{"id":170,"date":"2008-04-22T07:03:14","date_gmt":"2008-04-22T06:03:14","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/index.php\/2008\/04\/22\/la-ville-insoutenable\/"},"modified":"2018-10-31T16:28:30","modified_gmt":"2018-10-31T15:28:30","slug":"la-ville-insoutenable","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2008\/04\/22\/la-ville-insoutenable\/","title":{"rendered":"La ville insoutenable"},"content":{"rendered":"<p><strong>Les trois sources du mythe de la ville-campagne<\/strong><\/p>\n<p>La relation mill\u00e9naire entre ville et campagne, qui associait deux termes nettement distincts par leur forme autant que par leur fonction, a tendu \u00e0 se d\u00e9faire au XXe si\u00e8cle, dans les pays riches, pour laisser place \u00e0 un mixte de ces deux termes : la \u00ab\u00a0ville-campagne\u00a0\u00bb. Cet habitat d&rsquo;un genre nouveau pose de nombreux probl\u00e8mes, tant au plan social qu&rsquo;\u00e0 celui des paysages et de l&rsquo;environnement. Ceux-ci culminent aujourd&rsquo;hui en un paradoxe insoutenable : la qu\u00eate de \u00ab\u00a0nature\u00a0\u00bb (dans les repr\u00e9sentations) entra\u00eene la destruction de la nature (en termes de biosph\u00e8re). <!--more--><\/p>\n<p>Ce livre collectif s&rsquo;attache a retracer l&rsquo;histoire des motivations qui ont conduit \u00e0 ce paradoxe, du mythe arcadien au lib\u00e9ralisme post-fordiste, dans trois \u00ab\u00a0bassins s\u00e9mantiques\u00a0\u00bb : l&rsquo;Europe occidentale, l&rsquo;Asie orientale et l&rsquo;Am\u00e9rique du nord, en \u00e9clairant leurs originalit\u00e9s mais aussi leurs multiples confluences.<!--more--><\/p>\n<p><strong>PRESENTATION<br \/>\nAugustin Berque, Philippe Bonnin, Cynthia Ghorra-Gobin<\/strong><\/p>\n<p>Ce volume d\u2019actes reprend les communications rassembl\u00e9es \u00e0 l\u2019occasion du colloque \u00ab\u00a0Les trois sources de la ville-campagne\u00a0\u00bb, qui s\u2019est tenu du 20 au 27 septembre 2004 au Centre culturel international de Cerisy-la-Salle (<a title=\"www.ccic-cerisy.asso.fr\" href=\"http:\/\/www.ccic-cerisy.asso.fr\" target=\"_blank\">www.ccic-cerisy.asso.fr<\/a>). Ce colloque, conclusion d\u2019un s\u00e9minaire collectif tenu sous le m\u00eame nom durant deux ann\u00e9es (2002-2003 et 2003-2004) \u00e0 l&rsquo;Ecole des hautes \u00e9tudes en sciences sociales, marquait l\u2019ach\u00e8vement de la premi\u00e8re \u00e9tape d\u2019un programme de recherche international coordonnant pour une p\u00e9riode de dix ans (2001-2010) un faisceau de recherches convergeant sur le th\u00e8me probl\u00e9matique de  \u00ab\u00a0L\u2019habitat insoutenable \/ Unustainability in human settlements\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire la mise en relation et l\u2019approfondissement des questions de tous ordres que, sous l\u2019angle de l\u2019habitat, pose l\u2019\u00e9vidente incompatibilit\u00e9 de notre mode de vie actuel avec le maintien des \u00e9quilibres de la biosph\u00e8re ; questions qui d\u00e9passent le seul champ de l\u2019\u00e9cologie pour s\u2019\u00e9tendre \u00e0 ceux de l\u2019\u00e9thique (avec l\u2019aggravation des in\u00e9galit\u00e9s entre les humains) et de l\u2019esth\u00e9tique (avec l\u2019enlaidissement des paysages).<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 partir des pays riches \u2013 principalement l\u2019Am\u00e9rique du Nord, l\u2019Europe occidentale, le Japon &#8211; que cet habitat triplement \u00ab\u00a0insoutenable\u00a0\u00bb tend \u00e0 s\u2019imposer dans le monde entier. Il importait donc de commencer par eux l\u2019analyse. Comme il convenait aussi de ne pas diluer celle-ci dans un questionnement tous azimuts, le choix a \u00e9t\u00e9 fait de la centrer sur le trait le plus saillant de l\u2019\u00e9volution de peuplement dans lesdits pays au cours de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle : l\u2019effacement progressif de la distinction mill\u00e9naire entre ville et campagne.<\/p>\n<p>En effet, l&rsquo;ancienne relation ville\/campagne, qui associait deux termes nettement distincts par leur forme autant que par leur fonction, s&rsquo;est d\u00e9faite au si\u00e8cle dernier pour laisser place \u00e0 un habitat d&rsquo;un genre nouveau. La fonction agricole n&rsquo;\u00e9tant plus exerc\u00e9e que par une fraction minime de la population totale, des populations au genre de vie urbain ont remplac\u00e9 dans les campagnes la paysannerie d&rsquo;autrefois, tandis que, sous l&rsquo;effet du desserrement, de l&rsquo;\u00e9talement et de la diss\u00e9mination p\u00e9riurbaine, la d\u00e9finition morphologique de la ville devenait de plus en plus floue. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne a donn\u00e9 lieu \u00e0 un foisonnement terminologique &#8211; allant de la fin des villes \u00e0 la ville \u00e9mergente, en passant par la rurbanisation, l\u2019exurbanisation, la ville-territoire, la ville-pays, la citt\u00e0 diffusa, la campagne urbaine, le p\u00e9riurbain, l\u2019edge city suivie de pr\u00e8s par l\u2019edgeless city, la ville franchis\u00e9e, etc. &#8211; dont le sens g\u00e9n\u00e9ral est qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une dynamique essentiellement urbaine, mais dans laquelle c&rsquo;est une forme d&rsquo;habitat de type rural, riche en espace et proche de la nature, qui est recherch\u00e9e. Cette ambivalence explique le choix fait ici du terme \u00ab\u00a0ville-campagne\u00a0\u00bb, pour souligner que dans ce ph\u00e9nom\u00e8ne, la ville est v\u00e9cue sous les esp\u00e8ces de la campagne.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne, en particulier par l&rsquo;usage g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 de l&rsquo;automobile qui l&rsquo;a rendu possible et qu&rsquo;il entra\u00eene, pose une s\u00e9rie de probl\u00e8mes quant \u00e0 la viabilit\u00e9 d&rsquo;un tel habitat. Dans sa forme actuelle, marqu\u00e9e par le gaspillage (d&rsquo;\u00e9nergie, d&rsquo;espace etc.), il repose en effet sur une contradiction fatale \u00e0 plus ou moins long terme : la qu\u00eate de nature (sous forme de paysages) y entra\u00eene la destruction de la nature (en termes de biosph\u00e8re). D&rsquo;un autre point de vue, social celui-ci, la ville-campagne proc\u00e8de \u00e9galement d&rsquo;une contradiction : nourrie par l&rsquo;imagerie de la communaut\u00e9 villageoise, elle repose en fait sur l&rsquo;individualisme et la s\u00e9gr\u00e9gation, donnant ainsi un sens autre au fondement social de l&rsquo;existence humaine.<\/p>\n<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne de la ville-campagne a \u00e9t\u00e9 jusqu\u2019ici \u00e9tudi\u00e9 de multiples points de vue ; lesquels, dans l\u2019ensemble, ont n\u00e9anmoins tendu \u00e0 privil\u00e9gier ses aspects les plus r\u00e9cents et les plus visibles, telle l\u2019augmentation de la mobilit\u00e9 des personnes par suite de l\u2019usage individuel de l\u2019automobile. La question est ici en revanche de savoir quelles motivations ont historiquement conduit \u00e0 l\u2019apparition puis au d\u00e9veloppement de ce ph\u00e9nom\u00e8ne, en occultant la double contradiction que l\u2019on vient de voir. Cette question porte donc sur l&rsquo;id\u00e9ologie des acteurs dudit ph\u00e9nom\u00e8ne : pourquoi des citadins id\u00e9alisent-ils un habitat rural ?<\/p>\n<p>L&rsquo;id\u00e9alisation de la maison individuelle au plus pr\u00e8s de la nature d\u00e9coule d&rsquo;une longue histoire, que l&rsquo;on renvoie commun\u00e9ment en Occident au mythe arcadien. Cette origine n&rsquo;est toutefois pas la seule. L&rsquo;hypoth\u00e8se \u00e9tait faite ici que la ville-campagne contemporaine r\u00e9sulte de la combinaison d&rsquo;un triple \u00ab\u00a0bassin s\u00e9mantique\u00a0\u00bb (Gilbert Durand), dont les trois sources sont l&rsquo;une europ\u00e9enne, la seconde chinoise, et la troisi\u00e8me nord-am\u00e9ricaine. C\u2019est dans cet ordre qu\u2019ont \u00e9t\u00e9 regroup\u00e9es, dans cet ouvrage, les diverses communications du colloque de Cerisy.<\/p>\n<p>Alors que de puissantes cit\u00e9s naissaient dans le monde grec, s\u2019y sont form\u00e9s le mythe de l&rsquo;Arcadie et la r\u00eaverie pastorale. H\u00e9siode invente l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or, Th\u00e9ocrite \u00e9crit ses Idylles puis Virgile ses Bucoliques (de boucolos, \u00ab\u00a0gardien de b\u0153ufs\u00a0\u00bb) \u00e0 destination de lettr\u00e9s urbains, chantant la vie des champs, le bonheur paisible, l&rsquo;image d&rsquo;une nature intacte que la civilisation n&rsquo;a pas encore corrompue. Cette fiction fera partie du bagage culturel oblig\u00e9 d\u00e8s la mort de Virgile, quasi d\u00e9ifi\u00e9 et dont l&rsquo;\u0153uvre sera aussit\u00f4t mise au c\u0153ur de l&rsquo;enseignement, puis red\u00e9couverte \u00e0 la Renaissance. Le mythe arcadien est repris par Claude Gell\u00e9e dit Le Lorrain, offrant une r\u00e9alit\u00e9 visuelle \u00e0 cet objet imaginaire, laquelle deviendra le mod\u00e8le des jardins anglais, cette n\u00e9o-naturalit\u00e9 o\u00f9 viennent se nicher le cottage et la villa. Ebenezer Howard poursuivra avec les cit\u00e9s-jardins, qui d\u00e9riveront en lotissements populaires (H. Sellier) apr\u00e8s des ant\u00e9c\u00e9dents bourgeois (Le V\u00e9sinet).<\/p>\n<p>Si l&rsquo;on pouvait ainsi \u00e9tablir la naissance du mythe et suivre dans les \u0153uvres cultiv\u00e9es sa filiation g\u00e9ographique et historique, il fallait aussi en examiner les r\u00e9alisations concr\u00e8tes (utopiques, \u00e9r\u00e9mitiques ou monastiques, sociales \u00e9galement), lesquelles ont plus s\u00fbrement impr\u00e9gn\u00e9 l&rsquo;imaginaire anti-urbain de populations gu\u00e8re nourries d&rsquo;humanit\u00e9s gr\u00e9co-latines. A cet \u00e9gard, les communications rassembl\u00e9es dans la premi\u00e8re partie de cet ouvrage, consacr\u00e9e au \u00ab\u00a0p\u00f4le Europe\u00a0\u00bb, ont permis, apr\u00e8s la contribution de Philippe Bonnin qui pr\u00e9cise la naissance du mythe, \u00e9tablit sa continuit\u00e9 tant id\u00e9elle que par les r\u00e9alisations mat\u00e9rielles, d\u2019\u00e9clairer ce qui n\u2019est sans doute qu\u2019une toute partie de la question. Depuis la naissance des cit\u00e9s grecques, chaque p\u00e9riode historique et chaque contexte socio-politique n\u00e9cessiterait que soient pr\u00e9cis\u00e9s les rapports ville-campagne, comme le fait Brice Gruet pour l&rsquo;\u00e9poque romaine, et comme Gijs Wallis de Vries d\u00e9crypte sa formulation chez un Gianbattista Piranesi, \u00e0 la fois r\u00e9v\u00e9lateur et producteur de repr\u00e9sentations qui influenceront durablement les productions architecturales, paysag\u00e8res et particuli\u00e8rement le jardin anglo-chinois. Ces productions id\u00e9elles sont constantes, et mobilisent toutes les formes d\u2019art, po\u00e9sie, litt\u00e9rature, chanson populaire et cin\u00e9ma, comme le montre Jacques Van Waerbeke \u00e0 propos des repr\u00e9sentation des p\u00e9riph\u00e9ries parisiennes depuis le milieu du XIXe si\u00e8cle. Auparavant, Daniel Pinson \u00e9tablit une double d\u00e9monstration : comment C\u00e9zanne est porteur dans sa peinture d\u2019un rapport abstractis\u00e9 \u00e0 la campagne, d\u2019o\u00f9 les campagnards sont absents, et comment la r\u00e9cup\u00e9ration de son \u0153uvre par une ville et une r\u00e9gion qui l\u2019avaient largement ignor\u00e9 durant sa vie, sont la base d\u2019un regard o\u00f9 ses toiles et aquarelles tiennent certainement plus de place que l\u2019exp\u00e9rience r\u00e9elle des lieux.<\/p>\n<p>Mais l\u2019actualit\u00e9 des d\u00e9bats et des inqui\u00e9tudes sur l\u2019avenir des villes, sur l\u2019angoisse de leur dissolution pose aussi la question du rapport entre connaissances et discours savants sur l\u2019objet de l\u2019urbain, et singuli\u00e8rement du \u201c p\u00e9ri-urbain \u201d, insaisissable selon les termes de Ma\u00efte Clavel (mais dont elle nous montre en fait la construction r\u00e9cente). l\u2019ensemble de ces discours, de ces vocables et de ces positions th\u00e9oriques sont mis en perspective et historicit\u00e9s au sein de la production des chercheurs par Nadine Cattan et Sandrine Berroir, en un tableau lumineux, qui nous pousse a nous poser la question de la capacit\u00e9 a produire de nouvelles repr\u00e9sentations th\u00e9oriques partag\u00e9es, d\u00e9gag\u00e9es tout a la fois du mythe qui r\u00e8gle les relations ville-campagne et de nos repr\u00e9sentations substantialistes de l\u2019espace. On sait en l\u2019occurrence qu\u2019il n\u2019est d\u2019espace que de la relation, et de la relation sociale, conflictuelle et changeante, comme nous le brosse Catherine Bidou-Zachariasen en rappelant les avatars du mod\u00e8le post-fordiste et de son influence sur l\u2019urbanisation. Les conflits dans l\u2019occupation de l\u2019espace, et la dure r\u00e9alit\u00e9 tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e du mythe arcadien, telle que la rapporte Yves Luginbuhl bouclent en quelque sorte le propos initial, \u00e0 savoir que les productions id\u00e9elles doivent toujours \u00eatre recontextualisees, historicis\u00e9es, confront\u00e9es aux conditions mat\u00e9rielles de leurs r\u00e9alisations. Pour finir, et puisqu\u2019un nouveau mythe partag\u00e9 au sein d\u2019un consensus mondial se fait jour, celui d\u2019un d\u00e9veloppement durablement possible de nos villes dans un environnement ma\u00eetris\u00e9, Jean-Pierre Traisnel apporte un regard de sp\u00e9cialiste, qui permet de confronter l\u2019analyse des repr\u00e9sentations, les productions architecturales de la ville et des formes de l\u2019habitat, \u00e0 la sanction du calcul \u00e9nerg\u00e9ticien.<\/p>\n<p>Si, avec les mythes de la \u00ab\u00a0Grande Identit\u00e9\u00a0\u00bb (Datong) ou de la \u00ab\u00a0Source aux Fleurs de P\u00eacher\u00a0\u00bb (Taohuayuan), la tradition chinoise poss\u00e8de l&rsquo;\u00e9quivalent de la pastorale gr\u00e9co-latine, elle a pour originalit\u00e9 d&rsquo;avoir saisi l&rsquo;habitat individuel hors la ville sous un angle proprement esth\u00e9tique, celui de l&rsquo;ermitage paysager. En effet l&rsquo;invention du paysage au IVe si\u00e8cle, sous les Six-Dynasties, est indissociable du ph\u00e9nom\u00e8ne de l&rsquo;\u00e9r\u00e9mitisme, qui s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9velopp\u00e9 apr\u00e8s la chute des Han. Ce courant lettr\u00e9 a engendr\u00e9 le motif de la \u00ab\u00a0cabane tress\u00e9e\u00a0\u00bb (jie lu), qui par la suite, associ\u00e9 \u00e0 l&rsquo;art des jardins, a nourri l&rsquo;esth\u00e9tique de l&rsquo;habitat dans toute l&rsquo;Asie orientale. Ce motif est en particulier \u00e0 l&rsquo;origine du pavillon de th\u00e9 de style sukiya au Japon, et il conduit \u00e0 partir de l\u00e0 au pavillon \u00e0 jardinet qui foisonne aujourd&rsquo;hui dans les banlieues nippones. Cette esth\u00e9tique, d\u00e9couverte en Europe au XVIIIe si\u00e8cle par le truchement des J\u00e9suites (telles les Lettres du P\u00e8re Attiret) et des \u00e9crits de l&rsquo;architecte William Chambers, y a contribu\u00e9 au renouveau des conceptions de l&rsquo;habitat et de l&rsquo;architecture, donnant en particulier naissance au jardin paysager. C&rsquo;est ainsi que, port\u00e9es par le courant romantique, source arcadienne et source chinoise se sont combin\u00e9es dans un plus vaste bassin s\u00e9mantique, lequel devait se transmettre au Nouveau Monde.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s le tableau g\u00e9n\u00e9ral de cette \u00e9volution dress\u00e9 par la contribution d\u2019Augustin Berque, celle de Tanaka Hidemichi (NB : dans cet ouvrage, les noms chinois, cor\u00e9ens et japonais sont donn\u00e9s dans leur ordre normal : patronyme en premier, pr\u00e9nom en second) examine sous un jour in\u00e9dit \u00ab\u00a0Le bon gouvernement\u00a0\u00bb, d\u2019Ambrogio Lorenzetti ; il se pourrait en effet que cette \u0153uvre, connue pour avoir anticip\u00e9 la peinture de paysage en Europe, ait \u00e9t\u00e9 influenc\u00e9e par les techniques picturales chinoises. L\u2019article de Mme Kang illustre, avec le cas de Yun Sondo, le paradigme lettr\u00e9 de la retraite dans la nature, que la Cor\u00e9e avait re\u00e7u de la Chine. Nous passons ensuite au Japon, avec l\u2019\u00e9tude historique faite par Toriumi Motoki du contact maison\/jardin, espace priv\u00e9\/espace public, dont les modalit\u00e9s sont compar\u00e9es avec le cas parisien, et li\u00e9es aux probl\u00e8mes actuels du paysage urbain. Guillaume Carr\u00e9 dresse un tableau des villes de l\u2019\u00e9poque d\u2019Edo, remarquables par l\u2019\u00e9tendue qu\u2019y occupent les espaces verts des temples et  des r\u00e9sidences de daimy\u00f4s, ainsi que par leur fronti\u00e8re ind\u00e9cise avec les campagnes environnantes (absence de remparts). Tsuchiya Kazuo montre ce que l\u2019architecture d\u2019une localit\u00e9 anciennement pris\u00e9e pour ses paysages, proche du mont Fuji, doit \u00e0 un tableau fameux de Sessh\u00fb : y poss\u00e9der une villa, c\u2019\u00e9tait s\u2019inscrire symboliquement dans ce tableau. Puis Kioka Nobuo nous emm\u00e8ne \u00e0 Osaka pour analyser le rapport \u00e0 la nature de la maison de ville traditionnelle (machiya), et conclure \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat de ce mod\u00e8le pour une reconsid\u00e9ration de l\u2019urbanit\u00e9 et de la soutenabilit\u00e9 dans les villes japonaises. Revenant sur l\u2019influence de la Chine en Europe, cette fois dans un cas historiquement av\u00e9r\u00e9, Mme Wu \u00e9claire la p\u00e9n\u00e9tration de l\u2019esth\u00e9tique des jardins chinois dans l\u2019Europe des Lumi\u00e8res, en distinguant les connexions profondes de la vogue superficielle et \u00e9ph\u00e9m\u00e8re des \u00ab\u00a0chinoiseries\u00a0\u00bb. Les premi\u00e8res ne sont pas sans incidence sur l\u2019\u00e9volution ult\u00e9rieure de l\u2019urbanisme en Europe (v. \u00e9galement, plus haut dans ce volume, la contribution de Gijs Wallis de Vries). De nouveau le Japon, avec l\u2019analyse faite par Higuchi Tadahiko des d\u00e9bats d\u2019id\u00e9es qui ont accompagn\u00e9 la naissance de la banlieue moderne de Tokyo :  la faiblesse de la distinction ville\/nature dans la tradition japonaise a conduit \u00e0 id\u00e9aliser le s\u00e9jour p\u00e9riurbain, mais au d\u00e9triment de la prise en compte urbanistique de cet habitat. Les deux derni\u00e8res contributions, celles de Yokohari Makoto et de Chiba Masatsugu, abordent sous un angle et avec des cas diff\u00e9rents les questions les plus r\u00e9centes pos\u00e9es par le d\u00e9veloppement des banlieues et du p\u00e9riurbain au Japon, tout en comparant le cas japonais avec le cas am\u00e9ricain, pour terminer sur le retournement de tendance que pr\u00e9sagent d\u2019une part la prochaine r\u00e9gression d\u00e9mographique du Japon, de l\u2019autre la volont\u00e9 proclam\u00e9e d\u2019y revenir \u00e0 une ville plus compacte.<\/p>\n<p>Aux Etats-Unis, la ville a \u00e9t\u00e9 n\u00e9glig\u00e9e par les P\u00e8res fondateurs, qui choisirent d&rsquo;ancrer la d\u00e9mocratie dans les valeurs du monde rural. Les Am\u00e9ricains ont longtemps pens\u00e9 que l&rsquo;industrialisation se limiterait \u00e0 l&rsquo;Ancien Monde. Ce point de vue s&rsquo;est modifi\u00e9 \u00e0 la mort de Thomas Jefferson, entra\u00eenant un d\u00e9bat sur ce que devrait \u00eatre la ville am\u00e9ricaine. Tant le transcendantalisme que le f\u00e9minisme domestique, les pasteurs, ainsi que plus tard les architectes et les urbanistes, ont plaid\u00e9 pour la famille et la maison individuelle \u00e0 proximit\u00e9 de la nature. D&rsquo;o\u00f9 la valorisation de l&rsquo;habitat suburbain, la ville \u00e9tant r\u00e9duite aux fonctions \u00e9conomiques et \u00e0 l&rsquo;acculturation des immigr\u00e9s. L&rsquo;on comprend ainsi que l&rsquo;\u00e9cologie urbaine pr\u00f4n\u00e9e par l&rsquo;Ecole de Chicago ait consist\u00e9 dans l&rsquo;analyse du comportement des populations immigr\u00e9es, travaillant dans les industries situ\u00e9es \u00e0 proximit\u00e9. Connotant un statut social plus \u00e9lev\u00e9, la suburbanisation a \u00e9t\u00e9 acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e par l&rsquo;extension du r\u00e9seau ferr\u00e9 (tramway, train), puis d\u00e9cupl\u00e9e par la diffusion de l&rsquo;automobile, tandis que les politiques f\u00e9d\u00e9rales de financement de l&rsquo;accession \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 et de d\u00e9veloppement du r\u00e9seau autoroutier permettaient aux couches moyennes de s&rsquo;installer \u00e0 leur tour en lointaine banlieue. A partir des ann\u00e9es soixante, le mouvement des droits civiques a \u00e9galement facilit\u00e9 l&rsquo;accession au \u00ab\u00a0r\u00eave am\u00e9ricain\u00a0\u00bb des minorit\u00e9s ethniques et de Noirs, g\u00e9n\u00e9ralisant ainsi la diss\u00e9mination p\u00e9riurbaine.<\/p>\n<p>Ces sp\u00e9cificit\u00e9s du contexte am\u00e9ricain ont \u00e9t\u00e9 mises en \u00e9vidence par l&rsquo;ensemble des intervenants.  La supr\u00e9matie de la maison individuelle comme mode d&rsquo;habiter dans la tradition am\u00e9ricaine remontant \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de l&rsquo;industrialisation est soulign\u00e9e par la contribution de Cynthia Ghorra-Gobin pendant que celle d&rsquo;Owen Gutfruend prend le parti d&rsquo;analyser le r\u00f4le de la politique des transports men\u00e9e par l&rsquo;Etat f\u00e9d\u00e9ral et les Etats en faveur de l&rsquo;autoroute et de la voiture tout au long du XXe si\u00e8cle. L&rsquo;article d&rsquo;Alain Suberchicot conforte cette id\u00e9e d&rsquo;une volont\u00e9 de d\u00e9centralisation \u00e9conomique par les d\u00e9cideurs am\u00e9ricains en raison de la faiblesse culturelle et \u00e9conomique du monde rural ainsi que  la mont\u00e9e du tertiaire dans l&rsquo;\u00e9conomie urbaine. Cette situation ne va pas sans poser quelques probl\u00e8mes et des conflits illustr\u00e9s par Liette Gilbert au travers des exemples de Richmond Hill et de Caledon dans la banlieue de Toronto.  Tout en r\u00e9affirmant la tradition am\u00e9ricaine en faveur de la maison individuelle et de l&rsquo;influence du mod\u00e8le de la ville-jardin chez les urbanistes et am\u00e9nageurs, Greg Hise d\u00e9montre l&rsquo;effort de \u00ab\u00a0soutenabilit\u00e9 urbaine\u00a0\u00bb entrepris par certains habitants sous l&rsquo;influence d&rsquo;associations qui leur apprennent \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer les eaux de pluie et \u00e0 r\u00e9duire le drainage d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments polluants vers la mer, et ce tout en r\u00e9duisant la d\u00e9pendance au syst\u00e8me d&rsquo;approvisionnement en eau.  Sa contribution contraste avec celle de Maria Cristina Gibelli qui fait le constat d&rsquo;un \u00e9talement urbain en plein essor car enracin\u00e9 dans la longue dur\u00e9e de la modernisation industrielle et dans les modes de vie. Pour Fr\u00e9d\u00e9ric Leriche, l&rsquo;\u00e9talement urbain ne peut se dissocier du fordisme et de la crise du capitalisme de 1929.  Cette tendance se prolongerait aussi avec l&rsquo;apr\u00e8s-fordisme m\u00eame si l&rsquo;accession \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 n&rsquo;est plus forc\u00e9ment \u00e9quivalente \u00e0 une promotion sociale. Le r\u00f4le de la puissance \u00e9tatique dans le ph\u00e9nom\u00e8ne de la ville-campagne est explicitement pris en compte dans l&rsquo;analyse de Guy Mercier avec le cr\u00e9dit hypoth\u00e9caire et le cr\u00e9dit \u00e0 la consommation.<\/p>\n<p>Si l&rsquo;influence du mod\u00e8le nord-am\u00e9ricain tend aujourd&rsquo;hui \u00e0 diffuser la ville-campagne dans l&rsquo;ensemble des pays riches, et progressivement aussi dans les pays \u00e9mergents, c\u2019est au demeurant selon des modalit\u00e9s vari\u00e9es. Les trois bassins s\u00e9mantiques ont en effet diversement combin\u00e9 leurs effets au cours de l\u2019histoire, et cette diversit\u00e9 reste sensible. Il est possible qu\u2019au Moyen \u0622ge, la paix mongole ait permis l\u2019introduction des mod\u00e8les paysagers de la Chine en Europe ; mais l\u2019\u00e9vidence est que, respectivement, le paysage \u00e0 la chinoise et le paysage \u00e0 l\u2019europ\u00e9enne ont \u00e9t\u00e9 <em>sui generis<\/em>. Au XVIIIe si\u00e8cle, les jardins chinois ont jou\u00e9 un r\u00f4le certain dans la naissance du jardin \u00e0 l\u2019anglaise, rejoignant la d\u00e9composition de la forme int\u00e9gr\u00e9e de la ville classique dans le Campo Marzio piran\u00e9sien ; mais l\u00e0 aussi, pass\u00e9 la mode \u00e9ph\u00e9m\u00e8re des chinoiseries, c\u2019est loin en de\u00e7\u00e0 des apparences qu\u2019il faut chercher la confluence r\u00e9elle des deux bassins s\u00e9mantiques. Du point de vue morphologique, cette confluence est \u00e0 l\u2019origine du mod\u00e8le de la cit\u00e9-jardin, qui aura domin\u00e9 la pens\u00e9e urbanistique au XXe si\u00e8cle. On sait aussi l\u2019influence du japonisme dans la gen\u00e8se de certains des principes de l\u2019architecture moderne. La ville-campagne contemporaine prend cependant sa source principale en Occident, car c\u2019est l\u00e0 que s\u2019est mis en place, par la combinaison du protestantisme, du capitalisme et du lib\u00e9ralisme, ce qui deviendra dans la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, aux Etats-Unis, une v\u00e9ritable \u00ab\u00a0machine \u00e0 sprawl\u00a0\u00bb (i.e. \u00e0 d\u00e9faire la ville), dans l\u2019alliance du fordisme (la consommation de masse de biens durables, l\u2019automobile en particulier) avec les politiques publiques favorisant l\u2019accession \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 de la maison individuelle et le d\u00e9veloppement du r\u00e9seau routier. Le m\u00eame mod\u00e8le, \u00e0 certaines variations pr\u00e8s, s\u2019est impos\u00e9 en Europe et au Japon, et il y produit des effets similaires.<\/p>\n<p>Au del\u00e0 de ces remarques, le d\u00e9tail des contributions de cet ouvrage montrera, selon les centres d\u2019int\u00e9r\u00eat du lecteur, quelques substantielles avanc\u00e9es dans cinq grands domaines : les notions en jeu ; la filiation et la combinaison des divers courants d\u2019id\u00e9es ; les conflits et distances entre les acteurs concern\u00e9s ; la fondation du lien social dans la nature ; la temporalit\u00e9 des ph\u00e9nom\u00e8nes. Il appara\u00eet par exemple que la notion de post-fordisme est un leurre pour ce qui concerne le ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9tudi\u00e9, car l\u2019essentiel de ce qu\u2019aura permis le fordisme (le d\u00e9placement automobile individuel) est ici plus que jamais d\u00e9terminant. Des perspectives in\u00e9dites se dessinent, par exemple avec le retournement d\u00e9mographique du Japon, dont la population plafonne et va bient\u00f4t d\u00e9cro\u00eetre, ce qui voue \u00e0 la scl\u00e9rose nombre de banlieues du si\u00e8cle dernier. Des interrogations demeurent sur les choix \u00e0 venir des g\u00e9n\u00e9rations qui, comme celle du pr\u00e9sident Bush, n\u2019ont jamais connu la ville au sens qui subsiste en Europe. Au demeurant, un large consensus s\u2019est dessin\u00e9 au cours du colloque sur la n\u00e9cessit\u00e9 de d\u00e9passer la ville-campagne, qui telle qu\u2019elle existe appara\u00eet effectivement bien peu soutenable au triple \u00e9gard de l\u2019\u00e9cologie, de l\u2019\u00e9thique et de l\u2019esth\u00e9tique.<\/p>\n<p>A. Berque, Ph. Bonnin, C. Ghorra-Gobin<\/p>\n<p><strong>La ville insoutenable<\/strong><br \/>\nAntonin Berque, Philippe Bonnin, Cynthia Ghorra-Gobin (dir.)<br \/>\nEditeur : Belin<br \/>\nCollection : Mappemonde<br \/>\nParution : 16\/06\/2006<br \/>\nNombre de pages : 366<br \/>\nDimensions : 24.00 x 17.00 x 2.00<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/wp-content\/themes\/mimbo2.2\/images\/ville-insoutenable.jpg\" alt=\"La ville insoutenable\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les trois sources du mythe de la ville-campagne La relation mill\u00e9naire entre ville et campagne, qui associait deux termes nettement distincts par leur forme autant que par leur fonction, a <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2008\/04\/22\/la-ville-insoutenable\/\">Lire la suite&#8230;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":38,"featured_media":41258,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[165,17],"tags":[103,129,370,11,1670,389,1002,1665,121,61,347,122,251,19,35,97,34],"views":7229,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/170"}],"collection":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/38"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=170"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/170\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/41258"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=170"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=170"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=170"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}