{"id":18168,"date":"2012-08-25T21:52:18","date_gmt":"2012-08-25T20:52:18","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/?p=18168"},"modified":"2020-08-24T10:08:57","modified_gmt":"2020-08-24T09:08:57","slug":"le-cauchemar-du-satiriste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2012\/08\/25\/le-cauchemar-du-satiriste\/","title":{"rendered":"Le cauchemar du satiriste"},"content":{"rendered":"<p>Le satiriste est une esp\u00e8ce menac\u00e9e. Qu&rsquo;il exerce ses talents en tant qu&rsquo;humoriste, dessinateur, quelle que soit la forme d&rsquo;art qu&rsquo;il a choisie, pour lui, les temps sont durs : la concurrence est sans piti\u00e9. <!--more--><\/p>\n<p>Mais d&rsquo;o\u00f9 vient-elle ? Y a-t-il en Chine, ou en Cor\u00e9e du Nord, des satiristes \u00e0 bas salaires ? Assistons-nous \u00e0 la d\u00e9localisation de la satire, vers des contr\u00e9es o\u00f9 le praticien de cet art multimill\u00e9naire est pay\u00e9 au lance-pierres ? Que nenni ! Le cauchemar du satiriste, en ce d\u00e9but de XXIe si\u00e8cle, est clairement identifi\u00e9. Il est terrible, il empire jour apr\u00e8s jour, il a pour nom&#8230; Le R\u00e9el. Et son r\u00e8gne ne conna\u00eet pas la piti\u00e9.<\/p>\n<p>Insensible au ridicule, Le R\u00e9el rappelle chaque jour au satiriste la fragilit\u00e9 de son art. Quelle que soit son imagination, le satiriste ne peut plus ouvrir un journal sans craindre que sa satire n&rsquo;ait \u00e9t\u00e9 d\u00e9pass\u00e9e, que dis-je, \u00e9crabouill\u00e9e par Sa Majest\u00e9 Le R\u00e9el.<\/p>\n<p>Prenons l&rsquo;exemple de la voiture. Le fait que cette machine participe dans une mesure importante \u00e0 la destruction de la plan\u00e8te a tendance \u00e0 quelque peu vous irriter ? Sans doute n&rsquo;\u00eates vous pas un fan de l&rsquo;ex-pr\u00e9sident, et vous pensez b\u00eatement que \u00ab\u00a0tout n&rsquo;est pas possible\u00a0\u00bb, par exemple utiliser une machine qui d\u00e9truit le climat de la Terre ? Afin de r\u00e9duire la pression qui risque de finir par vous faire exploser, vous d\u00e9cidez de tourner en d\u00e9rision les utilisateurs de cette machine. Vous prenez alors une grande bouff\u00e9e d&rsquo;air, un bon Cappuccino, et vous dites \u00e0 votre imagination : \u00ab\u00a0vole\u00a0\u00bb. Et vous vous laissez aller.<\/p>\n<p>Vous inventez alors une histoire absurde \u00e0 souhait. A une \u00e9poque o\u00f9 il est clair qu&rsquo;une partie de l&rsquo;humanit\u00e9 an\u00e9antit la nature dont elle est elle-m\u00eame un \u00e9l\u00e9ment, des milliers de bip\u00e8des se r\u00e9unissent dans une \u00e9glise, appelons-la l&rsquo;Eglise de la plus grande gr\u00e2ce. Et situons-la \u00e0 Detroit, aux Etats-Unis. Puis d\u00e9lirons, et imaginons que la pieuse assembl\u00e9e a plac\u00e9 au sein de l&rsquo;\u00e9glise en question, au beau milieu de l&rsquo;autel&#8230; des 4 x 4. C&rsquo;est un peu pouss\u00e9, certes, mais par d\u00e9finition, la satire repose sur une bonne tranche d&rsquo;exag\u00e9ration. Et c&rsquo;est alors que le r\u00e9v\u00e9rend, appelons-le Charles Ellis, pour faire couleur locale, se mettrait \u00e0 prier devant ces dieux de m\u00e9tal et de plastique, afin que les Etats-Unis continuent \u00e0 construire un maximum de ces machines \u00e0 d\u00e9truire la Vie !<\/p>\n<p>Un peu gros, peut-\u00eatre. La satire n&rsquo;est efficace que si elle maintient un lien, aussi t\u00e9nu soit-il, avec la r\u00e9alit\u00e9. Du moins le croyait-on. En fait, cela s&rsquo;est effectivement pass\u00e9, en 2008 (1). Le satiriste peut toujours courir apr\u00e8s Le R\u00e9el, il semble bien qu&rsquo;une partie de nos contemporains ait d\u00e9cid\u00e9 une fois pour toutes que le cauchemar \u00e9veill\u00e9 qu&rsquo;est l&rsquo;an\u00e9antissement de la nature par une partie de l&rsquo;humanit\u00e9 ne suffise pas. Pendant que nous sombrons, il faut en plus que nous soyons totalement, absolument, ridicules. Un peu comme ces g\u00e9nocidaires qui humilient leurs victimes avant de passer \u00e0 l&rsquo;acte.<\/p>\n<p>Mais un satiriste, de par sa formation professionnelle, est r\u00e9silient : il en a vu d&rsquo;autres. Alors il repart \u00e0 la charge des moulins qui tournoient au loin. Et il se dit qu&rsquo;il peut faire pire que Le R\u00e9el, dont l&#8217;empire, pourtant, dicte sa loi \u00e0 ce qui reste de la plan\u00e8te et au temps. Le satiriste se dit qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 timor\u00e9, ce qui dans son m\u00e9tier ne pardonne pas. Soit. On ne l&rsquo;y reprendra plus. Cette fois, il va mettre le paquet. La ficelle sera un peu grosse, mais tant pis, il faut ce qu&rsquo;il faut.<\/p>\n<p>Alors, faisant preuve d&rsquo;un certain courage, voire d&rsquo;un peu de t\u00e9m\u00e9rit\u00e9, le satiriste d\u00e9cide de situer son histoire une nouvelle fois aux Etats-Unis, le pays o\u00f9 Le R\u00e9el r\u00e8gne presque sans partage, laissant loin dans son sillage la Satire et sa cousine, l&rsquo;Ironie. Cette fois-ci, le satiriste va imaginer qu&rsquo;un artiste se pique de sauver la plan\u00e8te du d\u00e9sastre climatique.<\/p>\n<p>Ainsi, imaginons qu&rsquo;un professeur d&rsquo;art, appelons-le&#8230; Robert&#8230; Ponzio, nous explique que \u00ab <em>prot\u00e9ger la biosph\u00e8re et mod\u00e9rer le changement climatique demandera une r\u00e9flexion visionnaire<\/em> \u00bb (2). Et pour ce faire, quoi de plus satirique que de choisir d&rsquo;utiliser pr\u00e9cis\u00e9ment la machine \u00e0 d\u00e9truire le climat la plus efficace qui soit ? C&rsquo;est un peu extr\u00eame, mais nous sommes en pleine cr\u00e9ation d&rsquo;une fiction satirique.<\/p>\n<p>Donc, joignant l&rsquo;acte \u00e0 la parole, imaginons que notre visionnaire de service d\u00e9cide de monter \u00e0 bord d&rsquo;un avion de ligne sp\u00e9cialement am\u00e9nag\u00e9 pour recr\u00e9er l&rsquo;apesanteur z\u00e9ro, et qu&rsquo;il fasse ainsi des tours en avion. Tout cela, comme de bien entendu, afin de combattre le r\u00e9chauffement climatique. Et, comme touche finale, le satiriste imagine que l&rsquo;artiste en question \u00e9crit un blog. Il y raconte qu&rsquo;avant de monter dans l&rsquo;avion pour sauver le climat, il est all\u00e9 acheter des fournitures de peinture, en voiture : \u00ab (&#8230;) <em>j&rsquo;aurais pu y aller en v\u00e9lo, mais je n&rsquo;avais pas le temps <\/em>\u00bb (3). Cette histoire est peu cr\u00e9dible, mais au moins, cette fois, le satiriste est s\u00fbr de son fait : Le R\u00e9el ne pourra pas faire \u00ab\u00a0mieux\u00a0\u00bb. Si ? Si. Le R\u00e9el a fait tout cela. Robert Ponzio existe, et il a fait un vol en avion sp\u00e9cial z\u00e9ro gravit\u00e9 dans le noble but d&rsquo;alerter sur la destruction du climat. Deux \u00e0 z\u00e9ro, balle au centre. Derni\u00e8re tentative de l&rsquo;artiste satirique.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre qu&rsquo;une satire des Etats-Unis n&rsquo;est plus possible, ce qui constitue peut-\u00eatre le diagnostic le plus dantesque que l&rsquo;on puisse faire d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9. Mais <em>quid <\/em>de notre bon vieux pays ? Certainement, chez nous, les Gaulois, il doit encore \u00eatre possible de pratiquer l&rsquo;art de la satire. Et n&rsquo;h\u00e9sitons pas \u00e0 forcer le trait, en allant encore plus loin dans l&rsquo;absurdit\u00e9, afin de remettre Sa Majest\u00e9 Le R\u00e9el \u00e0 sa place. Alors imaginons. Imaginons une \u00e9mission consacr\u00e9e \u00e0 la protection de la nature, sur une radio de service publique, France Inter par exemple. On placerait les personnages dans l&rsquo;\u00e9mission \u00ab\u00a0CO2 mon amour\u00a0\u00bb. Il s&rsquo;agirait de personnes pr\u00e9sent\u00e9es comme de grands \u00e9cologistes. L&rsquo;un serait, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, le directeur d&rsquo;une organisation environnementaliste, disons le WWF France, et il s&rsquo;appellerait Serge Orru. Et un autre intervenant serait, disons, photographe, et serait pr\u00e9sent\u00e9 comme \u00e9tant un \u00ab\u00a0\u00e9co-citoyen\u00a0\u00bb, et on l&rsquo;appellerait Yann Arthus-Bertrand (4).<\/p>\n<p>Le fil d&rsquo;Ariane de l&rsquo;\u00e9mission serait un festival \u00e9cologiste en Corse, que l&rsquo;on appellerait \u00ab\u00a0Le festival du vent\u00a0\u00bb. Et l\u00e0, la satire commencerait, sauvage, d\u00e9brid\u00e9e. D&rsquo;abord, sur le site internet du festival \u00e9cologique en question, il y aurait une rubrique \u00ab\u00a0Y aller\u00a0\u00bb, et l&rsquo;on vous expliquerait comment se rendre \u00e0 ce festival \u00ab <em>en avion avec Air France <\/em>\u00bb (5). Bien imagin\u00e9, non ? Rien qu&rsquo;avec une entr\u00e9e en mati\u00e8re pareille, Le R\u00e9el est enfonc\u00e9. Mais le satiriste ne s&rsquo;arr\u00eaterait pas en si bon chemin. Les deux intervenants imagin\u00e9s par notre artiste expliqueraient \u00e0 quel point les atteintes au climat sont graves, tr\u00e8s graves, ma brave dame. Et juste apr\u00e8s nous en avoir tartin\u00e9 quelques bonnes couches bien grasses, ils nous diraient tous les deux qu&rsquo;il viennent r\u00e9cemment de participer activement \u00e0 la destruction dudit climat, en utilisant la machine <em>la <\/em>plus efficace pour le d\u00e9truire, appel\u00e9e \u00e9galement, de mani\u00e8re euph\u00e9mistique d\u00e9sormais, \u00ab\u00a0avion\u00a0\u00bb. L&rsquo;un revenant tout juste d&rsquo;Am\u00e9rique du sud, l&rsquo;autre d&rsquo;Asie. On pourrait ainsi ajouter une note ironique et vaine \u00e0 ces personnages, si prompts \u00e0 faire \u00e9talage de leur c\u00f4t\u00e9 \u00ab\u00a0jet-set\u00a0\u00bb. Du grand art.<\/p>\n<p>Maintenant, le satiriste pose sa plume. Son auguste front se plisse, et il ressent le picotement intellectuel, doux et frissonnant, de la fl\u00e8che qui se plante au milieu de la cible, avec un \u00ab\u00a0tchack\u00a0\u00bb insolent. Le R\u00e9el ne pourrait atteindre ce degr\u00e9 d&rsquo;absurdit\u00e9, et des personnages aussi d\u00e9connect\u00e9s de la plus \u00e9l\u00e9mentaire logique, de la plus \u00e9l\u00e9mentaire morale, de la plus \u00e9l\u00e9mentaire d\u00e9cence, ne peuvent exister. Deux clowns de cet acabit ? Impossible. Orru et Artus-Bertrand sont trop mis\u00e9rablement ridicules pour \u00eatre autre chose que des marionnettes fictives, sorties de l&rsquo;imaginaire d&rsquo;un artiste qui aurait d\u00e9clar\u00e9 une guerre sans merci \u00e0 Sa Majest\u00e9 Le R\u00e9el.<\/p>\n<p>Le satiriste serait alors rassur\u00e9. Peut-\u00eatre devrions-nous le laisser r\u00eaver&#8230;<\/p>\n<p>Pierre-Emmanuel Neurohr<\/p>\n<p>Parti de la R\u00e9sistance<\/p>\n<p>(1) SUVs at altar, Detroit church prays for a bailout, Kevin Krolicki et<br \/>\nSoyoung Kim, Reuters, 8.12.08.<br \/>\n(2) Right brain alert: Can teaching art to future scientists help save<br \/>\nthe planet?, Joe Romm, Climate Progress, 8.12.08.<br \/>\n(3) Seeing the Big Picture on Climate Change, Robert Ponzio, Hardcore<br \/>\npainting, 5.12.08.<br \/>\n(4) Le Festival du Vent, CO2 mon amour, France Inter, 1.11.08.<br \/>\n(5) Le Festival du Vent<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le satiriste est une esp\u00e8ce menac\u00e9e. 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