{"id":14141,"date":"2011-05-31T08:06:44","date_gmt":"2011-05-31T07:06:44","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/?p=14141"},"modified":"2016-05-27T12:33:41","modified_gmt":"2016-05-27T11:33:41","slug":"il-etait-une-fois-une-pietonne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2011\/05\/31\/il-etait-une-fois-une-pietonne\/","title":{"rendered":"Il \u00e9tait une fois une pi\u00e9tonne"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" title=\"accident-pieton\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/images\/accident-pieton.jpg\" alt=\"\" width=\"420\" height=\"200\" \/><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Il  \u00e9tait une fois une petite fille de village, la plus jolie qu&rsquo;on e\u00fbt su  voir; sa M\u00e8re en \u00e9tait folle, et sa M\u00e8re-grand plus folle encore.<\/em>\u00a0\u00bb<br \/>\nCharles Perrault<\/p>\n<p>(Comme j&rsquo;ai toujours r\u00e9serv\u00e9 ce texte \u00e0 un autre public avant et que l&rsquo;on a parl\u00e9 du pastiche r\u00e9cemment, voici un texte que j&rsquo;ai \u00e9crit \u00e0 l&rsquo;hiver 2008-2009; il date, mais mon engagement Carfree, qui a d\u00e9but\u00e9 depuis lors, ne fait que renforcer la m\u00e9taphore fil\u00e9e que je pourrais entretenir encore plus longtemps si je r\u00e9\u00e9crivais le texte. Je pr\u00e9f\u00e8re le laisser tel quel, avec la candeur qui me caract\u00e9risait alors.) <!--more--><\/p>\n<p>Il \u00e9tait une fois une petite fille, dans la jungle citadine, qui aimait aller \u00e0 l&rsquo;inconnu, repousser les limites et arpenter les lieux interdits. On lui avait pourtant racont\u00e9 nombre d&rsquo;histoires sur le noir et sur les loups, de sorte qu&rsquo;elle e\u00fbt peur de rencontrer les seconds dans le premier. Cette fille portait donc des habits passe-partout, sur ordre de ses parents: des habits pour se faire toute petite, pour ne pas se faire remarquer. \u00c0 chaque fois qu&rsquo;elle demandait si elle pouvait sortir, ses parents v\u00e9rifiaient sa tenue.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>Mais un beau jour, elle sortit de chez elle, avec la permission de ses  parents, mais avec la ferme intention de leur d\u00e9sob\u00e9ir, le plus qu&rsquo;elle  pourrait, une fois dehors: pour elle, s&rsquo;\u00e9manciper \u00e9tait seulement de  courir o\u00f9 bon lui semblait, dans le vent, et sentir ce dernier  d\u00e9sordonner ses cheveux. Elle d\u00e9tacha sa coiffe grise d\u00e8s qu&rsquo;elle  d\u00e9passa l&rsquo;angle de rue. Elle enleva m\u00eame ses souliers gris, libert\u00e9  qu&rsquo;elle ne s&rsquo;\u00e9tait jamais permise jusqu&rsquo;alors. Elle sentit imm\u00e9diatement  la chaleur du soleil sur son visage et ses pieds. Le monde \u00e9tait en  train de changer, il tournait autour d&rsquo;elle, le soleil avec. \u00c0 chaque fois qu&rsquo;elle \u00f4tait sa coiffe, la jeune fille s&rsquo;ouvrait au monde et avait  l&rsquo;impression que celui-ci lui rendait la pareille, elle se prenait \u00e0  r\u00eaver: quand serait-elle assez grande pour quitter d\u00e9finitivement le nid parental? Comment percevrait-elle la vie si elle \u00e9tait \u00e9mancip\u00e9e dans l&rsquo;heure? Des questions qui lui donnaient mati\u00e8re \u00e0 r\u00e9flexion intime pendant des heures de loisir.<\/p>\n<p>Ce jour-ci, elle entra dans le commerce du coin, celui o\u00f9 travaillait le  petit jeunot qui ne devait pas avoir dix-sept ans: en lui souriant, elle balan\u00e7a sa chevelure si peu souvent expos\u00e9e. Elle acheta un  chocolat, ce petit p\u00each\u00e9 que l&rsquo;on se permet lorsque l&rsquo;on veut oublier  l&rsquo;autorit\u00e9 de ses parents. L&rsquo;achat effectu\u00e9, il ne restait plus qu&rsquo;\u00e0  d\u00e9guster en cachette la r\u00e9compense de la sortie de fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi. Le  soleil se couchait, il n&rsquo;\u00e9tait donc pas difficile de se sentir abrit\u00e9e  des regards. Le sucre de la gourmandise dans la gorge de la fille  redonnait un peu de soleil \u00e0 la fin de journ\u00e9e.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s ce d\u00e9lice exceptionnel, elle voulut faire ce qu&rsquo;elle faisait chaque jour de beau temps: courir \u00e0 perdre haleine. Mais il lui vint \u00e0 l&rsquo;esprit qu&rsquo;elle  r\u00e9alisait toujours cette pulsion dans un cadre, celui du parc, comme si le loisir \u00e9tait guid\u00e9, contraint, spatialement restreint. Elle voulut  donc se passer de la protection d&rsquo;un enclos, et m\u00eame v\u00e9rifier si les sensations seraient les m\u00eames si elle courait dans la rue d&rsquo;\u00e0 c\u00f4t\u00e9, sur le pav\u00e9, o\u00f9 tout luit quand le soleil brille.<\/p>\n<p>***<br \/>\nElle s&rsquo;\u00e9lan\u00e7a sur le pav\u00e9, mais elle s&rsquo;aper\u00e7ut tr\u00e8s vite que rien ne  luisait ou presque, puisque le soleil avait d\u00e9clin\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 ne fournir  qu&rsquo;un timide rose \u00e0 l&rsquo;atmosph\u00e8re de la vo\u00fbte c\u00e9leste. Le pav\u00e9 \u00e9tait  froid: elle avait mal aux pieds, alors qu&rsquo;elle se souvenait de fois o\u00f9 elle avait march\u00e9 avec bonheur pieds nus dans l&rsquo;herbe. Les seuls moments  o\u00f9 il y avait de la lumi\u00e8re, celle-ci semblait fausse, artificielle. Non, ce n&rsquo;\u00e9tait pas celle du soleil qui r\u00e9chauffe les coeurs. C&rsquo;\u00e9tait celle des bolides et de leurs phares, ceux qui passent beaucoup trop vite et qui se sentent ma\u00eetres en leur domaine, celui de la route. Elle n&rsquo;avait pas sa place et c&rsquo;est ce dont elle s&rsquo;aper\u00e7ut, mais trop tard:  elle \u00e9tait au milieu de la rue, esseul\u00e9e au centre de cette mer de pav\u00e9s o\u00f9 ne passaient que des gens press\u00e9s. Ceux qui la regardaient parfois  s&rsquo;arr\u00eataient, toujours la m\u00e9prisaient du regard, parfois m\u00eame la  blessaient.<\/p>\n<p>La nuit \u00e9tait tomb\u00e9e \u00e0 une vitesse impressionnante. Elle suait de peur, elle qui n&rsquo;avait pas imagin\u00e9 une libert\u00e9 aussi effrayante. \u00c0 chaque fois qu&rsquo;un engin la fr\u00f4lait, ses v\u00eatements se d\u00e9chiraient un peu plus. Elle voulut crier au secours \u00e0\u00a0tout passant innocent, mais les bolides l&rsquo;intimidaient tellement qu&rsquo;elle n&rsquo;arriva pas \u00e0 \u00e9mettre un seul son quand elle ouvrit la bouche. Apr\u00e8s plusieurs  minutes d&rsquo;angoisse due \u00e0 la solitude au milieu des bruits et des lumi\u00e8res, elle entendit un vrombissement effrayant dans son dos. Elle se retourna et se trouva comme paralys\u00e9e \u00e0 la vue de cet \u00e9ni\u00e8me bolide qui fon\u00e7ait dans sa direction. Elle sentait l&rsquo;agressivit\u00e9 toute particuli\u00e8re de celui-ci. Ceux de son esp\u00e8ce l&rsquo;avaient, en l&rsquo;espace de quelques instants, d\u00e9j\u00e0 tout ab\u00eem\u00e9e, elle qui riait habituellement tout en se roulant dans l&rsquo;herbe verte. Le bolide diabolique \u00e9tait bien conduit par un homme, et non pas par le diable: pendant qu&rsquo;il fondait sur la pauvre fille impuissante, celle-ci avait peu \u00e0 peu r\u00e9ussi \u00e0 distinguer le visage de l&rsquo;homme en furie qui tenait le volant de l&rsquo;engin bruyant. Il avait des lunettes teint\u00e9es et un sourire inexplicable, c&rsquo;est ce qu&rsquo;eut le temps de remarquer la fillette.<\/p>\n<p>Le bruit du moteur assourdissait cette derni\u00e8re, la lumi\u00e8re des phares l&rsquo;aveuglait, le sourire du conducteur lui restait incompr\u00e9hensible: dans une  violence qu&rsquo;elle n&rsquo;avait jamais connue, la fille fut percut\u00e9e par la  machine lanc\u00e9e \u00e0 une vitesse d\u00e9raisonnable. Tout fut bris\u00e9 en un  instant. On ne compte pas les multiples fractures en ces moments-l\u00e0: on  consid\u00e8re d&rsquo;abord si la victime est encore vivante ou non, bien avant de se poser la question de savoir si elle a mal. Dans la situation  pr\u00e9sente, la jeune femme n&rsquo;avait plus rien de reconnaissable: il n&rsquo;y  avait plus de visage, il avait \u00e9clat\u00e9. Les premiers passants \u00e0 remarquer le drame firent ce triste constat: on ne pouvait plus rien faire, ne  restait plus qu&rsquo;\u00e0 r\u00e9sister devant cette horreur afin de ne pas rendre  tripes et boyaux. Le bolide n&rsquo;\u00e9tait plus l\u00e0, n&rsquo;avait m\u00eame pas pris la  peine de s&rsquo;arr\u00eater. En passant, il avait bris\u00e9 une vie; en passant, il  ne lui \u00e9tait pas venu \u00e0 l&rsquo;esprit de ralentir. Il lui \u00e9tait pass\u00e9 dessus, comme si c&rsquo;\u00e9tait tout \u00e0 fait naturel.<\/p>\n<p>***<br \/>\nLe sang maculait le pav\u00e9. Le sang repr\u00e9sente aussi bien la vie que la  mort. Celui qui s&rsquo;\u00e9coulait aurait pu repr\u00e9senter la vie; malheureusement, c&rsquo;en \u00e9tait un de mort. Et les passants repartirent,  tristes de n&rsquo;avoir rien pu faire. Les parents de la malheureuse fille  arriv\u00e8rent en courant, attir\u00e9s par le ballet des sir\u00e8nes orchestr\u00e9 par  les secours \u2013 ballet inutile de toute \u00e9vidence mais qui servait de cette  fa\u00e7on \u00e0 sonner les cloches de la d\u00e9tresse \u00e0 l&rsquo;adresse de toute la  ville.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait une fois une petite pi\u00e9tonne rouge.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Il \u00e9tait une fois une petite fille de village, la plus jolie qu&rsquo;on e\u00fbt su voir; sa M\u00e8re en \u00e9tait folle, et sa M\u00e8re-grand plus folle encore.\u00a0\u00bb Charles Perrault (Comme <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2011\/05\/31\/il-etait-une-fois-une-pietonne\/\">Lire la suite&#8230;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":194,"featured_media":14179,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1038,9],"tags":[996,588,135,578,101,178,144],"views":5418,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14141"}],"collection":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/194"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=14141"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14141\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=14141"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=14141"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=14141"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}