{"id":14214,"date":"2011-06-02T13:59:56","date_gmt":"2011-06-02T12:59:56","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/?p=14214"},"modified":"2020-08-24T10:17:35","modified_gmt":"2020-08-24T09:17:35","slug":"les-esclaves-et-le-climat","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2011\/06\/02\/les-esclaves-et-le-climat\/","title":{"rendered":"Les esclaves et le climat"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" title=\"crepuscule-homme-blanc\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/images\/crepuscule-homme-blanc.jpg\" alt=\"\" width=\"420\" height=\"200\" \/><\/p>\n<p>L&rsquo;une des meilleures bandes dessin\u00e9es jamais sorties d&rsquo;un cerveau humain et d&rsquo;un crayon, \u00e0 mon humble avis, c&rsquo;est sans conteste \u00ab\u00a0Ob\u00e9lix et compagnie\u00a0\u00bb. Ren\u00e9 Goscinny, le g\u00e9nial sc\u00e9nariste, pr\u00e9vient le lecteur : <em>\u00ab Ce qui va suivre sera difficilement compr\u00e9hensible pour ceux qui ne sont pas familiaris\u00e9s avec le monde des affaires antiques. D&rsquo;autant plus que, de nos jours, tout ceci est impensable, puisque personne n&rsquo;essaierait de vendre quelque chose de compl\u00e8tement inutile\u2026 \u00bb<\/em> (1). <!--more--><\/p>\n<p>C\u00e9sar a donc enfin trouv\u00e9 <em>le<\/em> truc pour faire plier le village d&rsquo;irr\u00e9ductibles gaulois: Caius Saugrenus va leur apprendre l&rsquo;app\u00e2t du gain, et ils cesseront d&rsquo;aplatir les l\u00e9gionnaires romains, trop occup\u00e9s qu&rsquo;ils seront \u00e0 accumuler les sesterces. Les romains se mettent \u00e0 acheter des menhirs, et le village se d\u00e9veloppe. Dit autrement, ses habitants deviennent obs\u00e9d\u00e9s par l&rsquo;argent. Mais bient\u00f4t, les romains s&rsquo;y mettent aussi, les \u00e9gyptiens itou, et le cours du menhir s&rsquo;effondre. Tant et si bien que pour fourguer leurs stocks d&rsquo;invendus, les \u00ab\u00a0cr\u00e9atifs\u00a0\u00bb romains, entre autres offres all\u00e9chantes, proposent, pour chaque achat d&rsquo;esclave\u2026 deux menhirs en prime !<\/p>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cet \u00e9pisode que j&rsquo;ai pens\u00e9 lorsque je suis tomb\u00e9 sur l&rsquo;une des informations les plus extraordinaires de \u00ab\u00a0Enterrez les cha\u00eenes\u00a0\u00bb (2). Ce fabuleux bouquin d&rsquo;Adam Hochschild raconte par le menu le combat d&rsquo;une poign\u00e9e d&rsquo;hommes &#8211; les femmes, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque\u2026 &#8211; qui d\u00e9cid\u00e8rent, en 1787, de se battre contre le syst\u00e8me esclavagiste de l&#8217;empire britannique. Autant dire, qui d\u00e9cid\u00e8rent de changer le monde.<\/p>\n<p>L&rsquo;une des informations les plus folles, et qui montre combien, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, l&rsquo;esclavage \u00e9tait normal, banal, concerne le glorieux combat des colonies am\u00e9ricaines pour se lib\u00e9rer du joug britannique. Ayant quelques difficult\u00e9s \u00e0 enr\u00f4ler des miliciens, la Caroline du sud <em>\u00ab offrait ni plus ni moins des esclaves aux soldats blancs comme prime d&rsquo;engagement dans l&rsquo;arm\u00e9e \u00bb<\/em> (3). La dinguerie d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 se mesure souvent au fait qu&rsquo;elle g\u00e9n\u00e8re une r\u00e9alit\u00e9 qui d\u00e9passe l&rsquo;imagination des satiristes. M\u00eame Goscinny n&rsquo;aurait pas imagin\u00e9 que les cr\u00e9atifs romains proposeraient, pour tout achat de deux menhirs\u2026 un esclave en prime. C&rsquo;est donc ce que firent certains des combattants am\u00e9ricains, avant de joyeusement passer au g\u00e9nocide des populations indiennes, ce qui montre au moins une certaine constance dans l&rsquo;id\u00e9ologie de ces braves gens.<\/p>\n<p>Pour comprendre, il faut se replacer dans le contexte. Il y a \u00e0 peine plus de deux si\u00e8cles, le fait qu&rsquo;il y ait des sous-hommes appel\u00e9s \u00ab\u00a0esclaves\u00a0\u00bb \u00e9tait normal. Comment vous faire comprendre ? Peut-\u00eatre qu&rsquo;en prenant un exemple moderne\u2026 Adam Hochschild \u00e9crit qu&rsquo;<em>\u00ab une analogie aujourd&rsquo;hui pourrait \u00eatre la mani\u00e8re dont certaines personnes r\u00e9fl\u00e9chissent \u00e0 la question des voitures. Du fait du r\u00e9chauffement climatique, de la qualit\u00e9 de l&rsquo;air, des embouteillages, du bruit, et de la d\u00e9pendance au p\u00e9trole, on peut argumenter que le monde serait en meilleure posture s&rsquo;il n&rsquo;y avait pas de voitures. Et que se passera-t-il quand l&rsquo;Inde et la Chine auront autant de voitures par personne que les Etats-Unis ? M\u00eame si vous \u00eates d\u00e9pendant d&rsquo;une voiture pour aller au travail, il est possible d&rsquo;admettre qu&rsquo;il y a un probl\u00e8me. (\u2026) Cependant, est-ce qu&rsquo;il y a des gens qui proposent un mouvement visant \u00e0 interdire les voitures ? De mani\u00e8re similaire, malgr\u00e9 la g\u00eane que certaines personnes ressentaient clairement, vers la fin du XVIIIe si\u00e8cle en Angleterre, par rapport \u00e0 l&rsquo;esclavagisme, y mettre fin semblait un r\u00eave ridicule \u00bb<\/em> (4).<\/p>\n<p>Pour enfoncer le clou, l&rsquo;historien ajoute que, <em>\u00ab si [au d\u00e9but de 1787], vous vous \u00e9tiez mis au coin d&rsquo;une rue \u00e0 Londres et vous aviez dit que l&rsquo;esclavage est une chose moralement d\u00e9gradante et qu&rsquo;il devrait \u00eatre interdit, neuf personnes sur dix auraient \u00e9clat\u00e9 de rire en vous traitant de cingl\u00e9. La dixi\u00e8me personne aurait peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 d&rsquo;accord sur le principe, mais vous aurait fait comprendre qu&rsquo;interdire l&rsquo;esclavagisme serait impossible dans la pratique : l&rsquo;\u00e9conomie de l&rsquo;Empire britannique s&rsquo;effondrerait \u00bb<\/em> (5).<\/p>\n<p>M\u00eame les plus hautes autorit\u00e9s morales de l&rsquo;\u00e9poque trempaient dans le business de l&rsquo;esclavagisme. Ainsi, le cardinal de Canterbury faisait part \u00e0 un autre cardinal, en 1760, de ses soucis : <em>\u00ab Je me pose des questions depuis longtemps, et je me plains du fait que les n\u00e8gres de nos plantations baissent [traduction de l&rsquo;original], et qu&rsquo;il faille continuellement renouveler les stocks \u00bb<\/em>. Cependant, homme pond\u00e9r\u00e9, il ajoutait, comme le font tant d&rsquo;autres femmes et hommes \u00f4 combien pond\u00e9r\u00e9s en 2011 : <em>\u00ab Mais nous devons accepter les choses telles qu&rsquo;elles sont aujourd&rsquo;hui \u00bb<\/em> (6). On remarquera au passage la torture de la langue qui consiste \u00e0 pr\u00e9senter l&rsquo;assassinat \u00e0 coups de fouets comme une \u00ab\u00a0baisse du stock\u00a0\u00bb. D&rsquo;autres exemples qui viennent \u00e0 l&rsquo;esprit sont \u00ab\u00a0solution finale\u00a0\u00bb pour d\u00e9crire le g\u00e9nocide des Juifs, ou \u00ab\u00a0croissance \u00e9conomique\u00a0\u00bb pour d\u00e9crire le g\u00e9nocide des habitants du Bangladesh, <em>via<\/em> la destruction du climat de la terre.<\/p>\n<p>Mais les sommit\u00e9s eccl\u00e9siastiques n&rsquo;\u00e9taient pas les seules \u00e0 trouver l&rsquo;esclavagisme normal. Les forces \u00e9conomiques \u00e9taient unanimes sur le sujet, et la beaut\u00e9 du syst\u00e8me permettait des envol\u00e9es lyriques. <em>\u00ab \u00ab\u00a0Quel commerce glorieux et avantageux\u00a0\u00bb, \u00e9crivait un homme qui travaillait pour une soci\u00e9t\u00e9 de marchands d&rsquo;esclaves. \u00ab\u00a0C&rsquo;est la base sur laquelle repose tout le commerce de la plan\u00e8te\u00a0\u00bb. Un autre commer\u00e7ant pensait que le transport d&rsquo;esclaves \u00e9tait \u00ab\u00a0la fondation de notre commerce, le support de nos colonies, la substance de notre flotte, et la premi\u00e8re raison de notre industrie nationale et de nos richesses\u00a0\u00bb. L&rsquo;id\u00e9e que n&rsquo;importe qui puisse un jour vouloir interdire ce commerce lucratif \u00e9tait inconcevable \u00bb<\/em> (7). Ledit transport d&rsquo;esclaves \u00e0 travers l&rsquo;Atlantique n&rsquo;aura jamais assassin\u00e9 qu&rsquo;un million et demi d&rsquo;enfants, de femmes et d&rsquo;hommes, mais ce fut fait pour la gloire du commerce britannique. Et il y a deux cent ans, d\u00e9j\u00e0, un argument revenait souvent, qui montrait l&rsquo;ineptie que repr\u00e9senterait l&rsquo;interdiction de l&rsquo;esclavage : <em>\u00ab \u00ab\u00a0Abandonner [ce commerce] \u00e0 nos rivaux les Fran\u00e7ais reviendrait \u00e0 donner un coup de couteau aux organes vitaux de notre nation, en tant que peuple de commer\u00e7ants\u00a0\u00bb, \u00e9crivait un r\u00e9sidant de Bristol \u00e0 un journal (\u2026) \u00bb<\/em> (8).<\/p>\n<p>C&rsquo;est en 1787 que quelques hommes d\u00e9cid\u00e8rent que, m\u00eame si l&rsquo;ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 dont ils \u00e9taient issus pensait que l&rsquo;esclavagisme \u00e9tait normal, ils ne pouvaient aller contre leur conscience. Et leur conscience leur disait que ce commerce \u00e9tait r\u00e9pugnant, et qu&rsquo;il fallait se battre pour y mettre fin. <em>\u00ab Nous ne pouvons qu&rsquo;imaginer comment les membres du Comit\u00e9 se sentirent lorsqu&rsquo;ils se s\u00e9par\u00e8rent et rentr\u00e8rent chez eux cette nuit-l\u00e0 [apr\u00e8s leur toute premi\u00e8re r\u00e9union]. La t\u00e2che qu&rsquo;ils avaient entreprise \u00e9tait tellement monumentale qu&rsquo;elle devait sembler \u00e0 tous impossible. Ils devaient lancer leur croisade dans un pays o\u00f9 la grande majorit\u00e9 des gens, des plus petits fermiers au cardinaux, acceptait l&rsquo;esclavage comme compl\u00e8tement normal \u00bb<\/em> (9).<\/p>\n<p><em>\u00ab Il y a toujours quelque chose de myst\u00e9rieux par rapport \u00e0 l&#8217;empathie humaine (\u2026). La campagne en Angleterre \u00e9tait quelque chose de jamais vu auparavant : c&rsquo;\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu&rsquo;un grand nombre de gens se sentirent furieux, et rest\u00e8rent furieux pendant des ann\u00e9es, par rapport aux droits de quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre, (\u2026) par rapport aux droits de gens dont la peau \u00e9tait d&rsquo;une autre couleur, et qui vivaient sur un autre continent \u00bb<\/em> (10).<\/p>\n<p>Et malgr\u00e9 les difficult\u00e9s, rapidement, <em>\u00ab les britanniques remirent en cause l&rsquo;esclavage dans les soci\u00e9t\u00e9s de d\u00e9bat de Londres, dans les caf\u00e9s provinciaux, aux tables de d\u00eener, partout \u00e0 travers le pays. Les arguments anti-esclavagisme remplissaient les rayons des librairies et les colonnes des journaux. (\u2026) Le parlement \u00e9tait enfoui sous une masse de p\u00e9titions, la plus grande qu&rsquo;il ait jamais re\u00e7ue sur n&rsquo;importe quel sujet \u00bb<\/em> (11).<\/p>\n<p>Avant de continuer cette histoire du combat contre l&rsquo;esclavagisme, et de d\u00e9couvrir d&rsquo;autres parall\u00e8les non d\u00e9nu\u00e9s d&rsquo;int\u00e9r\u00eat pour notre \u00e9poque, un petit entracte. Au fur et \u00e0 mesure que Hochschild nous fait conna\u00eetre ces hommes qui parcouraient des milliers de kilom\u00e8tres \u00e0 cheval pour aller faire des conf\u00e9rences pour l&rsquo;abolition de l&rsquo;esclavage dans tout le Royaume-Uni, il nous livre des p\u00e9pites sur l&rsquo;\u00e9poque en question, dont certaines sont plut\u00f4t comiques. Ainsi, il \u00e9crit qu&rsquo;\u00e0 un certain moment, <em>\u00ab le roi George III devint fou. Cela faisait plusieurs semaines qu&rsquo;il se conduisait bizarrement quand un jour il sauta de sa chaise, un soir, lors d&rsquo;un d\u00eener, saisit le Prince de Galles, et lui fracassa la t\u00eate contre le mur \u00bb<\/em> (12). Je dois avouer, \u00e0 ma grande honte, que l&rsquo;id\u00e9e du prince Philip, p\u00e8re de l&rsquo;actuel Prince de Galles, lui sautant dessus et lui tapant la t\u00eate contre un mur a provoqu\u00e9 en moi, malgr\u00e9 mes convictions non-violentes, une grande hilarit\u00e9 r\u00e9publicaine.<\/p>\n<p>Dans le m\u00eame genre, l&rsquo;auteur raconte les joyeuset\u00e9s de la m\u00e9decine de guerre du XVIIIe si\u00e8cle, dont l&rsquo;un des principaux soins consistait \u00e0 &#8211; litt\u00e9ralement &#8211; saigner les bless\u00e9s, afin de leur faire retrouver la sant\u00e9. Toujours pince-sans-rire, Hochschild \u00e9crit qu&rsquo; <em>\u00ab il n&rsquo;est pas surprenant qu&rsquo;un officier fran\u00e7ais d\u00e9cida de lib\u00e9rer un chirurgien militaire britannique qu&rsquo;il avait captur\u00e9, disant \u00e0 son prisonnier surpris (\u2026) qu'\u00a0\u00bb il ferait bien plus de mal\u00a0\u00bb \u00bb<\/em> aux troupes britanniques s&rsquo;il lui permettait de les rejoindre que s&rsquo;il le gardait en prison (13).<\/p>\n<p>Enfin, avant de reprendre le cours de notre histoire des quelques hommes qui d\u00e9fi\u00e8rent le syst\u00e8me esclavagiste, une derni\u00e8re p\u00e9pite glan\u00e9e dans ce magnifique ouvrage. Lors des r\u00e9voltes d&rsquo;esclaves dans les \u00eeles Cara\u00efbes, les britanniques furent sanglants. Et, contrairement \u00e0 aujourd&rsquo;hui, o\u00f9 n&rsquo;importe quel dictateur ou d\u00e9mocrate largue des bombes pour faire le bonheur des basan\u00e9s bombard\u00e9s, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, les militaires n&rsquo;avaient pas encore ma\u00eetris\u00e9 l&rsquo;art kolossalement subtil de la propagande. Ainsi, <em>\u00ab leur principale mission, dirent le g\u00e9n\u00e9ral et l&rsquo;amiral britanniques en charge de la r\u00e9gion des Cara\u00efbes dans un message conjoint \u00e0 leurs officiers, consiste \u00ab\u00a0\u00e0 emp\u00eacher la circulation dans les colonies britanniques des sauvages et pernicieuses doctrines de la libert\u00e9 et de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9\u00a0\u00bb \u00bb<\/em> (14).<\/p>\n<p>A certains moments, la campagne pour l&rsquo;abolition de l&rsquo;esclavagisme prit des tournures qui mettent les larmes aux yeux. <em>\u00ab De Sheffield, (\u2026) 769 ouvriers m\u00e9tallurgistes envoy\u00e8rent une p\u00e9tition au Parlement en 1789 contre le commerce esclavagiste. \u00ab\u00a0Les articles m\u00e9talliques (\u2026) \u00e9tant envoy\u00e9s en grandes quantit\u00e9s sur les c\u00f4tes africaines (\u2026) comme paiement pour les esclaves &#8211; nous, p\u00e9titionnaires, sommes suppos\u00e9s \u00eatre s\u00e9v\u00e8rement impact\u00e9s dans le cas o\u00f9 le commerce des esclaves serait aboli. Mais nous, p\u00e9titionnaires (\u2026) consid\u00e9rons la cause des nations d&rsquo;Afrique comme \u00e9tant la n\u00f4tre \u00bb<\/em> (15). Le jour o\u00f9 nous aurons des p\u00e9titions des syndicats d&rsquo;ouvriers fabricant voitures et avions qui diront qu&rsquo;ils refusent de participer plus longtemps \u00e0 un g\u00e9nocide et que la cause des peuples du sud est la leur, on sera proche de la victoire.<\/p>\n<p>A la Chambre des communes, la bataille faisait rage, et l\u00e0 aussi, les \u00e9chos d&rsquo;il y a deux cent ans n&rsquo;ont rien perdu de leur actualit\u00e9. Les imb\u00e9ciles d&rsquo;hier ont de dignes repr\u00e9sentants dans le d\u00e9bat sur le climat de la plan\u00e8te aujourd&rsquo;hui. Ainsi, par rapport \u00e0 ceux qui disaient que si la Grande-Bretagne arr\u00eatait le commerce des esclaves, les Fran\u00e7ais le feraient \u00e0 leur place, Wilberforce, le principal parlementaire abolitionniste, r\u00e9torqua que la m\u00eame chose pouvait \u00eatre dite de n&rsquo;importe quel mal : <em>\u00ab Ceux qui utilisent cet argument peuvent, de la m\u00eame mani\u00e8re, dire que nous pouvons voler, assassiner, et commettre des crimes, que d&rsquo;autres auraient pu commettre si nous ne l&rsquo;avions pas fait \u00bb<\/em> (16). Les \u00e9cologistes qui expliquent le plus s\u00e9rieusement du monde que s&rsquo;ils ne prennent pas l&rsquo;avion, d&rsquo;autres le feront \u00e0 leur place, doivent le savoir, leur argumentaire ne date pas d&rsquo;hier : ils sont les dignes descendants d&rsquo;autres cr\u00e9tins.<\/p>\n<p>Au fur et \u00e0 mesure que la campagne progressait, m\u00eame <em>\u00ab Henry Dundas, le puissant ministre de l&rsquo;int\u00e9rieur (\u2026) se pronon\u00e7a en faveur de l&rsquo;\u00e9mancipation &#8211; mais loin dans le futur, ajouta-t-il rapidement, et seulement apr\u00e8s beaucoup de travail et d&rsquo;\u00e9ducation. Le discours de Dundas repr\u00e9sentait un moment qui arrive dans n&rsquo;importe quelle croisade politique lorsque l&rsquo;autre bord est forc\u00e9 d&rsquo;adopter la rh\u00e9torique adverse : l&rsquo;agriculture intensive continue ses pratiques, mais appose des labels \u00ab\u00a0naturel\u00a0\u00bb sur ses produits ; la compagnie p\u00e9troli\u00e8re se d\u00e9clare pro-environnement, et continue \u00e0 forer du p\u00e9trole \u00bb<\/em> (17).<\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 des esclavagistes, les bo\u00eetes de relations publiques de l&rsquo;\u00e9poque tent\u00e8rent de pr\u00e9senter sous un autre jour cette noble activit\u00e9 qui consiste \u00e0 enlever des gens et \u00e0 les assassiner plus ou moins vite : <em>\u00ab Au lieu d'\u00a0\u00bbesclaves\u00a0\u00bb, appelons les n\u00e8gres \u00ab\u00a0assistant-planteurs \u00bb<\/em> (18). Et au lieu de \u00ab\u00a0voitures\u00a0\u00bb, appelons les machines qui d\u00e9truisent le climat de la terre \u00ab\u00a0voitures vertes\u00a0\u00bb. Les esclavagistes commenc\u00e8rent \u00e0 expliquer \u00e0 quel point ils \u00e9taient <em>\u00ab profond\u00e9ment attentifs au bien-\u00eatre des esclaves \u00bb<\/em>, \u00e0 coups de fouet. Le gouvernement n&rsquo;\u00e9tait pas en reste, qui mit en place, dans diverses colonies <em>\u00ab une nouvelle position de Protecteur des esclaves de Sa Majest\u00e9 \u00bb<\/em> (19).<\/p>\n<p>Et tandis qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui, des \u00e9cologistes d\u00e9c\u00e9r\u00e9br\u00e9s pr\u00e9tendent faire de l&rsquo;\u00e9cologie en se \u00ab\u00a0battant\u00a0\u00bb pour que les tutures crachent 109 g de CO2 par kilom\u00e8tre, au lieu de 110, il faut qu&rsquo;ils sachent qu&rsquo;ils sont, l\u00e0 aussi, les h\u00e9ritiers d&rsquo;une tradition qui a au moins deux cent ans d&rsquo;\u00e2ge. En 1831, l&rsquo;assembl\u00e9e des blancs de la Jama\u00efque organisa un d\u00e9bat, non pas sur l&rsquo;interdiction de l&rsquo;esclavage, bien entendu, mais sur la question de savoir s&rsquo;il ne vaudrait pas mieux fouetter les femmes esclaves en leur laissant leurs v\u00eatements, plut\u00f4t que de les d\u00e9nuder, comme cela se pratiquait alors (20). Tout faire pour ne pas poser les bonnes questions\u2026 hier et aujourd&rsquo;hui. C&rsquo;est l\u00e0 un classique du genre : des gens permettent \u00e0 des actes immoraux de perdurer en pr\u00e9tendant les modifier\u2026 Pendant que le Parti de la R\u00e9sistance montre, chiffres \u00e0 l&rsquo;appui, qu&rsquo;il faut interdire l&rsquo;avion et la voiture, il y a des \u00e9cologistes qui permettent \u00e0 ces machines de continuer \u00e0 d\u00e9truire le climat de la terre en pr\u00e9tendant les rendre \u00ab\u00a0vertes\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le premier g\u00e9nocide du XXe si\u00e8cle, m\u00eame avant celui des Arm\u00e9niens au mains des Turcs, est celui des Congolais par les belges. Il est peu connu, mais tr\u00e8s document\u00e9, et ce sont environ 10 millions d&rsquo;enfants, de femmes et d&rsquo;hommes du Congo qui furent assassin\u00e9s par les belges et leur roi, L\u00e9opold II. Une partie des monuments de Bruxelles est construite sur des charniers dignes d&rsquo;Auschwitz. Dans un autre livre d&rsquo;histoire, \u00ab\u00a0Le fant\u00f4me du roi L\u00e9opold\u00a0\u00bb, Hochschild raconte les atrocit\u00e9s perp\u00e9tr\u00e9es par les belges, et l\u00e0 aussi, l&rsquo;histoire devrait, en th\u00e9orie, nous permettre de ne pas refaire les m\u00eames erreurs d&rsquo;analyse (21).<\/p>\n<p>D&rsquo;abord, l&rsquo;instinct gr\u00e9gaire, qui fait qu&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 peut perp\u00e9trer un g\u00e9nocide le plus tranquillement du monde. George Williams fut le premier \u00e0 d\u00e9noncer haut et fort les massacres syst\u00e9matiques. Pourtant, <em>\u00ab au moment o\u00f9 il alla au Congo en 1890, pr\u00e8s d&rsquo;un millier d&rsquo;Europ\u00e9ens et d&rsquo;Am\u00e9ricains avaient visit\u00e9 le territoire ou y avaient travaill\u00e9 \u00bb<\/em> sans l&rsquo;ouvrir, pour le dire vulgairement (22).<\/p>\n<p>L\u00e0 aussi, le langage qui aujourd&rsquo;hui transforme des machines g\u00e9nocidaires en \u00ab\u00a0voitures vertes\u00a0\u00bb est \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre : <em>\u00ab parler, comme le faisaient les officiels de L\u00e9opold, des travailleurs forc\u00e9s comme \u00e9tant des \u00ab\u00a0lib\u00e9r\u00e9s\u00a0\u00bb (\u2026) revenait \u00e0 utiliser un langage aussi perverti que celui se trouvant au-dessus de la porte d&rsquo;Auschwitz, Arbeit Macht Frei [le travail rend libre]. \u00bb<\/em> (23).<\/p>\n<p>Principal architecte de la campagne internationale d\u00e9non\u00e7ant le g\u00e9nocide au Congo, Edmund Morel \u00e9crivit que son objectif <em>\u00ab depuis le tout d\u00e9but consistait \u00e0 montrer que, \u00e9tant donn\u00e9 certaines donn\u00e9es de d\u00e9part, [les massacres] devaient n\u00e9cessairement avoir lieu \u00bb<\/em> (24). De la m\u00eame mani\u00e8re aujourd&rsquo;hui, \u00e9tant donn\u00e9 certaines donn\u00e9es de d\u00e9part &#8211; des gens qui pensent qu&rsquo;il est normal de poss\u00e9der un moteur individuel pour se mouvoir -, alors la destruction du climat doit n\u00e9cessairement en r\u00e9sulter. C&rsquo;est math\u00e9matique, vu la population mondiale, la pollution engendr\u00e9e par une tuture, et la sensibilit\u00e9 du syst\u00e8me climatique.<\/p>\n<p>Enfin, et c&rsquo;est peut-\u00eatre l\u00e0 l&rsquo;enseignement historique le plus important, et qui explique en partie au moins pourquoi des \u00e9cologistes participent intensivement \u00e0 la destruction du climat en prenant l&rsquo;avion, <em>\u00ab oublier sa participation \u00e0 un meurtre de masse n&rsquo;est pas quelque chose de passif ; c&rsquo;est un proc\u00e9d\u00e9 actif. En regardant les souvenirs \u00e9crits par les premiers conquistadors blancs de l&rsquo;Afrique, nous pouvons parfois attraper l&rsquo;acte d&rsquo;oublier au moment m\u00eame o\u00f9 il s&rsquo;effectue. Ce n&rsquo;est pas un moment d&rsquo;effacement, mais cela consiste \u00e0 renverser les choses, il s&rsquo;agit d&rsquo;une \u00e9trange modification du meurtrier qui, mentalement, se repr\u00e9sente en tant que victime \u00bb<\/em> (25).<\/p>\n<p>C&rsquo;est exactement ce que fait la classe moyenne fran\u00e7aise aujourd&rsquo;hui. Elle prend l&rsquo;avion, la machine la plus destructrice du climat qui soit\u2026 et elle se pr\u00e9sente comme victime des m\u00e9chantes multinationales &#8211; ah, les couardes ! &#8211; qui, supr\u00eame perfidie, mettent du p\u00e9trole dans les r\u00e9servoirs de l&rsquo;avion.<\/p>\n<p>Les membres de ladite classe moyenne qui prennent l&rsquo;avion, y compris ceux qui se disent \u00ab\u00a0\u00e9cologistes\u00a0\u00bb, ne seront n\u00e9anmoins pas accus\u00e9s d&rsquo;hypocrisie dans 20 ans, quand s&rsquo;accumuleront les charniers d&rsquo;\u00eatres humains morts suite \u00e0 des famines provoqu\u00e9es par la destruction du climat, destruction dont ils seront hautement responsables.<\/p>\n<p>En effet, les g\u00e9nocidaires se voient rarement reprocher d&rsquo;\u00eatre hypocrites : leur statut de g\u00e9nocidaire suffit largement \u00e0 les d\u00e9crire.<\/p>\n<p>Pierre-Emmanuel Neurohr<br \/>\nParti de la R\u00e9sistance<\/p>\n<p>(1) Ob\u00e9lix et compagnie, Ren\u00e9 Goscinny et Albert Uderzo, 1976, p. 36.<br \/>\n(2) Bury the Chains, The British Struggle to Abolish Slavery, Adam Hochschild, 2005.<br \/>\n(3) <em>Ibid<\/em>, p. 100.<br \/>\n(4) <em>Ibid<\/em>, p. 86.<br \/>\n(5) <em>Ibid<\/em>, p. 7.<br \/>\n(6) <em>Ibid<\/em>, p. 68.<br \/>\n(7) <em>Ibid<\/em>, p. 14.<br \/>\n(8) <em>Ibid<\/em>, p. 140.<br \/>\n(9) <em>Ibid<\/em>, p. 96.<br \/>\n(10) <em>Ibid<\/em>, p. 5.<br \/>\n(11) <em>Ibid<\/em>, p. 213.<br \/>\n(12) <em>Ibid<\/em>, p. 141.<br \/>\n(13) <em>Ibid<\/em>, p.272.<br \/>\n(14) <em>Ibid<\/em>, p. 268.<br \/>\n(15) <em>Ibid<\/em>, p. 5.<br \/>\n(16) <em>Ibid<\/em>, p. 161.<br \/>\n(17) <em>Ibid<\/em>, p. 232.<br \/>\n(18) <em>Ibid<\/em>, p. 160.<br \/>\n(19) <em>Ibid<\/em>, p. 331.<br \/>\n(20) <em>Ibid<\/em>, p. 337.<br \/>\n(21) King Leopold&rsquo;s Ghost, Adam Hochschild, 1999.<br \/>\n(22) <em>Ibid<\/em>, p. 114.<br \/>\n(23) <em>Ibid<\/em>, p. 310.<br \/>\n(24) <em>Ibid<\/em>, p. 188.<br \/>\n(25) <em>Ibid<\/em>, p. 295.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;une des meilleures bandes dessin\u00e9es jamais sorties d&rsquo;un cerveau humain et d&rsquo;un crayon, \u00e0 mon humble avis, c&rsquo;est sans conteste \u00ab\u00a0Ob\u00e9lix et compagnie\u00a0\u00bb. 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