{"id":20667,"date":"2013-09-27T07:02:37","date_gmt":"2013-09-27T06:02:37","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/?p=20667"},"modified":"2016-05-17T12:21:21","modified_gmt":"2016-05-17T11:21:21","slug":"automobile-ou-les-lois-de-la-jungle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2013\/09\/27\/automobile-ou-les-lois-de-la-jungle\/","title":{"rendered":"Automobile ou les lois de la jungle"},"content":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0<em>Sc\u00e8nes de la vie future<\/em>\u00ab\u00a0est le r\u00e9cit par Georges Duhamel de son voyage aux \u00c9tats-Unis r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 la fin de l&rsquo;ann\u00e9e 1929. L&rsquo;arriv\u00e9e de Duhamel sur le nouveau continent se fait par la Nouvelle-Orl\u00e9ans, puis il r\u00e9alise une remont\u00e9e des \u00c9tats-Unis le long du Mississippi, un long s\u00e9jour \u00e0 Chicago puis \u00e0 New York. Tout au long de son voyage, l&rsquo;auteur est guid\u00e9 par ses h\u00f4tes qui l&#8217;emm\u00e8nent dans divers lieux et lui pr\u00e9sentent les diff\u00e9rentes facettes du jeune pays, notamment son industrie en plein essor (usines automobiles et abattoirs Swift &amp; Company), ses r\u00e9alisations architecturales et moyens de transport (l\u2019Elevated de Chicago), ainsi que les activit\u00e9s culturelle, sportive, et cin\u00e9matographique. <!--more--><\/p>\n<p><em>Duhamel tout au long de ce p\u00e9riple, bien qu&rsquo;il reconnaisse le dynamisme et l&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 technique des Am\u00e9ricains, est horrifi\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9 de consommation qui se pr\u00e9sente sous ses yeux, d\u00e9nu\u00e9e pour lui d&rsquo;\u00e2me et d&rsquo;attraits, o\u00f9 seuls l&rsquo;argent, le gain de temps, la production de masse, la publicit\u00e9, et les r\u00e8gles morales puritaines (le voyage se d\u00e9roule en pleine prohibition) sont les fondements de la civilisation am\u00e9ricaine. Sous la forme de courts chapitres d\u00e9di\u00e9s chacun \u00e0 un aspect de cette vie qu&rsquo;il d\u00e9couvre, et qu&rsquo;il pressent devoir inexorablement s&rsquo;imposer \u00e0 terme en Europe, Duhamel d\u00e9crit avec un ton ironique et acerbe cette soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine o\u00f9 l&rsquo;Homme s&rsquo;efface derri\u00e8re la machine et le profit, au prix de son asservissement.<\/em><\/p>\n<p><strong>Automobile ou les lois de la jungle (extrait)<\/strong><\/p>\n<p>On m\u2019a montr\u00e9, dans les \u00e9tats m\u00e9ridionaux, quelques arpents de la for\u00eat vierge. Ils sont soigneusement enclos de treillages barbel\u00e9s. Ils appartiennent \u00e0 des propri\u00e9taires attentifs qui prot\u00e8gent un coin de solitude contre les fureurs civilisatrices, comme on garde un objet pr\u00e9cieux dans une vitrine. La jungle, mordue de toutes parts, c\u00e8de, l\u00e2che pied, quitte la sc\u00e8ne du monde. Mais l\u2019esprit de la jungle est immortel. Il revit, \u00e0 d\u00e9couvert, sur la grande route.<\/p>\n<p>Les hommes, \u00e0 force de s\u2019observer mutuellement, moisissaient dans cette contrainte infect\u00e9e d\u2019hypocrisie que l\u2019on nomme la politesse. Soigneusement masqu\u00e9s, contenus, leurs d\u00e9fauts et leurs vices ne pouvaient se r\u00e9pandre librement que dans l\u2019\u00e9touffante intimit\u00e9. Des pr\u00e9jug\u00e9s de morale et de civilit\u00e9 tourmentaient les classes instruites. La lutte pour la vie, pour la meilleure place, pour la plus grosse part, conservait quelque chose de voil\u00e9, de souterrain. La hi\u00e9rarchie de l\u2019esprit t\u00e2chait encore \u00e0 se faire jour. En certains lieux, l\u2019argent pouvait m\u00eame souffrir d\u2019une sorte de discr\u00e9dit.<\/p>\n<p>L\u2019automobile est venue. Elle a chang\u00e9 tout cela. Elle a fait dispara\u00eetre toutes les simagr\u00e9es. Elle a fait tomber les masques, elle a remis en honneur le libre jeu des natures et des passions. Elle a renvoy\u00e9 chacun \u00e0 sa place. Elle a restitu\u00e9 le r\u00e8gne de la force. Et quelle force, je vous prie ? Celle de l\u2019argent, la seule, en d\u00e9finitive, qui compte et qui puisse triompher.<\/p>\n<p>Cet homme que ses plus indulgents amis tiennent pour un sot, que sa femme d\u00e9daigne, \u00e0 qui nul ne voudrait confier la moindre affaire s\u00e9rieuse, cet homme qui n\u2019est pas capable de porter lui-m\u00eame sa valise, qui n\u2019est pas sens\u00e9, pas adroit, que l\u2019on n\u2019\u00e9coute gu\u00e8re quand il parle, que l\u2019on ne peut lire s\u2019il \u00e9crit, qui n\u2019a ni ressort moral, ni courage v\u00e9ritable, nulle autorit\u00e9, nul empire, cet homme monte dans son automobile. Superbe revanche des vaniteux et des incapables ! Cet homme, qui n\u2019oserait pas signifier sa volont\u00e9 \u00e0 un cheval, sait qu\u2019il peut tout demander \u00e0 une m\u00e9canique. Allons ! Qu\u2019est-ce que \u00e7a p\u00e8se ? Quinze cents kilos, peut-\u00eatre ? Eh bien ! voyez : j\u2019appuie du pied sur cette petite p\u00e9dale et les quinze cents kilos, nous allons les enlever jusqu\u2019en haut de cette montagne, \u00e0 la vitesse d\u2019un train rapide. Je tourne \u00e0 droite, je tourne \u00e0 gauche. Arr\u00eater ? J&rsquo;arr\u00eate comme je veux et je repars comme je veux. Je suis un homme tr\u00e8s puissant, tr\u00e8s intelligent, tr\u00e8s adroit. Voici la grande route. Voici la jungle. Place \u00e0 l\u2019argent ! Je connais les r\u00e8gles, elles sont simples : je d\u00e9passe tous ceux qui sont moins riches que moi. Je me laisse, forc\u00e9ment, d\u00e9passer par les autres. Rien de plus clair.<\/p>\n<p>Un constructeur d\u2019automobiles me disait, un jour, avec un sourire d\u00e9color\u00e9 : \u00abNous avons fait tous les efforts imaginables pour mettre cet \u00e9tonnant instrument entre les mains du premier venu, car c\u2019est le premier venu notre principal client. Celui qui n\u2019est bon \u00e0 rien est encore bon \u00e0 conduire une auto.\u00bb<\/p>\n<p>Ces industriels, qui sont aussi des psychologues, ont r\u00e9ussi bien au-del\u00e0 de leurs espoirs. Le succ\u00e8s de l\u2019auto se trouve tout entier dans cette remise d\u2019une puissance mat\u00e9rielle \u00e9norme \u00e0 des gens qui, souvent, n\u2019en m\u00e9ritent aucune et n\u2019en poss\u00e9deraient aucune sans cette miraculeuse m\u00e9canique.<\/p>\n<p>Les effets de cette vulgarisation de la force valent d\u2019\u00eatre admir\u00e9s. L\u2019auto est un levier qui grandit tous nos vices et n\u2019exalte pas nos vertus. L\u2019auto fait surgir du tr\u00e9fonds de notre \u00eatre toutes sortes de traits curieux qui ne sont pas, en g\u00e9n\u00e9ral, \u00e0 notre honneur. Elle nous r\u00e9v\u00e8le, en les soulignant, les lin\u00e9aments les moins nobles de notre nature. D\u2019un sensible, elle fait un nerveux et d\u2019un nerveux un d\u00e9ment. D\u2019un fort, elle fait un brutal et d\u2019un brutal une b\u00eate. Elle offre d\u2019inimaginables occasions de hargne, de perfidie, de l\u00e2chet\u00e9. Elle pose \u00e0 nos vertus des probl\u00e8mes insolubles parce que l\u2019exp\u00e9rience et la loi, en France du moins, les ont \u00e0 jamais embrouill\u00e9s : \u00abVais-je prendre dans ma voiture cette vieille femme qui porte un si lourd fardeau ? Ah bien ! oui ! pour qu\u2019en cas d\u2019accident elle me r\u00e9clame une fortune ! Vais-je m\u2019arr\u00eater, de nuit, sur cette route d\u00e9serte, pr\u00e8s de cette voiture en panne dont les occupants me font signe ? Pour tomber sur un parti de voleurs et d\u2019assassins ! Merci ! Donnons les gaz. Vais-je risquer ma vie pour cet ivrogne, ce clochard, cet infirme ? Tant pis ! L\u2019assurance paiera !\u00bb<\/p>\n<p>La seule vraie chance, en auto, c\u2019est que l\u2019auto de l\u2019Autre est vuln\u00e9rable aussi. Ah! s\u2019il pouvait nous heurter, nous \u00e9carter, nous balayer sans se faire de mal \u00e0 soi-m\u00eame !<\/p>\n<p>Allons, plus vite ! Plus vite ! Nous avions pens\u00e9 d\u2019abord que l\u2019auto tuerait l\u2019ennui. Si nous pressons la voiture, c\u2019est que la route est longue et que l\u2019ennui nous poursuit.<\/p>\n<p>Pour aller lentement avec plaisir, il faut savoir aller tr\u00e8s vite ; mais, quand on sait aller tr\u00e8s vite, on ne va plus jamais lentement.<\/p>\n<p>La vitesse me permet ainsi de me d\u00e9rober aux regards de ceux que j\u2019offense, que je souille, que je g\u00eane, que je menace. Ils ont \u00e0 peine le temps de me voir. Je n\u2019ai presque pas le temps d\u2019avoir honte. L\u2019auto me permet d\u2019\u00eatre impun\u00e9ment mufle et l\u00e2che.<\/p>\n<p>Voir rena\u00eetre sur la grande route les traditions chevaleresques ? La bonne plaisanterie. C\u2019est sur la grande route que l\u2019on apprend \u00e0 juger les hommes, tr\u00e8s souvent \u00e0 les m\u00e9priser, toujours \u00e0 les craindre.<\/p>\n<p>On a fait des r\u00e8gles, un code. D\u00e9rision ! D\u00e9rision ! La route est au plus rapide, comme la jungle au plus fort. De m\u00eame que les animaux, nous ne cherchons qu\u2019une chose : intimider l\u2019ennemi. Car l\u2019Autre, c\u2019est l\u2019ennemi.<\/p>\n<p>Ils disent : quel beau sport ! Un sport de paresseux que l\u2019esprit d\u00e9serte vite et dans lequel les muscles ont de moins en moins de part.<\/p>\n<p>Qu\u2019est la difficult\u00e9 de l\u2019automobile, aujourd\u2019hui, au prix de celle que l\u2019on trouve \u00e0 jouer, m\u00eame modestement, de la fl\u00fbte ou du violon ?<\/p>\n<p>L\u2019auto n\u2019a pas conquis l\u2019espace. Elle l\u2019a perdu, g\u00e2t\u00e9. Il n\u2019y a plus de solitude, plus de silence, plus de refuges. Qui fuit la ville en auto retrouve tout de suite la ville.<\/p>\n<p>Mais heureux, heureux le cheval ! Il ne souffrira plus. C\u2019est lui le h\u00e9ros de la f\u00eate. Il ne tremblera plus sur ses pattes roidies. Il ne sera plus relev\u00e9 \u00e0 coups de pied et \u00e0 coups de fouet. L\u2019auto va le dispenser de souffrir et surtout de vivre. Le meilleur service que l\u2019on puisse rendre \u00e0 cette bonne b\u00eate, c\u2019est de le soulager de l\u2019existence. Le non-\u00eatre n\u2019est pas terrible. C\u2019est ne-plus-\u00eatre qui nous fait horreur.<\/p>\n<p><em>Georges Duhamel, \u00abAutomobile ou les lois de la jungle\u00bb (extrait), Sc\u00e8nes de la vie future, 1930.<\/em><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/img\/2013\/09\/duhamel.jpg\" alt=\"duhamel\" width=\"329\" height=\"473\" class=\"alignnone size-full wp-image-29727\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Sc\u00e8nes de la vie future\u00ab\u00a0est le r\u00e9cit par Georges Duhamel de son voyage aux \u00c9tats-Unis r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 la fin de l&rsquo;ann\u00e9e 1929. 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