{"id":15857,"date":"2011-11-09T10:47:36","date_gmt":"2011-11-09T09:47:36","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/?p=15857"},"modified":"2020-08-16T15:01:20","modified_gmt":"2020-08-16T14:01:20","slug":"lenvironnement-est-un-defi-industriel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2011\/11\/09\/lenvironnement-est-un-defi-industriel\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0L&rsquo;environnement est un d\u00e9fi industriel\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" title=\"environnement-defi-industriel\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/images\/environnement-defi-industriel.jpg\" alt=\"\" width=\"420\" height=\"200\" \/><\/p>\n<p>Extrait de <em>L&rsquo;insurrection qui vient<\/em>, essai politique publi\u00e9 en 2007 et r\u00e9dig\u00e9 par un \u00ab\u00a0Comit\u00e9 invisible\u00a0\u00bb. <!--more--><\/p>\n<p><strong>Sixi\u00e8me cercle<br \/>\n\u00ab\u00a0L\u2019environnement est un d\u00e9fi industriel\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019\u00e9cologie, c\u2019est la d\u00e9couverte de l\u2019ann\u00e9e. Depuis trente ans, qu\u2019on laissait \u00e7a aux Verts, qu\u2019on en riait grassement le dimanche, pour prendre l\u2019air concern\u00e9 le lundi. Et voil\u00e0 qu\u2019elle nous rattrape. Qu\u2019elle envahit les ondes comme un tube en \u00e9t\u00e9, parce qu\u2019il fait vingt degr\u00e9s en d\u00e9cembre.<\/p>\n<p>Un quart des esp\u00e8ces de poissons a disparu des oc\u00e9ans. Le reste n\u2019en a plus pour longtemps.<\/p>\n<p>Alerte de grippe aviaire: on promet d\u2019abattre au vol les oiseaux migrateurs, par centaines de milliers.<\/p>\n<p>Le taux de mercure dans le lait maternel est de dix fois sup\u00e9rieur au taux autoris\u00e9 dans celui des vaches. Et ces l\u00e8vres qui gonflent quand je croque dans la pomme \u2013 elle venait pourtant du march\u00e9. Les gestes les plus simples sont devenus toxiques. On meurt \u00e0 trente-cinq ans \u00ab\u00a0d\u2019une longue maladie\u00a0\u00bb que l\u2019on g\u00e9rera comme on a g\u00e9r\u00e9 tout le reste. Il aurait fallu tirer les conclusions avant qu\u2019elle ne nous m\u00e8ne l\u00e0, au pavillon B du centre de soins palliatifs.<\/p>\n<p>Il faut l\u2019avouer: toute cette \u00ab\u00a0catastrophe\u00a0\u00bb, dont on nous entretient si bruyamment, ne nous touche pas. Du moins, pas avant qu\u2019elle ne nous frappe par une de ses pr\u00e9visibles cons\u00e9quences. Elle nous concerne peut-\u00eatre mais elle ne nous touche pas. Et c\u2019est bien l\u00e0 la catastrophe.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a pas de \u00ab\u00a0catastrophe environnementale\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Il y a cette catastrophe qu\u2019est l\u2019environnement. L\u2019environnement, c\u2019est ce qu\u2019il reste \u00e0 l\u2019homme quand il a tout perdu.<\/p>\n<p>Ceux qui habitent un quartier, une rue, un vallon, une guerre, un atelier, n\u2019ont pas \u00ab\u00a0d\u2019environnement\u00a0\u00bb, ils \u00e9voluent dans un monde peupl\u00e9 de pr\u00e9sences, de dangers, d\u2019amis, d\u2019ennemis, de points de vie et de points de mort, de toutes sortes d\u2019\u00eatres. Ce monde a sa consistance, qui varie avec l\u2019intensit\u00e9 et la qualit\u00e9 des liens qui nous attachent \u00e0 tous ces \u00eatres, \u00e0 tous ces lieux. Il n\u2019y a que nous, enfants de la d\u00e9possession finale, exil\u00e9s de la derni\u00e8re heure \u2013 qui viennent au monde dans des cubes de b\u00e9ton, cueillent des fruits dans les supermarch\u00e9s et guettent l\u2019\u00e9cho du monde \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 \u2013 pour avoir un environnement. Il n\u2019y a que nous pour assister \u00e0 notre propre an\u00e9antissement comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un simple changement d\u2019atmosph\u00e8re. Pour s\u2019indigner des derni\u00e8res avanc\u00e9es du d\u00e9sastre, et en dresser patiemment l\u2019encyclop\u00e9die.<\/p>\n<p>Ce qui s\u2019est fig\u00e9 en un environnement, c\u2019est un rapport au monde fond\u00e9 sur la gestion, c\u2019est-\u00e0-dire sur l\u2019\u00e9tranget\u00e9. Un rapport au monde tel que nous ne sommes pas faits aussi bien du bruissement des arbres, des odeurs de friture de l\u2019immeuble, du ruissellement de l\u2019eau, du brouhaha des cours d\u2019\u00e9cole ou de la moiteur des soirs d\u2019\u00e9t\u00e9, un rapport au monde tel qu\u2019il y a moi et mon environnement, qui m\u2019entoure sans jamais me constituer. Nous sommes devenus voisins dans une r\u00e9union de copropri\u00e9t\u00e9 plan\u00e9taire. On n\u2019imagine gu\u00e8re plus complet enfer.<\/p>\n<p>Aucun milieu mat\u00e9riel n\u2019a jamais m\u00e9rit\u00e9 le nom \u00ab\u00a0d\u2019environnement\u00a0\u00bb, \u00e0  part peut-\u00eatre maintenant la m\u00e9tropole. Voix num\u00e9ris\u00e9e des annonces  vocales, tramway au sifflement si XXIe si\u00e8cle, lumi\u00e8re bleut\u00e9e de  r\u00e9verb\u00e8re en forme d\u2019allumette g\u00e9ante, pi\u00e9tons grim\u00e9s en mannequins  rat\u00e9s, rotation silencieuse d\u2019une cam\u00e9ra de vid\u00e9o-surveillance,  tintement lucide des bornes du m\u00e9tro, des caisses du supermarch\u00e9, des badgeuses du bureau, ambiance \u00e9lectronique de cybercaf\u00e9, d\u00e9bauche  d\u2019\u00e9crans plasma, de voies rapides et de latex. Jamais d\u00e9cor ne se passa  si bien des \u00e2mes qui le traversent. Jamais milieu ne fut plus  automatique. Jamais contexte ne fut plus indiff\u00e9rent et n\u2019exigea en  retour, pour y survivre, une si \u00e9gale indiff\u00e9rence. L\u2019environnement, ce  n\u2019est finalement que cela: le rapport au monde propre \u00e0 la m\u00e9tropole qui se projette sur tout ce qui lui \u00e9chappe.<\/p>\n<p>La situation est la suivante: on a employ\u00e9 nos p\u00e8res \u00e0 d\u00e9truire ce monde, on voudrait maintenant nous faire travailler \u00e0 sa  reconstruction et que celle-ci soit, pour comble, rentable. L\u2019excitation morbide qui anime d\u00e9sormais journalistes et publicitaires \u00e0 chaque nouvelle preuve du r\u00e9chauffement climatique d\u00e9voile le sourire d\u2019acier du nouveau capitalisme vert, celui qui s\u2019annon\u00e7ait depuis les ann\u00e9es 1970, que l\u2019on attendait au tournant et qui ne venait pas. Eh bien, le  voil\u00e0! L\u2019\u00e9cologie, c\u2019est lui! Les solutions alternatives, c\u2019est encore  lui! Le salut de la plan\u00e8te, c\u2019est toujours lui! Plus aucun doute:  le fond de l\u2019air est vert; l\u2019environnement sera le pivot de l\u2019\u00e9conomie politique du XXIe si\u00e8cle. \u00c0 chaque pouss\u00e9e de catastrophisme correspond  d\u00e9sormais une vol\u00e9e de \u00ab\u00a0solutions industrielles\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>L\u2019inventeur de la bombe H, Edward Teller, sugg\u00e8re de pulv\u00e9riser des millions de tonnes de poussi\u00e8re m\u00e9tallique dans la stratosph\u00e8re pour stopper le r\u00e9chauffement climatique. La Nasa, frustr\u00e9e d\u2019avoir d\u00fb ranger sa grande id\u00e9e de bouclier antimissile au mus\u00e9e des fantasmagories de la guerre froide, promet la mise en place au-del\u00e0 de l\u2019orbite lunaire d\u2019un miroir g\u00e9ant pour nous prot\u00e9ger des d\u00e9sormais funestes rayons du soleil. Autre vision d\u2019avenir: une humanit\u00e9 motoris\u00e9e roulant au bio\u00e9thanol de Sao-Paulo \u00e0 Stockholm; un r\u00eave de c\u00e9r\u00e9alier  beauceron, qui n\u2019implique apr\u00e8s tout que la conversion de toutes les terres arables de la plan\u00e8te en champs de soja et de betterave \u00e0 sucre. Voitures \u00e9cologiques, \u00e9nergies propres, consulting environnemental  coexistent sans mal avec la derni\u00e8re publicit\u00e9 Chanel au fil des pages glac\u00e9es des magazines d\u2019opinion.<\/p>\n<p>C\u2019est que l\u2019environnement a ce m\u00e9rite incomparable d\u2019\u00eatre, nous  dit-on, le premier probl\u00e8me global qui se pose \u00e0 l\u2019humanit\u00e9. Un probl\u00e8me global, c\u2019est-\u00e0-dire un probl\u00e8me dont seuls ceux qui sont organis\u00e9s globalement peuvent d\u00e9tenir la solution. Et ceux-l\u00e0, on les  conna\u00eet. Ce sont les groupes qui depuis pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle sont \u00e0 l\u2019avant-garde du d\u00e9sastre et comptent bien le rester, au prix minime  d\u2019un changement de logo.<\/p>\n<p>Qu\u2019EDF ait l\u2019impudence de nous resservir son programme nucl\u00e9aire comme nouvelle solution \u00e0 la crise \u00e9nerg\u00e9tique  mondiale dit assez combien les nouvelles solutions ressemblent aux anciens probl\u00e8mes.<\/p>\n<p>Des secr\u00e9tariats d\u2019\u00c9tat aux arri\u00e8re-salles des caf\u00e9s alternatifs, les pr\u00e9occupations se disent d\u00e9sormais avec les m\u00eames mots, qui sont au reste les m\u00eames que toujours. Il s\u2019agit de se mobiliser. Non pour la reconstruction, comme dans l\u2019apr\u00e8s-guerre, non pour les  \u00c9thiopiens, comme dans les ann\u00e9es 1980, non pour l\u2019emploi, comme dans  les ann\u00e9es 1990. Non, cette fois-ci, c\u2019est pour l\u2019environnement.<\/p>\n<p>Il vous dit bien merci. Al Gore, l\u2019\u00e9cologie \u00e0 la Hulot et la d\u00e9croissance se rangent aux c\u00f4t\u00e9s des \u00e9ternelles grandes \u00e2mes de la R\u00e9publique pour jouer leur r\u00f4le de r\u00e9animation du petit peuple de gauche  et de l\u2019id\u00e9alisme bien connu de la jeunesse.<\/p>\n<p>L\u2019aust\u00e9rit\u00e9 volontaire en \u00e9tendard, ils travaillent  b\u00e9n\u00e9volement \u00e0 nous rendre conformes \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence \u00e9cologique qui  vient\u00a0\u00bb. La masse ronde et gluante de leur culpabilit\u00e9 s\u2019abat sur nos \u00e9paules fatigu\u00e9es et voudrait nous pousser \u00e0 cultiver notre jardin, \u00e0  trier nos d\u00e9chets, \u00e0 composter bio les restes du festin macabre dans et  pour lequel nous avons \u00e9t\u00e9 pouponn\u00e9s.<\/p>\n<p>G\u00e9rer la sortie du nucl\u00e9aire, les exc\u00e9dents de CO2 dans l\u2019atmosph\u00e8re, la fonte des glaces, les ouragans, les \u00e9pid\u00e9mies, la  surpopulation mondiale, l\u2019\u00e9rosion des sols, la disparition massive des  esp\u00e8ces vivantes\u2026 voil\u00e0 quel serait notre fardeau. \u00ab\u00a0C\u2019est \u00e0 chacun que revient de changer ses comportements\u00a0\u00bb, disent-ils, si l\u2019on veut sauver notre beau mod\u00e8le civilisationnel. Il faut consommer peu pour pouvoir encore consommer. Produire bio pour pouvoir encore produire. Il faut s\u2019autocontraindre pour pouvoir encore contraindre. Voil\u00e0 comment la  logique d\u2019un monde entend se survivre en se donnant des airs de rupture historique. Voil\u00e0 comment on voudrait nous convaincre de participer aux grands d\u00e9fis industriels du si\u00e8cle en marche. H\u00e9b\u00e9t\u00e9s que nous sommes, nous serions pr\u00eats \u00e0 sauter dans les bras de ceux-l\u00e0 m\u00eames qui ont pr\u00e9sid\u00e9 au saccage, pour qu\u2019ils nous sortent de l\u00e0.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9cologie n\u2019est pas seulement la logique de l\u2019\u00e9conomie totale, c\u2019est aussi la nouvelle morale du Capital. L\u2019\u00e9tat de crise interne du syst\u00e8me et la rigueur de la s\u00e9lection en cours sont tels qu\u2019il faut \u00e0 nouveau un crit\u00e8re au nom duquel op\u00e9rer de pareils tris. L\u2019id\u00e9e de vertu n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9, d\u2019\u00e9poque en \u00e9poque, qu\u2019une invention du  vice. On ne pourrait, sans l\u2019\u00e9cologie, justifier l\u2019existence d\u00e8s aujourd\u2019hui de deux fili\u00e8res d\u2019alimentation, l\u2019une \u00ab\u00a0saine et  biologique\u00a0\u00bb pour les riches et leurs petits, l\u2019autre notoirement toxique pour la pl\u00e8be et ses rejetons promis \u00e0 l\u2019ob\u00e9sit\u00e9. L\u2019hyper-bourgeoisie plan\u00e9taire ne saurait faire passer pour respectable son train de vie si  ses derniers caprices n\u2019\u00e9taient pas scrupuleusement \u00ab\u00a0respectueux de  l\u2019environnement\u00a0\u00bb. Sans l\u2019\u00e9cologie, rien n\u2019aurait encore assez d\u2019autorit\u00e9 pour faire taire toute objection aux progr\u00e8s exorbitants du  contr\u00f4le.<\/p>\n<p>Tra\u00e7abilit\u00e9, transparence, certification, \u00e9co-taxes, excellence environnementale, police de l\u2019eau laissent augurer de l\u2019\u00e9tat d\u2019exception \u00e9cologique qui s\u2019annonce. Tout est permis \u00e0 un pouvoir qui s\u2019autorise de la Nature, de la sant\u00e9 et du bien-\u00eatre.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Une fois que la nouvelle culture \u00e9conomique et comportementale sera pass\u00e9e dans les m\u0153urs, les mesures coercitives tomberont sans doute d\u2019elles m\u00eames.\u00a0\u00bb Il faut tout le ridicule aplomb d\u2019un aventurier de plateau t\u00e9l\u00e9 pour soutenir une perspective aussi gla\u00e7ante et nous appeler dans un m\u00eame temps \u00e0 avoir suffisamment \u00ab\u00a0mal \u00e0 la plan\u00e8te\u00a0\u00bb pour nous mobiliser et \u00e0 rester suffisamment anesth\u00e9si\u00e9s pour assister \u00e0 tout cela avec retenue et civilit\u00e9. Le nouvel asc\u00e9tisme bio est le contr\u00f4le de soi qui est requis de tous pour n\u00e9gocier l\u2019op\u00e9ration de sauvetage \u00e0 quoi le syst\u00e8me s\u2019est lui-m\u00eame accul\u00e9. C\u2019est au nom de l\u2019\u00e9cologie qu\u2019il faudra d\u00e9sormais se serrer la ceinture, comme hier au nom de l\u2019\u00e9conomie. La route pourrait bien s\u00fbr se transformer en pistes cyclables, nous  pourrions m\u00eame peut-\u00eatre, sous nos latitudes, \u00eatre un jour gratifi\u00e9s d\u2019un revenu garanti, mais seulement pour prix d\u2019une existence enti\u00e8rement th\u00e9rapeutique.<\/p>\n<p>Ceux qui pr\u00e9tendent que l\u2019autocontr\u00f4le g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 nous \u00e9pargnera d\u2019avoir \u00e0 subir une dictature environnementale mentent: l\u2019un fera le lit de l\u2019autre, et nous aurons les deux.<\/p>\n<p>Tant qu\u2019il y aura l\u2019Homme et l\u2019Environnement, il y aura la police entre eux.<\/p>\n<p>Tout est \u00e0 renverser dans les discours \u00e9cologistes. L\u00e0 o\u00f9 ils parlent de \u00ab\u00a0catastrophes\u00a0\u00bb pour d\u00e9signer les d\u00e9rapages du r\u00e9gime actuel de gestion des \u00eatres et des choses, nous ne voyons que la catastrophe de son si parfait fonctionnement. La plus grande vague de famine connue jusqu\u2019alors dans la zone tropicale (1876-1879) co\u00efncide avec une s\u00e9cheresse mondiale, mais surtout avec l\u2019apog\u00e9e de la colonisation. La destruction des mondes paysans et des pratiques vivri\u00e8res avait fait dispara\u00eetre les moyens de faire face \u00e0 la p\u00e9nurie. Plus que le manque d\u2019eau, ce sont les effets de l\u2019\u00e9conomie coloniale en pleine expansion qui ont couvert de millions de cadavres d\u00e9charn\u00e9s toute la bande tropicale. Ce qui se pr\u00e9sente partout comme catastrophe \u00e9cologique n\u2019a jamais cess\u00e9 d\u2019\u00eatre, en premier lieu, la manifestation d\u2019un rapport au monde d\u00e9sastreux. Ne rien habiter nous rend vuln\u00e9rables au moindre cahot du syst\u00e8me, au moindre al\u00e9a climatique.<\/p>\n<p>Pendant qu\u2019\u00e0 l\u2019approche du dernier tsunami les touristes continuaient de batifoler dans les flots, les chasseurs-cueilleurs des \u00eeles se h\u00e2taient de fuir les c\u00f4tes \u00e0 la suite des oiseaux. Le paradoxe pr\u00e9sent de l\u2019\u00e9cologie, c\u2019est que sous pr\u00e9texte de sauver la Terre, elle ne sauve que le fondement de ce qui en a fait cet astre d\u00e9sol\u00e9.<\/p>\n<p>La r\u00e9gularit\u00e9 du fonctionnement mondial recouvre en temps normal notre \u00e9tat de d\u00e9possession proprement catastrophique. Ce que l\u2019on appelle \u00ab\u00a0catastrophe\u00a0\u00bb n\u2019est que la suspension forc\u00e9e de cet \u00e9tat, l\u2019un de ces rares moments o\u00f9 nous regagnons quelque pr\u00e9sence au monde. Qu\u2019on arrive plus t\u00f4t que pr\u00e9vu au bout des r\u00e9serves de p\u00e9trole, que s\u2019interrompent les flux internationaux qui maintiennent le tempo de la m\u00e9tropole, que l\u2019on aille au-devant de grands d\u00e9r\u00e8glements sociaux, qu\u2019advienne \u00ab\u00a0l\u2019ensauvagement des populations\u00a0\u00bb, la \u00ab\u00a0menace plan\u00e9taire\u00a0\u00bb, la \u00ab\u00a0fin de la civilisation\u00a0\u00bb! N\u2019importe quelle perte de contr\u00f4le est pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 tous les sc\u00e9narios de gestion de crise. Les meilleurs conseils, d\u00e8s lors, ne sont pas \u00e0 chercher du c\u00f4t\u00e9 des sp\u00e9cialistes en d\u00e9veloppement durable. C\u2019est dans les dysfonctionnements, les courts-circuits du syst\u00e8me qu\u2019apparaissent les \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9ponse logiques \u00e0 ce qui pourrait cesser d\u2019\u00eatre un probl\u00e8me. Parmi les signataires du protocole de Kyoto, les seuls pays \u00e0 ce jour qui remplissent leurs engagements sont, bien malgr\u00e9 eux, l\u2019Ukraine et la Roumanie. Devinez pourquoi. L\u2019exp\u00e9rimentation la plus avanc\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale en fait d\u2019agriculture \u00ab\u00a0biologique\u00a0\u00bb se tient depuis 1989 sur l\u2019\u00eele de Cuba. Devinez pourquoi. C\u2019est le long des pistes africaines, et pas ailleurs, que la m\u00e9canique automobile s\u2019est \u00e9lev\u00e9e au rang d\u2019art populaire. Devinez comment.<\/p>\n<p>Ce qui rend la crise d\u00e9sirable, c\u2019est qu\u2019en elle l\u2019environnement cesse d\u2019\u00eatre l\u2019environnement. Nous sommes accul\u00e9s \u00e0 renouer un contact, f\u00fbt-il fatal, avec ce qui est l\u00e0, \u00e0 retrouver les rythmes de la r\u00e9alit\u00e9. Ce qui nous entoure n\u2019est plus paysage, panorama, th\u00e9\u00e2tre, mais bien ce qu\u2019il nous est donn\u00e9 d\u2019habiter, avec quoi nous devons composer, et dont nous pouvons apprendre. Nous ne nous laisserons pas d\u00e9rober par ceux qui l\u2019ont caus\u00e9e les possibles contenus dans la \u00ab\u00a0catastrophe\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>L\u00e0 o\u00f9 les gestionnaires s\u2019interrogent platoniquement sur comment renverser la vapeur \u00ab\u00a0sans casser la baraque\u00a0\u00bb, nous ne voyons d\u2019autre option r\u00e9aliste que de \u00ab\u00a0casser la baraque\u00a0\u00bb au plus t\u00f4t, et de tirer parti, d\u2019ici l\u00e0, de chaque effondrement du syst\u00e8me pour gagner en force.<\/p>\n<p>La Nouvelle-Orl\u00e9ans, quelques jours apr\u00e8s le passage de l\u2019ouragan Katrina. Dans cette atmosph\u00e8re d\u2019apocalypse, une vie, \u00e7\u00e0 et l\u00e0, se r\u00e9organise. Devant l\u2019inaction des pouvoirs publics, plus occup\u00e9s \u00e0 nettoyer les quartiers touristiques du \u00ab\u00a0Carr\u00e9 fran\u00e7ais\u00a0\u00bb et \u00e0 en prot\u00e9ger les magasins qu\u2019\u00e0 venir en aide aux habitants pauvres de la ville, des formes oubli\u00e9es renaissent. Malgr\u00e9 les tentatives parfois muscl\u00e9es de faire \u00e9vacuer la zone, malgr\u00e9 les parties de \u00ab\u00a0chasse au n\u00e8gre\u00a0\u00bb ouvertes pour l\u2019occasion par des milices supr\u00e9matistes, beaucoup n\u2019ont pas voulu abandonner le terrain. Pour ceux-l\u00e0, qui ont refus\u00e9 d\u2019\u00eatre d\u00e9port\u00e9s comme \u00ab\u00a0r\u00e9fugi\u00e9s environnementaux\u00a0\u00bb aux quatre coins du pays et pour ceux qui, d\u2019un peu partout, ont d\u00e9cid\u00e9 de les rejoindre par solidarit\u00e9 \u00e0 l\u2019appel d\u2019un ancien Black Panther, resurgit l\u2019\u00e9vidence de l\u2019auto-organisation.<\/p>\n<p>En l\u2019espace de quelques semaines est mise sur pied la Common Ground Clinic. Ce v\u00e9ritable h\u00f4pital de campagne dispense d\u00e8s les premiers jours des soins gratuits et toujours plus performants gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019afflux incessant de volontaires. Depuis un an maintenant, la clinique est \u00e0 la base d\u2019une r\u00e9sistance quotidienne \u00e0 l\u2019op\u00e9ration de table rase men\u00e9e par les bulldozers du gouvernement en vue de livrer toute cette partie de la ville en p\u00e2ture aux promoteurs. Cuisines populaires, ravitaillement, m\u00e9decine de rue, r\u00e9quisitions sauvages, construction d\u2019habitats d\u2019urgence: tout un savoir pratique accumul\u00e9 par les uns et les autres au fil de la vie a trouv\u00e9 l\u00e0 l\u2019espace de se d\u00e9ployer. Loin des uniformes et des sir\u00e8nes.<\/p>\n<p>Qui a connu la joie d\u00e9munie de ces quartiers de la Nouvelle-Orl\u00e9ans avant la catastrophe, la d\u00e9fiance vis-\u00e0-vis de l\u2019\u00c9tat qui y r\u00e9gnait d\u00e9j\u00e0 et la pratique massive de la d\u00e9brouille qui y avait cours ne sera pas \u00e9tonn\u00e9 que tout cela y ait \u00e9t\u00e9 possible. Qui, \u00e0 l\u2019oppos\u00e9, se trouve pris dans le quotidien an\u00e9mi\u00e9 et atomis\u00e9 de nos d\u00e9serts r\u00e9sidentiels pourra douter qu\u2019il s\u2019y trouve une telle d\u00e9termination. Renouer avec ces gestes enfouis sous des ann\u00e9es de vie normalis\u00e9e est pourtant la seule voie praticable pour ne pas sombrer avec ce monde. Et que vienne un temps dont on s\u2019\u00e9prenne.<\/p>\n<p>Comit\u00e9 Invisible<br \/>\nExtrait de <em>L&rsquo;insurrection qui vient<\/em><br \/>\nSixi\u00e8me cercle<br \/>\n\u00ab\u00a0L\u2019environnement est un d\u00e9fi industriel\u00a0\u00bb<br \/>\n2007<br \/>\nEditions La Fabrique<\/p>\n<p>Cr\u00e9dit photo: Collectif \u00e0-vif(s)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Extrait de L&rsquo;insurrection qui vient, essai politique publi\u00e9 en 2007 et r\u00e9dig\u00e9 par un \u00ab\u00a0Comit\u00e9 invisible\u00a0\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"author":70,"featured_media":15859,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[127,52,17,124,72],"tags":[477,995,129,57,705,139,11,780,84,60,308,81,1665,61,54,287,1669,19,246,991,714,651],"views":5930,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15857"}],"collection":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/70"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=15857"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15857\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=15857"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=15857"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=15857"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}