{"id":13569,"date":"2011-05-02T13:18:33","date_gmt":"2011-05-02T12:18:33","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/?p=13569"},"modified":"2016-05-27T13:04:07","modified_gmt":"2016-05-27T12:04:07","slug":"auto-destruction-du-milieu-urbain","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2011\/05\/02\/auto-destruction-du-milieu-urbain\/","title":{"rendered":"Auto-destruction du milieu urbain"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" title=\"video-game\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/images\/video-game.jpg\" alt=\"\" width=\"420\" height=\"200\" \/><\/p>\n<p><a title=\"http:\/\/carfree.fr\/index.php\/author\/guy-debord\/\" href=\"http:\/\/carfree.fr\/index.php\/author\/guy-debord\/\" target=\"_blank\">Guy Debord<\/a> (1931-1994) est un \u00e9crivain, essayiste, cin\u00e9aste et r\u00e9volutionnaire fran\u00e7ais, qui a conceptualis\u00e9 ce qu&rsquo;il a appel\u00e9 le \u00ab spectacle \u00bb dans son \u0153uvre majeure <em>La Soci\u00e9t\u00e9 du spectacle<\/em> (1967). Il a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;un des fondateurs de l&rsquo;Internationale lettriste (1952-1957) puis de l&rsquo;Internationale situationniste (1957-1972), dont il a dirig\u00e9 la revue fran\u00e7aise. Voici quelques extraits de <em>La Soci\u00e9t\u00e9 du spectacle<\/em> concernant plus sp\u00e9cifiquement l&rsquo;automobile et l&rsquo;urbanisme.<!--more--><\/p>\n<p>28<br \/>\nLe syst\u00e8me \u00e9conomique fond\u00e9 sur l\u2019isolement est une production circulaire de l\u2019isolement. L\u2019isolement fonde la technique, et le processus technique isole en retour. De l\u2019automobile \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, tous les biens s\u00e9lectionn\u00e9s par le syst\u00e8me spectaculaire sont aussi ses armes pour le renforcement constant des conditions d\u2019isolement des \u00ab foules solitaires \u00bb. Le spectacle retrouve toujours plus concr\u00e8tement ses propres pr\u00e9suppositions.<\/p>\n<p>65<br \/>\nLe spectaculaire diffus accompagne l\u2019abondance des marchandises, le d\u00e9veloppement non perturb\u00e9 du capitalisme moderne. Ici chaque marchandise prise \u00e0 part est justifi\u00e9e au nom de la grandeur de la production de la totalit\u00e9 des objets, dont le spectacle est un catalogue apolog\u00e9tique. Des affirmations inconciliables se poussent sur la sc\u00e8ne du spectacle unifi\u00e9 de l\u2019\u00e9conomie abondante ; de m\u00eame que diff\u00e9rentes marchandises-vedettes soutiennent simultan\u00e9ment leurs projets contradictoires d\u2019am\u00e9nagement de la soci\u00e9t\u00e9, o\u00f9 le spectacle des automobiles veut une circulation parfaite qui d\u00e9truit les vieilles cit\u00e9s, tandis que le spectacle de la ville elle-m\u00eame a besoin des quartiers-mus\u00e9es. Donc la satisfaction, d\u00e9j\u00e0 probl\u00e9matique, qui est r\u00e9put\u00e9e appartenir \u00e0 la consommation de l\u2019ensemble est imm\u00e9diatement falsifi\u00e9e en ceci que le consommateur r\u00e9el ne peut directement toucher qu\u2019une succession de fragments de ce bonheur marchand, fragments d\u2019o\u00f9 chaque fois la qualit\u00e9 pr\u00eat\u00e9e \u00e0 l\u2019ensemble est \u00e9videmment absente.<\/p>\n<p>169<br \/>\nLa soci\u00e9t\u00e9 qui mod\u00e8le tout son entourage a \u00e9difi\u00e9 sa technique sp\u00e9ciale pour travailler la base concr\u00e8te de cet ensemble de t\u00e2ches : son territoire m\u00eame. L\u2019urbanisme est cette prise de possession de l\u2019environnement naturel et humain par le capitalisme qui, se d\u00e9veloppant logiquement en domination absolue, peut et doit maintenant refaire la totalit\u00e9 de l\u2019espace comme son propre d\u00e9cor.<\/p>\n<p>170<br \/>\nLa n\u00e9cessit\u00e9 capitaliste satisfaite dans l\u2019urbanisme, en tant que glaciation visible de la vie, peut s\u2019exprimer \u2013 en employant des termes h\u00e9g\u00e9liens \u2013 comme la pr\u00e9dominance absolue de \u00ab la paisible coexistence de l\u2019espace \u00bb sur \u00ab l\u2019inquiet devenir dans la succession du temps \u00bb.<\/p>\n<p>171<br \/>\nSi toutes les forces techniques de l\u2019\u00e9conomie capitaliste doivent \u00eatre comprises comme op\u00e9rant des s\u00e9parations, dans le cas de l\u2019urbanisme on a affaire \u00e0 l\u2019\u00e9quipement de leur base g\u00e9n\u00e9rale, au traitement du sol qui convient \u00e0 leur d\u00e9ploiement ; \u00e0 la technique m\u00eame de la s\u00e9paration.<\/p>\n<p>172<br \/>\nL\u2019urbanisme est l\u2019accomplissement moderne de la t\u00e2che ininterrompue qui sauvegarde le pouvoir de classe : le maintien de l\u2019atomisation des travailleurs que les conditions urbaines de production avaient dangereusement rassembl\u00e9s. La lutte constante qui a d\u00fb \u00eatre men\u00e9e contre tous les aspects de cette possibilit\u00e9 de rencontre trouve dans l\u2019urbanisme son champ privil\u00e9gi\u00e9. L\u2019effort de tous les pouvoirs \u00e9tablis, depuis les exp\u00e9riences de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, pour accro\u00eetre les moyens de maintenir l\u2019ordre dans la rue, culmine finalement dans la suppression de la rue. \u00ab Avec les moyens de communication de masse sur de grandes distances, l\u2019isolement de la population s\u2019est av\u00e9r\u00e9 un moyen de contr\u00f4le beaucoup plus efficace \u00bb, constate Lewis Mumford dans La Cit\u00e9 \u00e0 travers l\u2019histoire, en d\u00e9crivant un \u00ab monde d\u00e9sormais \u00e0 sens unique \u00bb. Mais le mouvement g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019isolement, qui est la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019urbanisme, doit aussi contenir une r\u00e9int\u00e9gration contr\u00f4l\u00e9e des travailleurs, selon les n\u00e9cessit\u00e9s planifiables de la production et de la consommation. L\u2019int\u00e9gration au syst\u00e8me doit ressaisir les individus isol\u00e9s en tant qu\u2019individus isol\u00e9s ensemble : les usines comme les maisons de la culture, les villages de vacances comme les \u00ab grands ensembles \u00bb, sont sp\u00e9cialement organis\u00e9s pour les fins de cette pseudo-collectivit\u00e9 qui accompagne aussi l\u2019individu isol\u00e9 dans la cellule familiale : l\u2019emploi g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 des r\u00e9cepteurs du message spectaculaire fait que son isolement se retrouve peupl\u00e9 des images dominantes, images qui par cet isolement seulement acqui\u00e8rent leur pleine puissance.<\/p>\n<p>173<br \/>\nPour la premi\u00e8re fois une architecture nouvelle, qui \u00e0 chaque \u00e9poque ant\u00e9rieure \u00e9tait r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 la satisfaction des classes dominantes, se trouve directement destin\u00e9e aux pauvres. La mis\u00e8re formelle et l\u2019extension gigantesque de cette nouvelle exp\u00e9rience d\u2019habitat proviennent ensemble de son caract\u00e8re de masse, qui est impliqu\u00e9 \u00e0 la fois par sa destination et par les conditions modernes de construction. La d\u00e9cision autoritaire, qui am\u00e9nage abstraitement le territoire en territoire de l\u2019abstraction, est \u00e9videmment au centre de ces conditions modernes de construction. La m\u00eame architecture appara\u00eet partout o\u00f9 commence l\u2019industrialisation des pays \u00e0 cet \u00e9gard arri\u00e9r\u00e9s, comme terrain ad\u00e9quat au nouveau genre d\u2019existence sociale qu\u2019il s\u2019agit d\u2019y implanter. Aussi nettement que dans les questions de l\u2019armement thermonucl\u00e9aire ou de la natalit\u00e9 \u2013ceci atteignant d\u00e9j\u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019une manipulation de l\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 \u2013 le seuil franchi dans la croissance du pouvoir mat\u00e9riel de la soci\u00e9t\u00e9, et le retard de la domination consciente de ce pouvoir, sont \u00e9tal\u00e9s dans l\u2019urbanisme.<\/p>\n<p>174<br \/>\nLe moment pr\u00e9sent est d\u00e9j\u00e0 celui de l\u2019autodestruction du milieu urbain. L\u2019\u00e9clatement des villes sur les campagnes recouvertes de \u00ab masses informes de r\u00e9sidus urbains \u00bb (Lewis Mumford) est, d\u2019une fa\u00e7on imm\u00e9diate, pr\u00e9sid\u00e9 par les imp\u00e9ratifs de la consommation. La dictature de l\u2019automobile, produit-pilote de la premi\u00e8re phase de l\u2019abondance marchande, s\u2019est inscrite dans le terrain avec la domination de l\u2019autoroute, qui disloque les centres anciens et commande une dispersion toujours plus pouss\u00e9e. En m\u00eame temps, les moments de r\u00e9organisation inachev\u00e9e du tissu urbain se polarisent passag\u00e8rement autour des \u00ab usines de distribution \u00bb que sont les supermarkets g\u00e9ants \u00e9difi\u00e9s en terrain nu, sur un socle de parking ; et ces temples de la consommation pr\u00e9cipit\u00e9e sont eux-m\u00eames en fuite dans le mouvement centrifuge, qui les repousse \u00e0 mesure qu\u2019ils deviennent \u00e0 leur tour des centres secondaires surcharg\u00e9s, parce qu\u2019ils ont amen\u00e9 une recomposition partielle de l\u2019agglom\u00e9ration. Mais l\u2019organisation technique de la consommation n\u2019est qu\u2019au premier plan de la dissolution g\u00e9n\u00e9rale qui a conduit ainsi la ville \u00e0 se consommer elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>177<br \/>\n\u00ab La campagne montre justement le fait contraire, l\u2019isolement et la s\u00e9paration \u00bb (Id\u00e9ologie allemande). L\u2019urbanisme qui d\u00e9truit les villes reconstitue une pseudo-campagne, dans laquelle sont perdus aussi bien les rapports naturels de la campagne ancienne que les rapports sociaux directs et directement mis en question de la ville historique. C\u2019est une nouvelle paysannerie factice qui est recr\u00e9\u00e9e par les conditions d\u2019habitat et de contr\u00f4le spectaculaire dans l\u2019actuel \u00ab territoire am\u00e9nag\u00e9 \u00bb : l\u2019\u00e9parpillement dans l\u2019espace et la mentalit\u00e9 born\u00e9e qui ont toujours emp\u00each\u00e9 la paysannerie d\u2019entreprendre une action ind\u00e9pendante et de s\u2019affirmer comme puissance historique cr\u00e9atrice, redeviennent la caract\u00e9risation des producteurs \u2013 le mouvement d\u2019un monde qu\u2019ils fabriquent eux-m\u00eames restant aussi compl\u00e8tement hors de leur port\u00e9e que l\u2019\u00e9tait le rythme naturel des travaux pour la soci\u00e9t\u00e9 agraire. Mais quand cette paysannerie, qui fut l\u2019in\u00e9branlable base du \u00ab despotisme oriental \u00bb, et dont l\u2019\u00e9miettement m\u00eame appelait la centralisation bureaucratique, repara\u00eet comme produit des conditions d\u2019accroissement de la bureaucratisation \u00e9tatique moderne, son apathie a d\u00fb \u00eatre maintenant historiquement fabriqu\u00e9e et entretenue ; l\u2019ignorance naturelle a fait place au spectacle organis\u00e9 de l\u2019erreur. Les \u00ab villes nouvelles \u00bb de la pseudo-paysannerie technologique inscrivent clairement dans le terrain la rupture avec le temps historique sur lequel elles sont b\u00e2ties ; leur devise peut \u00eatre : \u00ab Ici m\u00eame, il n\u2019arrivera jamais rien, et rien n\u2019y est jamais arriv\u00e9. \u00bb C\u2019est bien \u00e9videmment parce que l\u2019histoire qu\u2019il faut d\u00e9livrer dans les villes n\u2019y a pas \u00e9t\u00e9 encore d\u00e9livr\u00e9e, que les forces de l\u2019absence historique commencent \u00e0 composer leur propre paysage exclusif.<\/p>\n<p>Guy Debord, <a title=\"http:\/\/classiques.uqac.ca\/contemporains\/debord_guy\/societe_du_spectacle\/societe_du_spectacle.pdf\" href=\"http:\/\/classiques.uqac.ca\/contemporains\/debord_guy\/societe_du_spectacle\/societe_du_spectacle.pdf\" target=\"_blank\">La Soci\u00e9t\u00e9 du Spectacle<\/a>, 1967, 3e \u00e9dition (1992)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Guy Debord (1931-1994) est un \u00e9crivain, essayiste, cin\u00e9aste et r\u00e9volutionnaire fran\u00e7ais, qui a conceptualis\u00e9 ce qu&rsquo;il a appel\u00e9 le \u00ab spectacle \u00bb dans son \u0153uvre majeure La Soci\u00e9t\u00e9 du spectacle <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2011\/05\/02\/auto-destruction-du-milieu-urbain\/\">Lire la suite&#8230;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":299,"featured_media":13617,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[52,165,17],"tags":[146,180,477,292,188,11,53,163,198,830,836,82,1051,1054,19,338,829,921,164,38,35,34],"views":5957,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13569"}],"collection":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/299"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=13569"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13569\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=13569"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=13569"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=13569"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}