/2009\/02\/02\/theorie-de-la-classe-de-loisir\/"},"modified":"2024-05-02T15:16:25","modified_gmt":"2024-05-02T14:16:25","slug":"theorie-de-la-classe-de-loisir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2009\/02\/02\/theorie-de-la-classe-de-loisir\/","title":{"rendered":"Th\u00e9orie de la classe de loisir"},"content":{"rendered":"<p><strong>Comment l&rsquo;oligarchie exacerbe la crise \u00e9cologique<\/strong><\/p>\n<p>Sans doute ne connaissez-vous pas Thorstein Veblen. C&rsquo;est normal. Ce qui ne l&rsquo;est pas, c&rsquo;est que beaucoup d&rsquo;\u00e9conomistes le m\u00e9connaissent \u00e9galement.<\/p>\n<p>Raymond Aron, qui \u00e9tait un homme pond\u00e9r\u00e9, comparait son \u0153uvre \u00e0 celles de Tocqueville et de Clausewitz. C&rsquo;est que la r\u00e9flexion de Veblen est une cl\u00e9 essentielle pour comprendre notre \u00e9poque. Pourtant, la Th\u00e9orie de la classe de loisir est devenue introuvable en fran\u00e7ais et Veblen reste absent des programmes universitaires de science \u00e9conomique. <!--more--><\/p>\n<p>L&rsquo;homme \u00e9tait fils de paysan. Son p\u00e8re \u00e9tait venu de Norv\u00e8ge s&rsquo;installer aux \u00c9tats-Unis, dans le Wisconsin, dix ans avant la naissance de Thorstein en 1857. On parlait norv\u00e9gien \u00e0 la maison. Thorstein Veblen apprit l&rsquo;anglais \u00e0 l&rsquo;adolescence et r\u00e9ussit brillamment ses \u00e9tudes, obtenant en 1884 un doctorat \u00e0 Yale, une des grandes universit\u00e9s de la c\u00f4te Est des \u00c9tats-Unis. Peu enclin aux ronds de jambe n\u00e9cessaires pour s&rsquo;assurer une position bourgeoise, il revint \u00e0 la ferme paternelle pendant six ans, avant de reprendre des \u00e9tudes \u00e0 Cornell en 1891 et d&rsquo;obtenir dans la foul\u00e9e un poste d&rsquo;enseignant \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Chicago. Il v\u00e9cut alors une existence effac\u00e9e, quoique excentrique, mais occup\u00e9e par un riche travail intellectuel.<\/p>\n<p>Son premier livre, Th\u00e9orie de la classe de loisir, publi\u00e9 en 1899, connut lors de sa parution une notori\u00e9t\u00e9 durable. Sans doute la dut-il au contexte de l&rsquo;\u00e9poque: le d\u00e9but du XXe si\u00e8cle fut aux \u00c9tats-Unis (comme, sous une autre forme, en Europe) une p\u00e9riode d&rsquo;apog\u00e9e de ce que les historiens ont appel\u00e9 le \u00ab\u00a0capitalisme sauvage\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Veblen a ensuite \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9. Les revenus se sont beaucoup resserr\u00e9s au cours du XXe si\u00e8cle, ce qui a rendu d&rsquo;int\u00e9r\u00eat moins imm\u00e9diat son analyse. Mais le retour d&rsquo;une tr\u00e8s grande in\u00e9galit\u00e9 et l&rsquo;\u00e9tat pr\u00e9sent d&rsquo;un capitalisme exacerb\u00e9 et ivre de lui-m\u00eame rendent \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomiste de Chicago toute sa fra\u00eecheur incisive.<\/p>\n<p>Pour Veblen, l&rsquo;\u00e9conomie est domin\u00e9e par un principe: \u00ab\u00a0La tendance \u00e0 rivaliser &#8211; \u00e0 se comparer \u00e0 autrui pour le rabaisser &#8211; est d&rsquo;origine imm\u00e9moriale: c&rsquo;est un des traits les plus ind\u00e9l\u00e9biles de la nature humaine,\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Si l&rsquo;on met \u00e0 part l&rsquo;instinct de conservation, pr\u00e9cise-t-il, c&rsquo;est sans doute dans la tendance \u00e0 l&rsquo;\u00e9mulation qu&rsquo;il faut voir le plus puissant, le plus constamment actif, le plus infatigable des moteurs de la vie \u00e9conomique proprement dite.\u00a0\u00bb L&rsquo;id\u00e9e avait \u00e9t\u00e9 sugg\u00e9r\u00e9e par le fondateur de l&rsquo;\u00e9conomie classique, Adam Smith: dans sa Th\u00e9orie des sentiments moraux, il relevait que \u00ab\u00a0l&rsquo;amour de la distinction, si naturel \u00e0 l&rsquo;homme (&#8230;) suscite et entretient le mouvement perp\u00e9tuel de l&rsquo;industrie du genre humain\u00a0\u00bb. Mais Smith n&rsquo;a pas vraiment creus\u00e9 ce principe que Veblen, au contraire, a syst\u00e9matis\u00e9.<\/p>\n<p>Selon lui, les soci\u00e9t\u00e9s humaines ont quitt\u00e9 un \u00e9tat sauvage et paisible pour un \u00e9tat de rapacit\u00e9 brutale, o\u00f9 la lutte est le principe de l&rsquo;existence. Il en est issu une diff\u00e9renciation entre une classe oisive et une classe travailleuse, qui s&rsquo;est maintenue lorsque la soci\u00e9t\u00e9 a \u00e9volu\u00e9 vers des phases moins violentes. Mais la possession de la richesse est rest\u00e9e le moyen de la diff\u00e9renciation, son objet essentiel n&rsquo;\u00e9tant pas de r\u00e9pondre \u00e0 un besoin mat\u00e9riel, mais d&rsquo;assurer une \u00ab\u00a0distinction provocante\u00a0\u00bb, autrement dit d&rsquo;exhiber les signes d&rsquo;un statut sup\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Certes, une partie de la production de biens r\u00e9pond aux \u00ab\u00a0fins utiles\u00a0\u00bb et satisfait des besoins concrets de l&rsquo;existence. Mais le niveau de production n\u00e9cessaire \u00e0 ces fins utiles est assez ais\u00e9ment atteint. Et, \u00e0 partir de ce niveau, le surcro\u00eet de production est suscit\u00e9 par le d\u00e9sir d&rsquo;\u00e9taler ses richesses afin de se distinguer d&rsquo;autrui. Cela nourrit une consommation ostentatoire et un gaspillage g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Il n&rsquo;y a pas besoin d&rsquo;augmenter la production<\/strong><\/p>\n<p>La premi\u00e8re originalit\u00e9 de Veblen est de renverser l&rsquo;axiome originel de l&rsquo;\u00e9conomie classique: celle-ci raisonne dans un univers de contraintes, o\u00f9 les hommes disposent de ressources rares pour des besoins illimit\u00e9s. D\u00e8s lors, le probl\u00e8me \u00e9conomique serait d&rsquo;augmenter la production pour accro\u00eetre l&rsquo;offre de biens et tenter d&rsquo;assouvir les besoins. Veblen, au contraire, observe que les besoins ne sont pas infinis. Au-del\u00e0 d&rsquo;un certain niveau, c&rsquo;est le jeu social qui les stimule. De m\u00eame, il ne consid\u00e8re pas que la production est rare, mais pose qu&rsquo;elle est suffisante.<\/p>\n<p>Cette approche constitue une rupture radicale avec le discours \u00e9conomiste qui forme l&rsquo;id\u00e9ologie dominante. De ce point de vue, capitalisme et marxisme sont strictement \u00e9quivalents: ils postulent tous deux que la production est insuffisante. Veblen renverse l&rsquo;analyse: la production est suffisante, la question qui se pose \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie porte sur les raisons et les r\u00e8gles de la consommation.<\/p>\n<p>Une des sources d&rsquo;information de Veblen \u00e9tait l&rsquo;ethnographie, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;observation des coutumes des peuples d&rsquo;Am\u00e9rique ou du Pacifique. Les cultures de ceux-ci \u00e9taient encore souvent, au XIXe si\u00e8cle, bien vivantes. Veblen a ainsi rencontr\u00e9 \u00e0 Chicago Franz Boas, un ethnographe qui a \u00e9tudi\u00e9 les Indiens Kwakiutl, un peuple de la c\u00f4te Nord-Ouest des \u00c9tats-Unis. Les Kwakiutl, qui tiraient de la p\u00eache et de la fourrure une grande prosp\u00e9rit\u00e9, pratiquaient le \u00ab\u00a0potlatch\u00a0\u00bb : lors de longues f\u00eates, ils se livraient \u00e0 une sorte de comp\u00e9tition de cadeaux, chaque don d&rsquo;un clan \u00e0 un autre appelant en retour un pr\u00e9sent plus beau, sur lequel le premier rench\u00e9rissait, dans un cycle de munificence aboutissant \u00e0 une d\u00e9bauche des biens de tous. L&rsquo;observation de Boas n&rsquo;\u00e9tait pas isol\u00e9e. Sous diverses formes, le potlatch a \u00e9t\u00e9 d\u00e9crit dans de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s, si bien que le sociologue fran\u00e7ais Marcel Mauss l&rsquo;a pr\u00e9sent\u00e9 dans son Essai sur le don (1923) comme un \u00ab\u00a0syst\u00e8me g\u00e9n\u00e9ral d&rsquo;\u00e9conomie et de droit\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Retenons la le\u00e7on de cette tradition ethnologique: le r\u00e9gime naturel des soci\u00e9t\u00e9s n&rsquo;est pas la g\u00eane; elles peuvent aussi bien conna\u00eetre une abondance permettant le gaspillage d&rsquo;un surplus consid\u00e9rable. Veblen a le premier compris l&rsquo;importance de cette observation, sur laquelle il b\u00e2tit sa d\u00e9monstration.<\/p>\n<p><strong>La classe sup\u00e9rieure d\u00e9finit le mode de vie de son \u00e9poque<\/strong><\/p>\n<p>Donc, raisonne-t-il, le principe de consommation ostentatoire r\u00e9git la soci\u00e9t\u00e9. Celle-ci s&rsquo;est diversifi\u00e9e en de nombreuses couches, dont chacune se comporte selon le m\u00eame principe de distinction, c&rsquo;est-\u00e0-dire en cherchant \u00e0 imiter la couche sup\u00e9rieure. \u00ab\u00a0Toute classe est mue par l&rsquo;envie et rivalise avec la classe qui lui est imm\u00e9diatement sup\u00e9rieure dans l&rsquo;\u00e9chelle sociale, alors qu&rsquo;elle ne songe gu\u00e8re \u00e0 se comparer \u00e0 ses inf\u00e9rieures, ni \u00e0 celles qui la surpassent de tr\u00e8s loin\u00a0\u00bb, \u00e9crit Veblen. Autrement dit, le crit\u00e8re du convenable en mati\u00e8re de consommation, et il vaut partout o\u00f9 joue quelque rivalit\u00e9, nous est toujours propos\u00e9 par ceux qui jouissent d&rsquo;un peu plus de cr\u00e9dit que nous-m\u00eames. On en arrive alors, surtout dans les soci\u00e9t\u00e9s o\u00f9 les distinctions de classe sont moins nettes, \u00e0 rapporter insensiblement tous les canons d&rsquo;apr\u00e8s lesquels une chose est consid\u00e9r\u00e9e ou re\u00e7ue, ainsi que les diverses normes de consommation, aux habitudes de comportement et de pens\u00e9e en honneur dans la classe la plus haut plac\u00e9e tant par le rang que par l&rsquo;argent &#8211; celle qui poss\u00e8de et richesse et loisir. C&rsquo;est \u00e0 cette classe qu&rsquo;il revient de d\u00e9terminer, d&rsquo;une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, quel mode de vie la soci\u00e9t\u00e9 doit tenir pour recevable ou g\u00e9n\u00e9rateur de consid\u00e9ration.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La langue de Veblen est un peu contourn\u00e9e, mais cependant limpide. Pr\u00e9cisons seulement que Veblen compare la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste qu&rsquo;il conna\u00eet &#8211; \u00ab\u00a0o\u00f9 les distinctions de classe sont moins nettes\u00a0\u00bb &#8211; aux soci\u00e9t\u00e9s aristocratiques, par exemple les monarchies anglaise ou fran\u00e7aise du XVIIIe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>L&rsquo;imitation conduit \u00e0 un torrent de gaspillages dont la source est situ\u00e9e en haut de la montagne humaine: la classe de loisir, poursuit l&rsquo;\u00e9conomiste, \u00ab\u00a0se tient au fa\u00eete de la structure sociale; les valeurs se mesurent \u00e0 sa toise, et son train de vie fixe la norme d&rsquo;honorabilit\u00e9 pour la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re. Le respect de ces valeurs, l&rsquo;observance de cette norme s&rsquo;imposent plus ou moins \u00e0 toutes les classes inf\u00e9rieures. Dans les soci\u00e9t\u00e9s civilis\u00e9es d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, les lignes de d\u00e9marcation des classes sociales se sont faites incertaines et mouvantes; dans de telles conditions, la norme d&rsquo;en haut ne rencontre gu\u00e8re d&rsquo;obstacles; elle \u00e9tend sa contraignante influence du haut en bas de la structure sociale, jusqu&rsquo;aux strates les plus humbles. Par voie de cons\u00e9quence, les membres de chacune des strates re\u00e7oivent comme l&rsquo;id\u00e9al du savoir-vivre le mode de vie en faveur dans la strate imm\u00e9diatement sup\u00e9rieure, et tendent toute leur \u00e9nergie vers cet id\u00e9al\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><strong>La rivalit\u00e9 insatiable<\/strong><\/p>\n<p>R\u00e9sumons. Le ressort central de la vie sociale, dit Veblen, est la rivalit\u00e9 ostentatoire qui vise \u00e0 exhiber une prosp\u00e9rit\u00e9 sup\u00e9rieure \u00e0 celle de ses pairs. La diff\u00e9renciation de la soci\u00e9t\u00e9 en de nombreuses couches excite la rivalit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale.<br \/>\nLa course \u00e0 la distinction pousse \u00e0 produire bien davantage que ce que requ\u00e9rerait l&rsquo;atteinte des \u00ab\u00a0fins utiles\u00a0\u00bb : \u00a0\u00bb Le rendement va augmentant dans l&rsquo;industrie, les moyens d&rsquo;existence co\u00fbtent moins de travail, et pourtant les membres actifs de la soci\u00e9t\u00e9, loin de ralentir leur allure et de se laisser respirer, donnent plus d&rsquo;effort que jamais afin de parvenir \u00e0 une plus haute d\u00e9pense visible. La tension ne se rel\u00e2che en rien, alors qu&rsquo;un rendement sup\u00e9rieur n&rsquo;aurait gu\u00e8re eu de peine \u00e0 procurer le soulagement si c&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 tout ce qu&rsquo;on cherchait; l&rsquo;accroissement de la production et le besoin de consommer davantage s&rsquo;entre-provoquent: or ce besoin est ind\u00e9finiment extensible.\u00a0\u00bb En effet, il ne s&rsquo;arr\u00eate jamais: repensons \u00e0 nos milliardaires. Qu&rsquo;acheter, quand chacun a son avion d\u00e9cor\u00e9 de bois pr\u00e9cieux et de marbre? Une collection d&rsquo;objets d&rsquo;art. Une fus\u00e9e. Un sous-marin. Et ensuite? Une vill\u00e9giature sur la Lune. Autre chose, toujours, car la sati\u00e9t\u00e9 n&rsquo;existe pas dans la comp\u00e9tition somptuaire.<\/p>\n<p>Enfin, la classe de loisir, au sommet, se coupe de la soci\u00e9t\u00e9. \u00ab\u00a0Ce qui compte pour l&rsquo;individu \u00e9lev\u00e9 dans le grand monde, explique Veblen, c&rsquo;est l&rsquo;estime sup\u00earieure de ses pareils, la seule qui fasse honneur. Puisque la classe riche et oisive a tant grandi, (. . .) puisqu&rsquo;il existe un milieu humain suffisant pour y trouver consid\u00e9ration, on tend d\u00e9sormais \u00e0 mettre \u00e0 la porte du syst\u00e8me les \u00e9l\u00e9ments inf\u00e9rieurs de la population; on n&rsquo;en veut m\u00eame plus pour spectateurs; on ne cherche plus \u00e0 les faire applaudir ni p\u00e2lir d&rsquo;envie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La th\u00e9orie de Veblen para\u00eet si claire qu&rsquo;il est \u00e0 peine besoin de la commenter. Observons nos oligarques. Et regardons comment les 4&#215;4, les voyages \u00e0 New York ou \u00e0 Prague, les \u00e9crans ultraplats, les cam\u00e9ras num\u00e9riques, les t\u00e9l\u00e9phones t\u00e9l\u00e9visions, les cafeti\u00e8res perfectionn\u00e9es&#8230; &#8211; comment l&rsquo;incommensurable amoncellement d&rsquo;objets qui constitue le d\u00e9cor de nos soci\u00e9t\u00e9s d&rsquo;opulence se d\u00e9verse en cascade, jusqu&rsquo;aux rangs les plus modestes de la soci\u00e9t\u00e9, au fur \u00e0 mesure que leur d\u00e9couverte par les hyper-riches recule dans un temps de plus en plus fr\u00e9n\u00e9tique. Mais les filtres des possibilit\u00e9s de chacun, \u00e0 mesure que l&rsquo;on descend l&rsquo;\u00e9chelle de la richesse, \u00e9cr\u00e8ment cruellement le flot des fruits de la corne d&rsquo;abondance. Ils laissent inassouvi le d\u00e9sir inextinguible qu&rsquo;excite la dilapidation clinquante des oligarques.<\/p>\n<p><strong>La lisi\u00e8re invisible de la nouvelle nomenklatura<\/strong><\/p>\n<p>Il est temps de d\u00e9crire sommairement les soci\u00e9t\u00e9s oligarchiques de l&rsquo;humanit\u00e9 mondialis\u00e9e du d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle.<br \/>\nAu sommet, une caste d&rsquo;hyper-riches. Quelques dizaines de milliers de personnes, ou de familles.<\/p>\n<p>Ils baignent dans un milieu plus large, que l&rsquo;on pourrait appeler la nomenklatura capitaliste: la classe sup\u00e9rieure, moins riche que les hyper-riches quoique tr\u00e8s opulente, leur ob\u00e9it ou au moins les respecte. Avec eux, elle tient les leviers du pouvoir politique et \u00e9conomique de la soci\u00e9t\u00e9 mondiale.<\/p>\n<p>Deux repr\u00e9sentants de la branche fran\u00e7aise de l&rsquo;oligarchie la d\u00e9crivent ainsi: pour Alain Minc, il s&rsquo;agit de l&rsquo;ensemble des \u00ab\u00a0hommes politiques de terrain, de cadres dirigeants d&rsquo;entreprise, d&rsquo;hommes de culture, d&rsquo;enseignants du sup\u00e9rieur, de chercheurs scientifiques, de journalistes de base, de magistrats de province, de fonctionnaires de cat\u00e9gorie A, de \u00ab\u00a0bacs + 5, 7 ou 9\u00a0\u00bb, dont seuls quelques-uns parviennent \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer le \u00ab\u00a0sanh\u00e9drin\u00a0\u00bb de la super \u00e9lite, mais qui vivent tous avec \u00e0 l&rsquo;esprit les m\u00eames r\u00e9flexes et le m\u00eame code intellectuel\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Pour Jean Peyrelevade, le capitalisme moderne est organis\u00e9 comme une gigantesque soci\u00e9t\u00e9 anonyme. \u00c0 la base, trois cents millions de propri\u00e9taires (sur six milliards d&rsquo;humains, soit 5 % de la population mondiale) contr\u00f4lent la quasi-totalit\u00e9 de la capitalisation boursi\u00e8re mondiale. \u00ab\u00a0Citoyens ordinaires de pays riches, assur\u00e9s de leur l\u00e9gitimit\u00e9 politique aussi bien que sociale\u00a0\u00bb, ils confient la moiti\u00e9 de leurs avoirs financiers \u00e0 quelques dizaines de milliers de gestionnaires dont le seul but est d&rsquo;enrichir leurs mandants.<\/p>\n<p>Minc et Peyrelevade poussent \u00e0 l&rsquo;exc\u00e8s la fronti\u00e8re vers le bas &#8211; \u00ab\u00a0bacs + 5, journalistes de base, citoyens ordinaires\u00a0\u00bb afin d&rsquo;\u00e9largir la caste, ce qui la rend moins insupportable, mais la cat\u00e9gorisation, la lisi\u00e8re invisible et verrouill\u00e9e, est pos\u00e9e.<br \/>\nLa nomenklatura capitaliste adopte les canons de la consommation somptuaire des hyper-riches, et les diffuse vers les classes moyennes, qui les reproduisent \u00e0 la mesure de leurs moyens, imit\u00e9es elles-m\u00eames par les classes populaires et pauvres.<\/p>\n<p>Hyper-riches et nomenklatura constituent l&rsquo;oligarchie. Les individus s&rsquo;y livrent une rude comp\u00e9tition interne, une course \u00e9puisante \u00e0 la puissance et \u00e0 l&rsquo;ostentation. Pour rester dans la course, ne pas faillir, ne pas d\u00e9choir, il leur faut toujours plus. Ils organisent le pr\u00e9l\u00e8vement accru de la richesse collective. Contr\u00f4lant solidement les leviers du pouvoir, ils se ferment \u00e0 la classe moyenne dont les rejetons ne parviennent plus \u00e0 int\u00e9grer la caste qu&rsquo;avec difficult\u00e9.<\/p>\n<p>Cette classe moyenne constitue un ventre de plus en plus mou de la soci\u00e9t\u00e9, alors qu&rsquo;elle \u00e9tait nagu\u00e8re le centre de gravit\u00e9 du capitalisme social dont le court \u00e2ge d&rsquo;or est centr\u00e9 sur les ann\u00e9es 1960. Encore assez s\u00e9duite par les feux de l&rsquo;oligarchie pour se complaire ou s&rsquo;\u00e9puiser, \u00e0 son niveau, dans la course \u00e0 la consommation ostentatoire, elle commence \u00e0 comprendre que son r\u00eave d&rsquo;ascension sociale se dissout. Elle voit m\u00eame s&rsquo;ouvrir vers le bas la fronti\u00e8re jusque-l\u00e0 ferm\u00e9e du monde des petits employ\u00e9s et ouvriers.<\/p>\n<p>Ceux-ci, de m\u00eame, perdent l&rsquo;espoir de p\u00e9n\u00e9trer les classes moyennes. Au contraire, la pr\u00e9carisation des emplois, l&rsquo;affaiblissement voulu par l&rsquo;oligarchie des cadres de la solidarit\u00e9 collective, le co\u00fbt des \u00e9tudes, leur font entrevoir la descente vers ceux dont ils se croyaient s\u00e9par\u00e9s: la masse des pauvres qui, dans les pays riches, se d\u00e9battent dans la g\u00eane d&rsquo;un quotidien fait de p\u00e2tes \u00e0 l&rsquo;eau, de conserves \u00e0 bas prix et de factures impay\u00e9es. Tapie dans cette m\u00e9diocrit\u00e9 lancinante g\u00eet la menace de glisser vers la d\u00e9ch\u00e9ance de la rue, de l&rsquo;alcoolisme et de la mort anonyme au petit matin glac\u00e9.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;oligarchie des \u00c9tats-Unis au sommet de la comp\u00e9tition somptuaire<\/strong><\/p>\n<p>Au point o\u00f9 nous sommes arriv\u00e9s, deux remarques s&rsquo;imposent.<\/p>\n<p>D&rsquo;abord, si Veblen est aussi important que je l&rsquo;affirme avec Raymond Aron, comment se fait-il qu&rsquo;on n&rsquo;en parle pas plus? En fait, il commence \u00e0 \u00eatre red\u00e9couvert, et plusieurs \u00e9conomistes font plus que le relire, ils appliquent sa th\u00e9orie avec les m\u00e9thodes modernes de l&rsquo;\u00e9conom\u00e9trie. On a ainsi r\u00e9cemment montr\u00e9, par exemple, que le niveau de satisfaction des travailleurs anglais \u00e9tait d&rsquo;autant plus \u00e9lev\u00e9 que le salaire de leurs pairs \u00e9tait inf\u00e9rieur au leur. Ou que les foyers dont le revenu est inf\u00e9rieur \u00e0 leur groupe de r\u00e9f\u00e9rence \u00e9pargnent moins que ceux dont le revenu est sup\u00e9rieur, afin de pouvoir consommer davantage et de se maintenir au niveau de ceux-ci.<\/p>\n<p>En novembre 2005, la Royal Economic Society anglaise a publi\u00e9 une autre et int\u00e9ressante \u00e9tude. Samuel Bowles et Yongjin Park y montraient, en utilisant le m\u00e9canisme veblenien, que le temps de travail augmente \u00e0 proportion de l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 sociale. Dans une soci\u00e9t\u00e9 donn\u00e9e, en effet, les individus adaptent collectivement leur temps de travail au revenu d\u00e9sir\u00e9. Or, constatent les chercheurs, celui-ci est fonction de la distance qui s\u00e9pare les individus d&rsquo;un groupe du revenu du groupe de r\u00e9f\u00e9rence sup\u00e9rieur. Plus cette distance, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9, est grande, plus les agents cherchent \u00e0 travailler davantage pour accro\u00eetre leur revenu. Et de fait, la dur\u00e9e du temps de travail annuel d\u00e9cro\u00eet des pays les plus in\u00e9galitaires (\u00c9tats-Unis) vers ceux qui le sont le moins (pays scandinaves).<\/p>\n<p>Bowles et Park tirent une conclusion logique de leur d\u00e9monstration. Une politique qui taxerait davantage les groupes qui servent de r\u00e9f\u00e9rence de consommation \u00ab\u00a0serait doublement attractive: elle augmenterait le bien-\u00eatre des moins bien lotis en limitant l&rsquo;effet d&rsquo;imitation en cascade de Veblen, et fournirait des fonds \u00e0 des projets sociaux utiles\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Une seconde remarque est que l&rsquo;on peut \u00ab\u00a0actualiser\u00a0\u00bb Veblen aux conditions de notre \u00e9poque, en \u00e9largissant son raisonnement \u00e0 la plan\u00e8te, du fait de la mondialisation des mod\u00e8les culturels. Dans chaque pays, les groupes sociaux visent \u00e0 copier le style de vie de l&rsquo;oligarchie locale, mais celle-ci prend comme mod\u00e8le l&rsquo;oligarchie des pays opulents, et particuli\u00e8rement de celle du plus riche d&rsquo;entre eux, les \u00c9tats-Unis. D&rsquo;autre part, les pays eux-m\u00eames, en tant que tels, sont sujets au ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;imitation veblenien. Or, les soci\u00e9t\u00e9s occidentales, malgr\u00e9 l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 qui les caract\u00e9rise de plus en plus, n&rsquo;en sont pas moins beaucoup plus riches collectivement que celles des pays du Sud. Ceux-ci sont ainsi dans une course au rattrapage collectif d&rsquo;autant plus fr\u00e9n\u00e9tique que l&rsquo;\u00e9cart est grand.<\/p>\n<p><strong>La croissance n&rsquo;est pas la solution<\/strong><\/p>\n<p>Reprenons maintenant le cours de la discussion. La consommation effr\u00e9n\u00e9e impuls\u00e9e par l&rsquo;oligarchie blesse la justice en raison de sa distribution in\u00e9gale.<\/p>\n<p>Certes. Mais encore ?<\/p>\n<p>Nous avons appris avec Veblen que l&rsquo;ostentation et l&rsquo;imitation d\u00e9terminent le jeu \u00e9conomique. Nous avions constat\u00e9 au premier chapitre que le niveau de consommation mat\u00e9rielle de notre civilisation est \u00e9norme et exerce une pression excessive sur la biosph\u00e8re.<\/p>\n<p>Pourquoi, d\u00e8s lors, les caract\u00e9ristiques actuelles de la classe dirigeante mondiale sont-elles le facteur essentiel de la crise \u00e9cologique? Parce qu&rsquo;elle s&rsquo;oppose aux changements radicaux qu&rsquo;il faudrait mener pour emp\u00eacher l&rsquo;aggravation de la situation. Comment?<\/p>\n<p>&#8211; Indirectement par le statut de sa consommation: son mod\u00e8le tire vers le haut la consommation g\u00e9n\u00e9rale, en poussant les autres \u00e0 l&rsquo;imiter.<br \/>\n&#8211; Directement, par le contr\u00f4le du pouvoir \u00e9conomique et politique, qui lui permet de maintenir cette in\u00e9galit\u00e9.<\/p>\n<p>Pour \u00e9chapper \u00e0 sa remise en cause, l&rsquo;oligarchie rab\u00e2che l&rsquo;id\u00e9ologie dominante selon laquelle la solution \u00e0 la crise sociale est la croissance de la production. Celle-ci serait l&rsquo;unique moyen de lutter contre la pauvret\u00e9 et le ch\u00f4mage. La croissance permettrait d&rsquo;\u00e9lever le niveau g\u00e9n\u00e9ral de richesse, et donc d&rsquo;am\u00e9liorer le sort des pauvres sans &#8211; mais cela n&rsquo;est jamais pr\u00e9cis\u00e9 &#8211; qu&rsquo;il soit besoin de modifier la distribution de la richesse.<\/p>\n<p>Ce m\u00e9canisme s&rsquo;est enray\u00e9. Selon l&rsquo;\u00e9conomiste Thomas Piketty, \u00ab\u00a0La constatation, dans les ann\u00e9es 1980, que l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 avait recommenc\u00e9 \u00e0 augmenter dans les pays occidentaux depuis les ann\u00e9es 1970 a port\u00e9 le coup fatal \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une courbe reliant inexorablement d\u00e9veloppement et in\u00e9galit\u00e9\u00a0\u00bb. La croissance, d&rsquo;ailleurs, ne cr\u00e9e pas suffisamment d&#8217;emplois, m\u00eame en Chine o\u00f9, malgr\u00e9 une extraordinaire expansion du PIB, dix millions d&#8217;emplois nouveaux seulement apparaissent chaque ann\u00e9e quand vingt millions de personnes se pr\u00e9sentent sur le march\u00e9 du travail. \u00ab\u00a0La th\u00e9orie des march\u00e9s, explique Juan Somavia, directeur g\u00e9n\u00e9ral du Bureau international du travail (une agence des Nations unies), veut que la croissance cr\u00e9e de la richesse, laquelle est redistribu\u00e9e par les cr\u00e9ations d&#8217;emplois, qui alimentent la consommation, ce qui g\u00e9n\u00e8re des investissements nouveaux et donc le cycle de production. Mais \u00e0 partir du moment o\u00f9 le lien entre croissance et emploi est coup\u00e9, ce cercle vertueux ne fonctionne plus comme il devrait.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Par ailleurs, et ce point crucial est toujours oubli\u00e9 par les z\u00e9lateurs de la croissance, celle-ci a un effet \u00e0 la fois \u00e9norme et nuisible sur l&rsquo;environnement, dont nous savons aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;il est dans un \u00e9tat de fragilit\u00e9 extr\u00eame. Insistons. Cette assertion, selon laquelle la croissance d\u00e9grade l&rsquo;environnement, est-elle \u00e9tablie? Ne se produit-il pas un \u00ab\u00a0d\u00e9couplage\u00a0\u00bb entre croissance et d\u00e9gradation \u00e9cologique? Le terme de d\u00e9couplage d\u00e9signe une situation dans laquelle l&rsquo;\u00e9conomie cro\u00eet sans qu&rsquo;augmente la pression environnementale.<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse a \u00e9t\u00e9 apport\u00e9e par des \u00e9conomistes de l&rsquo;OCDE (Organisation de coop\u00e9ration et de d\u00e9veloppement \u00e9conomiques), un organisme qui regroupe les \u00c9tats occidentaux, le Japon et la Cor\u00e9e. Dans ses Perspectives de l&rsquo;environnement pr\u00e9sent\u00e9es en mai 2001, l&rsquo;OCDE constatait que la croissance \u00e9conomique, dans les pays d\u00e9velopp\u00e9s, n&rsquo;am\u00e9liore pas la situation \u00e9cologique. \u00ab\u00a0La d\u00e9gradation de l&rsquo;environnement a g\u00e9n\u00e9ralement progress\u00e9 \u00e0 un rythme l\u00e9g\u00e8rement inf\u00e9rieur \u00e0 celui de la croissance \u00e9conomique\u00a0\u00bb, r\u00e9sumaient les experts; \u00ab\u00a0les pressions exerc\u00e9es par la consommation sur l&rsquo;environnement se sont intensifi\u00e9es au cours de la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, et durant les vingt prochaines ann\u00e9es, elles devraient continuer de s&rsquo;accentuer\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>L&rsquo;environnement des pays de l&rsquo;OCDE ne s&rsquo;assainit que sur quelques points: les \u00e9missions atmosph\u00e9riques de plomb, de CFC (substances d\u00e9truisant l&rsquo;ozone) et de carburants atmosph\u00e9riques comme les oxydes d&rsquo;azote et le monoxyde de carbone ont \u00e9t\u00e9 fortement r\u00e9duites. La consommation d&rsquo;eau se stabilise. La superficie foresti\u00e8re augmente l\u00e9g\u00e8rement &#8211; encore que sa biodiversit\u00e9 diminue, en raison de la fragmentation des massifs par les routes. Pour le reste, la situation empire: surp\u00eache, pollution des eaux souterraines, \u00e9missions de gaz \u00e0 effet de serre, production de d\u00e9chets m\u00e9nagers, diffusion des produits chimiques, pollution atmosph\u00e9rique due aux particules fines, \u00e9rosion des terres, production de d\u00e9chets radioactifs, sont toutes en augmentation constante depuis 1980.<\/p>\n<p>Comment est-ce possible? Parce que \u00ab\u00a0les effets en volume de l&rsquo;augmentation totale de la production et de la consommation ont plus que compens\u00e9 les gains d&rsquo;efficience obtenus par unit\u00e9 produite\u00a0\u00bb. Si, par exemple, l&rsquo;am\u00e9lioration technologique diminue la pollution de chaque automobile, cette baisse est insuffisante pour compenser l&rsquo;augmentation globale du nombre d&rsquo;automobiles. M\u00eame si, depuis vingt ans, les pays d\u00e9velopp\u00e9s am\u00e9liorent plus ou moins leur intensit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique (rapport de la consommation d&rsquo;\u00e9nergie par unit\u00e9 de PIE) ou leur intensit\u00e9 mat\u00e9rielle (rapport de la consommation de mat\u00e9riaux par unit\u00e9 de PIE), ce progr\u00e8s est contrebalanc\u00e9 par l&rsquo;augmentation globale du PIE. Ainsi, \u00ab\u00a0la consommation globale de ressources naturelles dans les r\u00e9gions de l&rsquo;OCDE a constamment augment\u00e9\u00a0\u00bb. Dans plusieurs domaines de l&rsquo;environnement, qui plus est, il n&rsquo;y a m\u00eame pas de progr\u00e8s relatif, parce que la richesse pousse \u00e0 accro\u00eetre la consommation nette: les routes se multiplient, la climatisation se r\u00e9pand, les \u00e9quipements \u00e9lectriques se diversifient, les voyages sont plus faciles, etc.<br \/>\nIl est symptomatique que cette \u00e9tude corrosive de l&rsquo;OCDE n&rsquo;ait pas \u00e9t\u00e9 renouvel\u00e9e depuis 2001. La v\u00e9rit\u00e9 est dangereuse.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;urgence: r\u00e9duire la consommation des riches<\/strong><\/p>\n<p>Alors? La croissance r\u00e9duit-elle l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9? Non, comme le constatent les \u00e9conomistes pour la derni\u00e8re d\u00e9cennie. R\u00e9duit-elle la pauvret\u00e9? Dans la structure sociale actuelle, seulement quand elle atteint des taux insupportables durablement, comme en Chine, o\u00f9 m\u00eame ce progr\u00e8s atteint ses limites.<\/p>\n<p>Am\u00e9liore-t-elle la situation \u00e9cologique? Non, elle l&rsquo;aggrave.<\/p>\n<p>Tout \u00eatre sens\u00e9 devrait, soit d\u00e9montrer que ces trois conclusions sont fausses, soit remettre en cause la croissance. Or on ne trouve pas de contestation s\u00e9rieuse de ces trois conclusions dont conviennent mezzo voce plusieurs organismes internationaux et nombre d&rsquo;observateurs. Et pourtant, personne parmi les \u00e9conomistes patent\u00e9s, les responsables politiques, les m\u00e9dias dominants, ne critique la croissance, qui est devenue le grand tabou, l&rsquo;angle mort de la pens\u00e9e contemporaine.<\/p>\n<p>Pourquoi? Parce que la poursuite de la croissance mat\u00e9rielle est pour l&rsquo;oligarchie le seul moyen de faire accepter aux soci\u00e9t\u00e9s des in\u00e9galit\u00e9s extr\u00eames sans remettre en cause celles-ci. La croissance cr\u00e9e en effet un surplus de richesses apparentes qui permet de lubrifier le syst\u00e8me sans en modifier la structure.<\/p>\n<p>Quelle pourrait \u00eatre la solution pour sortir du pi\u00e8ge mortel dans lequel la \u00ab\u00a0classe de loisir\u00a0\u00bb, pour reprendre le terme de Veblen, nous enferme? En stoppant la croissance mat\u00e9rielle. Je souligne le mot: croissance mat\u00e9rielle, d\u00e9finie comme l&rsquo;augmentation continue des biens produits par pr\u00e9l\u00e8vement et d\u00e9gradation des ressources biosph\u00e9riques.<\/p>\n<p>\u00c0 la diff\u00e9rence des adorateurs de la croissance, qui vous traitent d&rsquo;obscurantistes plut\u00f4t que de discuter d\u00e8s que vous interrogez leur dogme, je n&rsquo;ai pas de position de principe relativement \u00e0 la croissance. Si l&rsquo;on prouvait que la croissance telle que nous la connaissons ne d\u00e9grade pas davantage la biosph\u00e8re, elle serait acceptable. Elle n&rsquo;est pas en soi condamnable si on la consid\u00e8re comme la mise en \u0153uvre de l&rsquo;activit\u00e9 et de l&rsquo;inventivit\u00e9 d&rsquo;une humanit\u00e9 toujours plus nombreuse. Ce qui cr\u00e9e le danger, c&rsquo;est que, dans les conditions actuelles, elle se traduit par une augmentation de la production mat\u00e9rielle qui endommage l&rsquo;environnement. Si la croissance \u00e9tait immat\u00e9rielle, c&rsquo;est-\u00e0-dire augmentait la richesse mon\u00e9taire sans consommer plus de ressources naturelles, le probl\u00e8me serait tout diff\u00e9rent. Donc, la question n&rsquo;est pas de faire la \u00ab\u00a0croissance z\u00e9ro\u00a0\u00bb, mais d&rsquo;aller vers la \u00ab\u00a0d\u00e9croissance mat\u00e9rielle\u00a0\u00bb. Si l&rsquo;humanit\u00e9 prend au s\u00e9rieux l&rsquo;\u00e9cologie de la plan\u00e8te, elle doit plafonner sa consommation globale de mati\u00e8res, et si possible la diminuer.<\/p>\n<p>Comment faire? Il n&rsquo;est pas question de diminuer la consommation mat\u00e9rielle des plus pauvres, c&rsquo;est-\u00e0-dire de la majorit\u00e9 des habitants des pays du Sud, et d&rsquo;une partie des habitants des pays riches. Au contraire, il faut l&rsquo;augmenter, par souci de justice.<\/p>\n<p>Bon. Qui, aujourd&rsquo;hui, consomme le plus de produits mat\u00e9riels? Les hyper-riches? Pas seulement. Individuellement, ils gaspillent certes outrageusement, mais collectivement, ils ne p\u00e8sent pas si lourd que \u00e7a. L&rsquo;oligarchie? Oui, cela commence \u00e0 faire nombre. Mais cela ne suffit pas encore. Ensemble, Am\u00e9rique du Nord, Europe et Japon comptent un milliard d&rsquo;habitants, soit moins de 20 % de la population mondiale. Et ils consomment environ 80 % de la richesse mondiale. Il faut donc que ce milliard de personnes r\u00e9duise sa consommation mat\u00e9rielle. Au sein du milliard, pas les pauvres, mais pas seulement non plus les vilains de la couche sup\u00e9rieure. Disons, 500 millions de gens, et appelons-les la classe moyenne mondiale. Il y a d&rsquo;assez fortes chances que vous fassiez partie &#8211; comme moi- de ces personnes qui r\u00e9duiraient utilement leur consommation mat\u00e9rielle, leurs d\u00e9penses d&rsquo;\u00e9nergie, leurs d\u00e9placements automobiles et a\u00e9riens.<\/p>\n<p>Mais nous limiterions notre gaspillage, nous chercherions \u00e0 changer notre mode de vie, tandis que les gros, l\u00e0-haut, continueraient \u00e0 se goberger dans leurs 4&#215;4 climatis\u00e9s et leurs villas avec piscine? Non. La seule fa\u00e7on que vous et moi acceptions de consommer moins de mati\u00e8re et d&rsquo;\u00e9nergie, c&rsquo;est que la consommation mat\u00e9rielle &#8211; donc le revenu &#8211; de l&rsquo;oligarchie soit s\u00e9v\u00e8rement r\u00e9duite. En soi, pour des raisons d&rsquo;\u00e9quit\u00e9, et plus encore, en suivant la le\u00e7on de ce sacripant excentrique de Veblen, pour changer les standards culturels de la consommation ostentatoire. Puisque la classe de loisir \u00e9tablit le mod\u00e8le de consommation de la soci\u00e9t\u00e9, si son niveau est abaiss\u00e9, le niveau g\u00e9n\u00e9ral de consommation diminuera. Nous consommerons moins, la plan\u00e8te ira mieux, et nous serons moins frustr\u00e9s par le manque de ce que nous n&rsquo;avons pas.<\/p>\n<p>Le chemin est trac\u00e9. Mais les hyper-riches, la nomenklatura, se laisseront-ils faire?<\/p>\n<p>Extrait du livre d&rsquo;Herv\u00e9 Kempf \u00ab\u00a0<a title=\"http:\/\/carfree.fr\/index.php\/2009\/01\/31\/comment-les-riches-detruisent-la-planete\/\" href=\"http:\/\/carfree.fr\/index.php\/2009\/01\/31\/comment-les-riches-detruisent-la-planete\/\">Comment les riches d\u00e9truisent la plan\u00e8te<\/a>\u00ab\u00a0, Edition SEUIL<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comment l&rsquo;oligarchie exacerbe la crise \u00e9cologique. Sans doute ne connaissez-vous pas Thorstein Veblen. C&rsquo;est normal. Ce qui ne l&rsquo;est pas, c&rsquo;est que beaucoup d&rsquo;\u00e9conomistes le m\u00e9connaissent \u00e9galement. Raymond Aron, qui \u00e9tait un homme pond\u00e9r\u00e9, comparait son \u0153uvre \u00e0 celles de Tocqueville et de Clausewitz. C&rsquo;est que la r\u00e9flexion de Veblen est une cl\u00e9 essentielle pour comprendre notre \u00e9poque. Pourtant, la Th\u00e9orie de la classe de loisir est devenue introuvable en fran\u00e7ais [&#8230;] <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2009\/02\/02\/theorie-de-la-classe-de-loisir\/\">Lire la suite&#8230;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":156,"featured_media":45976,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[127,52,73,124,72],"tags":[268,477,290,129,57,109,188,306,139,11,189,107,138,84,60,55,68,308,69,169,340,273,115,81,276,272,61,278,514,37,287,33,482,226,19,246,232,34],"views":14653,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1280"}],"collection":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/156"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1280"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1280\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/45976"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1280"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1280"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1280"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}