{"id":163,"date":"2005-06-17T05:36:00","date_gmt":"2005-06-17T05:36:00","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/index.php\/2005\/06\/17\/le-livre-noir-de-lautomobile\/"},"modified":"2023-11-13T16:42:27","modified_gmt":"2023-11-13T15:42:27","slug":"le-livre-noir-de-lautomobile","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2005\/06\/17\/le-livre-noir-de-lautomobile\/","title":{"rendered":"Le Livre Noir de l\u2019automobile"},"content":{"rendered":"<p>Le Livre Noir de l\u2019automobile, Exploration du rapport malsain de l&rsquo;homme contemporain \u00e0 l&rsquo;automobile, par Richard Bergeron. <!--more--><\/p>\n<p><span style=\"font-style: italic;\">Extraits<\/span><\/p>\n<p>Le Livre Noir de l\u2019automobile pose la question du type de soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle nous vivons aujourd\u2019hui. En premi\u00e8re moiti\u00e9 du vingti\u00e8me si\u00e8cle, deux philosophes romanciers, Aldous Huxley et George Orwell (\u00c9ric Blair), s\u2019\u00e9taient pos\u00e9 la m\u00eame question\u2026 et avaient abouti \u00e0 des conclusions plut\u00f4t inqui\u00e9tantes. Or, l\u2019\u00e9volution des soci\u00e9t\u00e9s avanc\u00e9es, au cours des cinquante derni\u00e8res ann\u00e9es, allait malheureusement tendre \u00e0 leur donner raison, comme on le verra ici. Mais auparavant, il faut se mettre en contexte en pr\u00e9sentant l\u2019\u00e9conomie du gaspillage.<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: bold;\">Existe-t-il une limite \u00e0 la capacit\u00e9 de consommation?<\/span><\/p>\n<p>Depuis ses toutes premi\u00e8res origines, le capitalisme industriel a permis de faire exploser la production de biens mat\u00e9riels, ce qui ne devait pas manquer de conduire \u00e0 \u00abcette opulence universelle, qui s\u2019\u00e9tend jusqu\u2019aux plus basses classes de la soci\u00e9t\u00e9\u00bb, pour citer le p\u00e8re fondateur de l\u2019\u00e9conomie moderne, Adam Smith. Smith s\u2019\u00e9tait toutefois fait cette r\u00e9flexion que les besoins humains sont \u00e0 certains \u00e9gards limit\u00e9s : \u00abLe besoin de nourriture est limit\u00e9 chez l\u2019homme par la faible capacit\u00e9 de son estomac\u00bb. Par bonheur, la satisfaction \u00e0 sati\u00e9t\u00e9 d\u2019un besoin conduit au d\u00e9sir d\u2019en satisfaire un autre : \u00abApr\u00e8s l\u2019alimentation, l\u2019habillement et le logement sont les deux grands besoins de l\u2019humanit\u00e9\u00bb. Plus heureux encore, certains besoins semblent ignorer la sati\u00e9t\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019ils seraient illimit\u00e9s : \u00abLe d\u00e9sir d\u2019un logement de plus en plus vaste et luxueux, de v\u00eatements, de personnel de maison, de meubles, semble n\u2019avoir aucune limite ou quelque fronti\u00e8re que ce soit\u00bb.<\/p>\n<p>(\u2026) Adam Smith a pos\u00e9 la question du caract\u00e8re limit\u00e9 ou infini des besoins humains. Question capitale pour le d\u00e9veloppement de la production industrielle, condamn\u00e9e par sa propre performance \u00e0 toujours trouver de nouveaux besoins \u00e0 satisfaire. Smith a \u00e0 cet \u00e9gard formul\u00e9 une opinion on ne peut plus optimiste, qui allait \u00eatre lourdement d\u00e9mentie par les crises de surproduction qui surviendraient \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition durant les si\u00e8cles subs\u00e9quents. L\u2019innovation technologique perp\u00e9tuelle, jumel\u00e9e \u00e0 l\u2019application de la production automatis\u00e9e \u00e0 des gammes de plus en plus \u00e9tendues de biens, conduisait toujours \u00e0 se buter \u00e0 un plafond de capacit\u00e9 de consommation chez la population, produisant une nouvelle crise. Ceci jusqu\u2019\u00e0 la Grande crise de 1929.<\/p>\n<p>Une th\u00e9orie r\u00e9volutionnaire fut alors formul\u00e9e par l\u2019\u00e9conomiste anglais John Maynard Keynes. Selon lui, les crises de surproduction, du cot\u00e9 de l\u2019offre donc, \u00e9taient lourdement aggrav\u00e9es par l\u2019effondrement du pouvoir d\u2019achat, du cot\u00e9 de la demande : les entreprises faisant face \u00e0 un probl\u00e8me de surproduction cong\u00e9dient temporairement leurs employ\u00e9s ; ceux-ci, qui ne touchent plus de salaire, voient leur pouvoir d\u2019achat s\u2019effondrer et r\u00e9duisent leur consommation au plus strict n\u00e9cessaire ; ce qui accro\u00eet l\u2019exc\u00e9dent global d\u2019offre sur la demande, transformant la crise temporaire de surproduction, dans un secteur, en crise \u00e9conomique g\u00e9n\u00e9rale o\u00f9 l\u2019offre et la demande s\u2019effondrent ensemble, dans tous les secteurs. La solution propos\u00e9e consistait \u00e0 soutenir le revenu des premiers travailleurs \u00e0 perdre leur emploi, de fa\u00e7on \u00e0 ce qu\u2019ils ne r\u00e9duisent pas leur consommation de fa\u00e7on drastique, \u00e9vitant par le fait m\u00eame \u00e0 l\u2019\u00e9conomie de s\u2019engager dans une spirale de d\u00e9croissance. Aujourd\u2019hui encore, c\u2019est l\u00e0 que se situe le fondement de l\u2019assurance-ch\u00f4mage comme des diverses autres dispositions qui, en pays avanc\u00e9s, visent le soutien du revenu. Ceci \u00e9tait toutefois encore mal compris au cours des ann\u00e9es 1930, sans compter qu\u2019une r\u00e9volution conceptuelle autant que technique de l\u2019ampleur de celle avanc\u00e9e ne pouvait \u00eatre op\u00e9rationnalis\u00e9e en moins d\u2019une dizaine d\u2019ann\u00e9es. C\u2019est pourquoi ce fut un moyen plus classique, la guerre, qui permit de r\u00e9soudre vraiment la crise de 1929. (\u2026)<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me guerre mondiale a brutalement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 le d\u00e9veloppement technologique et fait exploser la capacit\u00e9 de production. Selon le sch\u00e9ma classique, on aurait d\u00fb s\u2019attendre \u00e0 une formidable crise de surproduction, d\u00e9g\u00e9n\u00e9rant en crise \u00e9conomique d\u2019une ampleur encore jamais vue, sit\u00f4t la guerre finie. Deux strat\u00e9gies furent appliqu\u00e9es simultan\u00e9ment, cr\u00e9er la consommation de masse en m\u00eame temps que, suivant Keynes, on s\u2019assurerait que tous y aient v\u00e9ritablement acc\u00e8s, qui permirent de se retrouver non pas en situation de crise mais, tout \u00e0 l\u2019oppos\u00e9, d\u2019entrer dans la plus longue p\u00e9riode de prosp\u00e9rit\u00e9 depuis l\u2019av\u00e8nement du capitalisme, les Trente glorieuses.<\/p>\n<p>La clef de cette double strat\u00e9gie fut l\u2019automobile. Car c\u2019est d\u2019abord la diffusion plus large de celle-ci qui permit au mod\u00e8le r\u00e9sidentiel de la banlieue pavillonnaire, si fortement consommateur de biens durables autant que non durables, de l\u2019aspirateur \u00e0 la machine \u00e0 laver, en passant par les r\u00e9seaux routier et autoroutier, de s\u2019imposer. Mentionnons au passage que l\u2019un des moyens utilis\u00e9s pour faire exploser la consommation fut de sortir les femmes des usines, o\u00f9 durant la guerre elles s\u2019\u00e9taient montr\u00e9es aussi comp\u00e9tentes que les hommes qu\u2019elles rempla\u00e7aient, pour les retourner \u00e0 leur mission naturelle. C\u2019est ainsi que l\u2019Am\u00e9rique connut une p\u00e9riode de haute fertilit\u00e9, connue sous la d\u00e9nomination Baby-Boom. Le tournant des ann\u00e9es 1960, o\u00f9 l\u2019on crut que c\u2019en \u00e9tait fini de la croissance de la consommation, fut l\u2019occasion d\u2019une nouvelle frayeur. R\u00e9f\u00e9rons-nous \u00e0 Walter W. Rostow: \u00abIl ressort \u00e0 l\u2019\u00e9vidence que la croissance du pays ne peut plus d\u00e9pendre, dans une aussi large mesure, de la possession, par une proportion toujours croissante de la collectivit\u00e9, de la villa de banlieue, de l\u2019automobile et de la s\u00e9rie des appareils \u00e9lectriques m\u00e9nagers\u00bb. En d\u2019autres mots, la capacit\u00e9 \u00e0 consommer des Am\u00e9ricains semblait s\u2019approcher dangereusement d\u2019une limite impossible \u00e0 d\u00e9passer. Ce qui a conduit l\u2019auteur \u00e0 se questionner sur l\u2019avenir : \u00abQue r\u00e9serve l\u2019avenir? Les Am\u00e9ricains ayant cr\u00e9\u00e9 cette civilisation suburbaine et mobile, vont-ils s\u2019arr\u00eater pour profiter de leur richesse? Alors que l\u2019\u00e8re des biens de consommation durables atteignait un point o\u00f9 le taux des ventes devait se ralentir, la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine prit une d\u00e9cision extraordinaire et inattendue. Les m\u00e9nages am\u00e9ricains commenc\u00e8rent \u00e0 agir comme s\u2019ils pr\u00e9f\u00e9raient un b\u00e9b\u00e9 de plus \u00e0 un nouvel article de consommation\u00bb.<\/p>\n<p>\u00c0 la m\u00eame \u00e9poque, l\u2019\u00e9conomiste Galbraith publiait L\u2019\u00c8re de l\u2019opulence, un titre on ne peut plus explicite quant \u00e0 l\u2019atteinte d\u2019un plafond de consommation. Songer \u00e0 le d\u00e9passer ferait tomber dans les m\u00e9faits bien plus que dans les bienfaits de l\u2019abondance. Ce qui, selon l\u2019auteur, avait malencontreusement d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 fait : \u00ab La famille qui monte dans sa voiture mauve, au moteur et aux freins puissants, avec air conditionn\u00e9, pour aller se promener, traverse des cit\u00e9s mal pav\u00e9es, d\u00e9figur\u00e9es par les ordures, les b\u00e2timents en ruine, les panneaux d\u2019affichage et des poteaux t\u00e9l\u00e9graphiques qui auraient d\u00fb \u00eatre enterr\u00e9s depuis longtemps. Elle traverse un paysage masqu\u00e9 par la publicit\u00e9&#8230; elle pique-nique en consommant une nourriture emport\u00e9e soigneusement dans une glaci\u00e8re portative, mais au bord d\u2019une rivi\u00e8re pollu\u00e9e ; elle passera la nuit dans un parc qui insulte la sant\u00e9 et la moralit\u00e9 publiques. Avant de s\u2019assoupir, sur un matelas \u00e0 air comprim\u00e9, sous une tente de nylon, au beau milieu d\u2019une couche de d\u00e9chets, elle r\u00e9fl\u00e9chira peut-\u00eatre au curieux paradoxe de son destin. Cela est-il vraiment le g\u00e9nie am\u00e9ricain ? \u00bb.<\/p>\n<p>(\u2026) Ces brillants \u00e9conomistes se sont tous inqui\u00e9t\u00e9s pour rien. En effet, le capitalisme a au cours des trente derni\u00e8res ann\u00e9es plus que jamais fait montre d\u2019une extraordinaire capacit\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er de nouveaux besoins et, ce faisant, \u00e0 faire cro\u00eetre la consommation de mani\u00e8re exponentielle. Il suffit pour s\u2019en convaincre de regarder autour de soi et de dresser la liste de tous ces produits qui, inexistants en 1960, sont aujourd\u2019hui universellement diffus\u00e9s. Quant \u00e0 l\u2019automobile, elle a conserv\u00e9 une place dominante autant en tant que champ de consommation que de moyen d\u2019acc\u00e8s aux autres types de consommation. Puisque rien n\u2019indique que nous soyons parvenus \u00e0 un plafond ultime, force est de conclure que la capacit\u00e9 de consommation d\u2019une population serait bel et bien infinie. Nomm\u00e9ment en mati\u00e8re d\u2019automobiles, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019\u00e0 l\u2019auto unique de 1960 et aux deux autos de 1995 succ\u00e9deront les trois autos par m\u00e9nage de 2005, puis les quatre de 2020, et ainsi de suite. La croissance infinie des besoins n\u2019est pas que quantitative, mais aussi qualitative, comme l\u2019illustre \u00e0 nouveau parfaitement l\u2019automobile ; qui se satisfaisait en 1960 d\u2019une auto valant 10 000 dollars en conduit aujourd\u2019hui une de 25 000 dollars et se retrouvera, en 2020, au volant d\u2019un v\u00e9hicule co\u00fbtant 40 000 dollars.<\/p>\n<p>La recherche effr\u00e9n\u00e9e de nouveaux champs de consommation ne peut que conduire \u00e0 \u00abl\u2019\u00e9conomie du gaspillage\u00bb (\u2026)<\/p>\n<p><span style=\"font-weight: bold;\">Totalitarisme, versions Huxley et Orwell<\/span><\/p>\n<p>La production de masse repose sur la concentration du pouvoir. Puisque qui a mis le doigt dans l\u2019engrenage para\u00eet ne plus vouloir l\u2019en retirer, force est de penser que la d\u00e9tention du pouvoir, de quelque type qu\u2019il soit, procure de puissantes ivresses.<\/p>\n<p>Les \u00e9conomistes se montrent indiff\u00e9rents \u00e0 qui d\u00e9tient le pouvoir et au plaisir qu\u2019il en \u00e9prouve. Que le pouvoir soit hyper-concentr\u00e9 ou d\u00e9mocratique ne semble pas plus les int\u00e9resser. Pour savoir o\u00f9 m\u00e8ne le processus de concentration du pouvoir propre au capitalisme industriel, il vaut mieux regarder du cot\u00e9 des grands philosophes. Les bouleversements qui ont suivi la crise de 1929, jusqu\u2019au cataclysme que fut la deuxi\u00e8me guerre mondiale, ont incit\u00e9 deux d\u2019entre eux \u00e0 produire chacun sa th\u00e9orie sur l\u2019avenir des soci\u00e9t\u00e9s industrielles avanc\u00e9es. Je fais r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Aldous Huxley, qui en 1931 publia Le meilleur des mondes, et \u00e0 Eric Blair qui, sous le pseudonyme George Orwell, publia en 1948 son chef-d\u2019oeuvre, 1984.<\/p>\n<p>Huxley et Orwell partent tous deux du constat que la civilisation industrielle, qui graduellement conquiert tous les aspects de la vie, tend par sa dynamique propre \u00e0 concentrer le pouvoir entre un nombre de plus en plus r\u00e9duit de mains. Celles-ci deviennent puissantes au point de s\u2019emparer de l\u2019\u00c9tat. Quand c\u2019est chose faite, la table est mise pour un mode de fonctionnement de la soci\u00e9t\u00e9 portant le nom de totalitarisme: \u00abr\u00e9gimes politiques non d\u00e9mocratiques dans lesquels les pouvoirs sont concentr\u00e9s entre les mains d\u2019un petit nombre de dirigeants, qui subordonnent les droits de la personne humaine \u00e0 la raison d\u2019\u00c9tat\u00bb (Larousse). On voit que, par d\u00e9finition, le totalitarisme passe par le contr\u00f4le de l\u2019\u00c9tat. Ceci \u00e9tant, il n\u2019est pas n\u00e9cessaire que ceux qui paraissent contr\u00f4ler l\u2019\u00c9tat soient ceux qui le contr\u00f4lent vraiment, c\u2019est-\u00e0-dire que ces derniers peuvent pr\u00e9f\u00e9rer se dissimuler derri\u00e8re des politiciens professionnels. Subtilit\u00e9 qui pourra permettre de donner \u00e0 un syst\u00e8me totalitaire l\u2019apparence d\u2019une d\u00e9mocratie. Mais ces derni\u00e8res r\u00e9flexions d\u00e9bordent Huxley et Orwell, qui se sont limit\u00e9s \u00e0 constater que la civilisation industrielle porte en elle le germe du totalitarisme.<\/p>\n<p>La question devient de savoir quel est le moyen le plus efficace d\u2019exercer le pouvoir totalitaire. \u00c0 partir d\u2019ici, Huxley et Orwell divergent compl\u00e8tement d\u2019opinion.<\/p>\n<p>Pour Huxley, \u00abUn \u00c9tat totalitaire vraiment efficient serait celui dans lequel le tout-puissant comit\u00e9 ex\u00e9cutif des chefs politiques et leur arm\u00e9e de directeurs auraient la haute main sur une population d\u2019esclaves qu\u2019il serait inutile de contraindre, parce qu\u2019ils auraient l\u2019amour de leur servitude\u00bb. Le premier ingr\u00e9dient de ce projet est la s\u00e9curit\u00e9 \u00e9conomique: \u00absans la s\u00e9curit\u00e9 \u00e9conomique, l\u2019amour de la servitude n\u2019a aucune possibilit\u00e9 de na\u00eetre\u00bb. Il faudra donc la leur assurer. Le second est le conditionnement: \u00able secret du bonheur et de la vertu est d\u2019aimer ce qu\u2019on est oblig\u00e9 de faire. Tel est le but de tout conditionnement: faire aimer aux gens la destination sociale \u00e0 laquelle ils ne peuvent \u00e9chapper\u00bb. Comment la leur faire aimer? D\u2019abord par la publicit\u00e9: \u00abSoixante-deux mille quatre cents r\u00e9p\u00e9titions font une v\u00e9rit\u00e9\u00bb. Ensuite en leur procurant des jouissances: \u00abLa jouissance jusqu\u2019aux limites extr\u00eames que lui imposent l\u2019hygi\u00e8ne et les lois \u00e9conomiques. Sans quoi les rouages (de la civilisation industrielle) cessent de tourner\u00bb. En proc\u00e9dant de la sorte, on obtient deux r\u00e9sultats. Le premier: \u00abTout le monde est heureux\u00bb. Le second: \u00abLa stabilit\u00e9. Le besoin fondamental et ultime: la stabilit\u00e9\u00bb. Huxley ayant choisi le mode humoristique, les premiers b\u00e9n\u00e9ficiaires de cette stabilit\u00e9, les hauts dirigeants de la soci\u00e9t\u00e9, portent le titre Sa Forderie, Ford ! \u00e9tant l\u2019interjection la plus couramment utilis\u00e9e par eux.<\/p>\n<p>R\u00e9sumons cette th\u00e8se : si vous voulez utiliser toutes les ressources de la civilisation industrielle pour acqu\u00e9rir un pouvoir immense, distribuez du pouvoir d\u2019achat \u00e0 la population et recourez massivement \u00e0 la publicit\u00e9 pour la conditionner \u00e0 consommer ce que vous produisez, ce qui la rendra heureuse et la fera se complaire dans sa servitude. La th\u00e8se fut publi\u00e9e en 1931, bien avant que les id\u00e9es de Keynes sur le soutien du pouvoir d\u2019achat ne fussent connues du public et m\u00eame de la plupart des d\u00e9cideurs.<\/p>\n<p>Orwell a vu les choses d\u2019un tout autre oeil. Pour lui, c\u2019est par la privation et par la contrainte qu\u2019un pouvoir totalitaire peut le mieux assurer sa p\u00e9rennit\u00e9. Mais alors, \u00e0 quoi occupera-t-on l\u2019extraordinaire capacit\u00e9 de production qui est le propre de la civilisation industrielle? Il suffira d\u2019en d\u00e9truire le produit dans une guerre d\u2019intensit\u00e9 contr\u00f4l\u00e9e, mais perp\u00e9tuelle : \u00abL\u2019objet de la guerre n\u2019est pas de faire ou d\u2019emp\u00eacher des conqu\u00eates de territoire, mais de maintenir intacte la structure de la soci\u00e9t\u00e9\u00bb. Avec la guerre perp\u00e9tuelle qui d\u00e9truit en permanence l\u2019exc\u00e9dent de production, permettant de maintenir la population dans l\u2019\u00e9tat de p\u00e9nurie qui assure sa servilit\u00e9, le dirigeant peut ressentir \u00abl\u2019ivresse toujours croissante du pouvoir, qui s\u2019affine de plus en plus, la sensation de pi\u00e9tiner un ennemi impuissant\u00bb. La th\u00e8se d\u2019Orwell est en entier r\u00e9sum\u00e9e dans cette phrase terrible : \u00abSi vous d\u00e9sirez une image de l\u2019avenir, imaginez une botte pi\u00e9tinant un visage humain&#8230; \u00e9ternellement\u00bb.<\/p>\n<p>Le contexte dans lequel \u00e9crivait Orwell \u00e9tait celui du sortir de la deuxi\u00e8me guerre mondiale, une boucherie aux proportions titanesques. Ses r\u00e9f\u00e9rences, l\u2019auteur les a puis\u00e9es dans l\u2019Espagne de Franco, dans l\u2019Allemagne d&rsquo;Hitler et dans la Russie de Staline. Ce qui n\u2019inclinait pas aux th\u00e8ses r\u00e9jouissantes, on le comprendra.<\/p>\n<p>Des deux, c\u2019est bien s\u00fbr Huxley qui a le plus eu raison. Pour contr\u00f4ler une population et assurer son pouvoir sur elle, le plus habile est de la rendre heureuse en lui permettant de changer d\u2019auto aux deux ans. Ceci dit, Orwell a vu juste \u00e0 au moins deux niveaux. En premier lieu, il a compris que si le syst\u00e8me de production industrielle devenait trop performant \u00e0 produire des richesses, il faudra veiller \u00e0 en d\u00e9truire l\u2019exc\u00e9dent. Plut\u00f4t que construire puis d\u00e9molir des chars de combat et autres bombes volantes, il suffira de programmer \u00e0 l\u2019avance l\u2019obsolescence des dix ou quinze millions d\u2019automobiles sortants chaque ann\u00e9e des usines d\u2019un grand pays. En second lieu, le contr\u00f4le des esprits, sans lequel aucun totalitarisme ne serait possible, prend chez lui une forme plus m\u00e9canique qu\u2019all\u00e9gorique, par cons\u00e9quent beaucoup plus proche de nous. Pensons au fantastique ballet \u00e9lectronique que d\u00e9clenche l\u2019utilisation d\u2019une carte de cr\u00e9dit. \u00c0 l\u2019\u00e8re du croisement incessant d\u2019immenses bases de donn\u00e9es publiques et priv\u00e9es, on ne doit plus \u00eatre bien loin de ce que craignait Orwell : on sait tout de qui en vaut la peine ; on garde \u00e0 l\u2019oeil m\u00eame le plus insignifiant atome social. Concluons qu\u2019il ne suffit pas que les esclaves consentants jouissent, chacun \u00e0 la mani\u00e8re correspondant \u00e0 son niveau \u2014 une gigantesque t\u00e9l\u00e9 couleur pour le pauvre, un s\u00e9jour annuel sous le soleil de Cuba pour la coiffeuse, la retraite \u00e0 55 ans pour le professionnel, qui durant trente ans n\u2019aura d\u2019autre occupation que de combler de bienfaits la pr\u00e9cieuse masse de mati\u00e8re qui le compose \u2014, comme le demande la th\u00e8se d\u2019Huxley, mais encore faut-il que chacun apporte sa contribution au processus continu de destruction de l\u2019exc\u00e9dent de production, comme le requiert celle d\u2019Orwell.<\/p>\n<p>Qu\u2019advient-il, dans le contexte de cette th\u00e9orie synth\u00e9tique Huxley-Orwell, des b\u00e9b\u00e9s pr\u00e9vus par Walter Rostow? L\u2019indice synth\u00e9tique de f\u00e9condit\u00e9 est le nombre total d\u2019enfants qu\u2019auront en moyenne les femmes d\u2019un pays durant l\u2019ensemble de leur p\u00e9riode de f\u00e9condit\u00e9, entre 13 et 45 ans. Pour assurer le renouvellement d\u2019une population, il faut un indice de 2.1 (le 0.1 compense pour l\u2019infertilit\u00e9 d\u2019une proportion des femmes). Au moment o\u00f9 Rostow \u00e9crivait, les femmes am\u00e9ricaines donnaient en moyenne naissance \u00e0 trois enfants chacune. Aujourd\u2019hui, l\u2019indice n\u2019y est plus que de 1.9. En France, o\u00f9 les politiques d\u2019aide \u00e0 l\u2019enfance sont parmi les plus compl\u00e8tes, il n\u2019est que de 1.8. Au Canada, c\u2019est 1.7, comme au Japon. En Allemagne et en Italie, les femmes donnent chacune naissance \u00e0 1.4 enfant. Il semble d\u00e8s lors \u00e9tabli que les m\u00e9nages am\u00e9ricains ne pr\u00e9f\u00e8rent pas un b\u00e9b\u00e9 de plus \u00e0 un nouvel article de consommation, tout au contraire. Pas plus que les m\u00e9nages japonais, fran\u00e7ais, allemands, canadiens ou italiens. Est-ce un hasard?, les pays qui viennent d\u2019\u00eatre \u00e9num\u00e9r\u00e9s concentrent 80% de l\u2019industrie automobile mondiale. Combien de fois a-t-on vu de ces jolis couples en d\u00e9but de trentaine expliquer, l\u2019air embarrass\u00e9, qu\u2019ils ne jouissent pas d\u2019une s\u00e9curit\u00e9 financi\u00e8re suffisante pour faire un enfant. Pourtant, la jeune femme et le jeune homme, tout juste arriv\u00e9s de leurs vacances en Italie, viennent de changer d\u2019auto, laquelle, il est vrai, commen\u00e7ait \u00e0 dater puisque c\u2019\u00e9tait le mod\u00e8le d\u2019il y a trois ans, en faveur d\u2019un magnifique sedan, 205 chevaux, freins ABS, sellerie de cuir, vitres et si\u00e8ges \u00e9lectriques, syst\u00e8me de son \u00e0 six haut-parleurs, une aubaine disent-ils, \u00e0 seulement 28 297 $, 32 683 $ avec les taxes. Il suffit de leur dire : \u00abOh !, ce qu\u2019elle est belle votre nouvelle auto\u00bb pour voir leurs yeux p\u00e9tiller de joie. La jouissance jusqu\u2019aux limites extr\u00eames&#8230;<\/p>\n<p>Cette th\u00e9orie ne se limite pas \u00e0 expliquer pourquoi la natalit\u00e9 est en baisse partout en occident, mais aussi pourquoi on commence \u00e0 y manquer de livres dans les \u00e9coles. La canalisation de ressources suffisantes dans le syst\u00e8me d\u2019enseignement national suppose la reconnaissance d\u2019un besoin \u00e0 ce niveau par une majorit\u00e9 au sein de la population, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il s\u2019agit par essence d\u2019un domaine de prise de d\u00e9cision d\u00e9mocratique. \u00c0 richesse nationale \u00e9gale, une hausse de l\u2019investissement dans l\u2019\u00e9ducation signifie forc\u00e9ment une diminution de la consommation priv\u00e9e, se traduisant par un impact n\u00e9gatif sur les fili\u00e8res de production correspondantes. Fili\u00e8res qui sont l\u2019assise sur laquelle repose le pouvoir de petits groupes de personnes. C\u2019est pourquoi une lutte ne manquera pas de s\u2019engager entre ces groupes et les forces d\u00e9mocratiques, dont l\u2019enjeu sera de choisir entre fournir des manuels scolaires en nombre suffisant \u00e0 nos enfants ou orner de chromes les pare-chocs de nos automobiles. L\u2019\u00e9volution des derni\u00e8res ann\u00e9es montre que les forces d\u00e9mocratiques perdent du terrain face au projet de mainmise sur les soci\u00e9t\u00e9s contemporaines foment\u00e9 par des groupes restreints. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que documente cette seconde partie du livre, consid\u00e9r\u00e9e dans son ensemble, en analysant le recul des forces d\u00e9mocratiques devant les int\u00e9r\u00eats li\u00e9s \u00e0 l\u2019automobile.<\/p>\n<p>D\u2019aucuns jugeront peu s\u00e9rieux que j\u2019aie pris mes r\u00e9f\u00e9rences quant aux principes d\u2019organisation de la soci\u00e9t\u00e9 industrielle contemporaine chez les philosophes-romanciers plut\u00f4t que chez les classiques du marxisme. Le fait est que Marx ne suppose que b\u00eatise chez les capitalistes, intelligence et d\u00e9sint\u00e9ressement chez les travailleurs, des postulats qui doivent l\u2019un comme l\u2019autre \u00eatre rejet\u00e9s. La grande erreur de Marx, plus encore de ceux qui se sont r\u00e9clam\u00e9s de lui, aura \u00e9t\u00e9 d\u2019ignorer la grande capacit\u00e9 d\u2019adaptation du capitalisme, ce qui suppose que ses dirigeants soient des plus intelligents, ou sinon qu\u2019ils sachent s\u2019entourer de gens intelligents. Venant en corollaire, la plupart des marxistes n\u2019auront pas compris combien il \u00e9tait facile de rendre heureuse une population et, gr\u00e2ce \u00e0 ce bonheur si g\u00e9n\u00e9reusement dispens\u00e9, \u00e0 chacun selon ses attentes, de tuer dans l\u2019oeuf toute vell\u00e9it\u00e9 de d\u00e9viance.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que s\u2019ach\u00e8ve l\u2019exploration th\u00e9orique peu orthodoxe \u2014Huxley et Orwell plut\u00f4t que Marx ! \u2014 que j\u2019ai crue utile avant de plonger dans les chiffres. Dans tout ce que nous venons de voir, l\u2019automobile fut d\u00e9terminante. Chez tous les \u00e9conomistes cit\u00e9s, elle a occup\u00e9 une large part dans l\u2019explication propos\u00e9e. Ce n\u2019est pas un hasard. L\u2019automobile est en effet la pierre angulaire des \u00e9conomies capitalistes avanc\u00e9es, comme je le montrerai \u00e0 partir de maintenant.<\/p>\n<p>Le livre noir de l&rsquo;automobile : exploration du rapport malsain de l&rsquo;homme contemporain \u00e0 l&rsquo;automobile<br \/>\nRichard Bergeron<br \/>\n\u00c9ditions Hypoth\u00e8se, 1999 &#8211; 435 pages<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/img\/2005\/06\/livrenoir-1.gif\" alt=\"\" width=\"151\" height=\"223\" class=\"alignnone size-full wp-image-40442\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Livre Noir de l\u2019automobile, Exploration du rapport malsain de l&rsquo;homme contemporain \u00e0 l&rsquo;automobile, par Richard Bergeron.<\/p>\n","protected":false},"author":1561,"featured_media":43876,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[17],"tags":[1848,359,389,1665,210,320],"views":9690,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/163"}],"collection":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1561"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=163"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/163\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/43876"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=163"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=163"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=163"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}