{"id":27163,"date":"2015-03-26T09:23:59","date_gmt":"2015-03-26T08:23:59","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/?p=27163"},"modified":"2023-03-09T15:10:58","modified_gmt":"2023-03-09T14:10:58","slug":"proposition-de-cite-utopique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2015\/03\/26\/proposition-de-cite-utopique\/","title":{"rendered":"Proposition de cit\u00e9 utopique"},"content":{"rendered":"<p>Imaginer l\u2019inimaginable\u00a0: rues et routes sans l\u2019automobile. On ne peut pas dire qu\u2019elle fasse partie du paysage tellement elle d\u00e9tonne, dans tous les sens du terme\u00a0: g\u00eanante, inadapt\u00e9e et rendant inapte \u00e0 vivre dans un territoire o\u00f9 on devrait faire corps facilement, naturellement. Alors l\u2019esprit s\u2019\u00e9l\u00e8ve, va se r\u00e9fugier sur les toits de la ville, qu\u2019il transforme en terrasses jardins, en pr\u00e9tendant que les habitants, les passants ou les touristes devraient de nouveau y faire soci\u00e9t\u00e9. Ce sont les rues jardin\u00e9es suspendues, imagin\u00e9es au-dessus de la rue traditionnelle, laquelle cesserait d\u2019\u00eatre le tuyau r\u00e9ceptacle du flux de ce qu\u2019on s\u2019\u00e9vertuera \u00e0 remplacer. Faudra-t-il en passer par certaines violences pour en arriver l\u00e0\u00a0? Plut\u00f4t alors en empruntant celle qui est la plus symbolique, suivant l\u2019expression \u00ab\u00a0se faire violence\u00a0\u00bb, en s\u2019obligeant \u00e0 oser l\u2019impensable, le d\u00e9rangeant et \u00e0 camper dans l\u2019inconfort de la remise en cause permanente, \u00e0 travers la dispute citoyenne. <!--more--><\/p>\n<p>Pas un jour o\u00f9 il ne ruminait sa haine contre les obstacles qu\u2019il trouvait invariablement sur son chemin. \u00c0 l\u2019aller ou au retour de la gare. M\u00eame chose pour la sup\u00e9rette. Ou encore la biblioth\u00e8que. A chaque fois il s\u2019agissait de descendre un nombre incalculable de fois du trottoir et d\u2019y remonter. Soit avec une valise \u00e0 roulette, soit \u00e0 faire suivre le caddie \u00e0 provisions, plein de victuailles ou d\u2019ouvrages plus ou moins digestes\u00a0: toujours les m\u00eames carrosseries artistiquement grimp\u00e9es sur la banquette d\u00e9di\u00e9e naturellement au pi\u00e9ton, depuis que le Grand Si\u00e8cle imagina ce dispositif pour le Pont Neuf parisien. Deux roues sur la chauss\u00e9e, les deux autres parfois au ras de l\u2019immeuble qui borde la rue. Ah \u00e7a donnait belle image de baroudeur \u00e0 l\u2019automobiliste je-m\u2019en-foutiste qui carrait-l\u00e0 ce qui restait des heures et des heures sans vrombir&#8230;\u00a0! Mais \u00e7a sciait bras et jambes du pi\u00e9ton, qui r\u00eavait alors du dispositif lib\u00e9rateur, genre couteau suisse, cach\u00e9 sous le bout de la chaussure, qu\u2019il pourrait d\u00e9clencher \u00e9lectroniquement pour picoter le flanc mou des pneumatiques accessibles\u00a0!&#8230; l\u2019impuissance quoi\u00a0!&#8230; puisque bien incapable de ma\u00eetriser son aversion pour l\u2019\u00e9lectronique, voire le moindre geste de bricolage pour mener \u00e0 bien sa vengeance&#8230; Et puis la bonne \u00e9ducation, respecter le bien d\u2019autrui&#8230; Les \u00e9ventuels emmerdes aussi&#8230;<\/p>\n<p>Au cours d\u2019une de ces sorties contrariantes, en revenant d\u2019emprunter des livres, las d\u2019avoir fait son slalom habituel, il d\u00e9cida de faire halte dans le square ombrag\u00e9 sur l\u2019itin\u00e9raire du retour. La curiosit\u00e9 le d\u00e9mangeait de parcourir plus attentivement le trait\u00e9 d\u2019urbanisme qu\u2019il avait emprunt\u00e9. Il calla son \u00e9chine moite sur le dossier d\u2019un banc public, d\u00e9capsula une cannette de boisson ferment\u00e9e et entreprit un parcours sur place, donc \u00e0 vitesse nulle, s\u00fbr alors de ne pas ajouter \u00e0 la chaleur de la journ\u00e9e d\u2019\u00e9t\u00e9 celle du m\u00e9tabolisme d\u2019un corps en mobilit\u00e9 autonome&#8230;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L\u2019univers social n\u2019est sans doute pas r\u00e9gi par le mod\u00e8le cosmologique standard. L\u2019urbanisme en particulier, qui agence nos abris et nos motifs de d\u00e9placement le long des couloirs des agglom\u00e9rations humaines qu\u2019on nomme rues, n\u2019a cess\u00e9 d\u2019osciller au gr\u00e9 des \u00e9poques\u00a0ou des autoritarismes locaux depuis plus de cinq mill\u00e9naires : tissu urbain diffus \u00e0 grandes avenues monumentalis\u00e9es ou lacis de ruelles dans un espace confin\u00e9, tels des galaxies qui se disperseraient ou se rassembleraient selon les constantes , les valeurs et les lois du moment, ou simplement suivant la n\u00e9cessit\u00e9 de se prot\u00e9ger&#8230; La d\u00e9mesure d\u2019Ur puis plus tard celle de Babylone, avant la modestie de la cit\u00e9 hell\u00e9nique, mais avant l\u2019expansion hell\u00e9nistique et romaine puis la plong\u00e9e dans le concentr\u00e9 urbain des castrums m\u00e9di\u00e9vaux, puis des corsets bastionn\u00e9s de la ville de l\u2019\u00e9poque classique &#8211; boulet m\u00e9tallique de canon et poudre du m\u00eame nom obligent -, laquelle s\u2019est finalement d\u00e9brid\u00e9e dans une g\u00e9om\u00e9trie panoptique d\u2019avenues rayonnantes, annon\u00e7ant la pulv\u00e9risation de l\u2019espace urbain \u00e0 la vitesse du carrosse, puis de celle du chemin de fer et de l\u2019automobile, par les filaments ferroviaires et autoroutiers&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Remparts.<\/p>\n<p>Ruelles.<\/p>\n<p>Avenues.<\/p>\n<p>Boulet de canon.<\/p>\n<p>Vacarme des roues de carrosse apr\u00e8s celles des chars antiques.<\/p>\n<p>Ronron lointain d\u2019innombrables moteurs automobiles&#8230;<\/p>\n<p>Lenteur&#8230; douceur&#8230; Calme champ\u00eatre.<\/p>\n<p><a title=\"http:\/\/carfree.fr\/img\/2015\/03\/utopie.jpg\" href=\"http:\/\/carfree.fr\/img\/2015\/03\/utopie.jpg\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignnone size-full wp-image-27165\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/img\/2015\/03\/utopie-min.jpg\" alt=\"utopie-min\" width=\"600\" height=\"274\" \/><\/a><br \/>\n<em>Cliquez sur l&rsquo;image pour l&rsquo;agrandir<\/em><\/p>\n<p>Il fut d\u00e9cid\u00e9 que dor\u00e9navant l\u2019espace primerait sur le temps et que tout am\u00e9nagement en tiendrait compte. D\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u00e9poque, \u00e0 la charni\u00e8re des XXe et XXIe si\u00e8cle, le sociologue Hartmut Rosa pr\u00f4nait la d\u00e9c\u00e9l\u00e9ration. Curieuse p\u00e9riode. C\u2019est aussi celle o\u00f9 fut mise en \u00e9vidence l\u2019expansion acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e de l\u2019univers observable&#8230; Donc les valeurs ne furent plus celles frapp\u00e9es par le diktat simpliste d\u2019E=mC2, ou des mod\u00e8les suivants, plus complexes, comme celui du pavage spatial discret de la gravit\u00e9 quantique&#8230; Pas plus de V = d\/t\u00a0plus intuitif : observable dans ces reproductions faussement anim\u00e9es de la vie quotidienne, puisque disparues, o\u00f9 des v\u00e9hicules autopropuls\u00e9s d\u00e9voraient espace, temps d\u2019utilisation et ressources diverses. D\u00e9sormais on se recentra sur la valeur de dimension z\u00e9ro, ponctuelle donc. On ch\u00e9rissait les distances faibles et le \u00ab\u00a0l\u00e0, maintenant\u00a0\u00bb. Mais on ne troqua pas le confinement du carrosse ou de l\u2019automobile, \u00e9crabouilleurs de pi\u00e9tons, pour la contemplation extatique du moment pr\u00e9sent, de chaque citadin assis sur son pas de porte. Parce que les villes continu\u00e8rent de grouiller de passants et de cyclistes, avec des transports publics ferroviaires qui leur servaient d\u2019ossature.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignnone size-full wp-image-27166\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/img\/2015\/03\/brooklyn.jpg\" alt=\"brooklyn\" width=\"600\" height=\"448\" \/><br \/>\nMais l\u2019organisme de la cit\u00e9 n\u2019avait plus les proportions monstrueuses de la Rome imp\u00e9riale ou, plus encore, de Tokyo et de Los Angeles de la p\u00e9riode p\u00e9troli\u00e8re. Et C\u00e9line n\u2019aurait pu dire d\u2019elles, comme de New York et de ses buildings au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, qu\u2019elles \u00e9taient \u00ab raides et pas baisantes du tout \u00bb : les immeubles comportaient quelques \u00e9tages, mais juste ce qu\u2019il fallait pour se payer une tranche de vie. On avait rajout\u00e9 une dimension urbaine, humaine et pratique. L\u00e0 il faut se d\u00e9barrasser de la physique et des m\u00e9taphores faciles qu\u2019elle autorise. Le plein et le vide et hop on voit le plan de n\u2019importe quelle cit\u00e9 antique ou des derniers si\u00e8cles. Le remplissage par les immeubles et la b\u00e9ance de l\u2019espace autour.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\" size-full wp-image-27167 alignleft\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/img\/2015\/03\/chambery.jpg\" alt=\"chambery\" width=\"300\" height=\"438\" \/>Filiforme avec la voirie, en peau de l\u00e9opard avec les ilots de verdures au centre des blocs des cit\u00e9s les plus denses, ou un saupoudrage plus ou moins structur\u00e9 de b\u00e2timents dans les concentrations urbaines comme celles d\u2019Am\u00e9rique du nord. Une fois mise de c\u00f4t\u00e9 l\u2019\u00e9chelle architecturale avec la hauteur, les fa\u00e7ades et l\u2019int\u00e9gration des immeubles dans l\u2019ensemble on penserait avoir fait le tour de la question. Mais ce serait oublier un pan entier de la g\u00e9om\u00e9trie urbaine avec le toit&#8230; en le laissant aux chats. Ici une explication s\u2019impose. Il y eut bien ces exp\u00e9riences de potagers du ciel, en cultivant la toiture terrasse de quelques gratte-ciels am\u00e9ricains, histoire de retrouver des racines si loin du sol&#8230; D\u00e9s lors la ville chercha dans le pass\u00e9 ce qui avait fait ses preuves \u00e0 l\u2019\u00e9poque et pourrait satisfaire encore les habitants du temps pr\u00e9sent. Alors la m\u00e9dina retint l\u2019attention, ses toitures-terrasses en particulier. Mais la densit\u00e9 humaine y semblait bien forte, tr\u00e8s au-del\u00e0 des dizaines de milliers d\u2019habitants au kilom\u00e8tre carr\u00e9. De m\u00eame fut examin\u00e9e la ville m\u00e9di\u00e9vale occidentale. D\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s dense, compacte, avec tout \u00e0 port\u00e9e de quelques pas, mais terriblement min\u00e9rale, surtout quand les p\u00e9riodes d\u2019expansion d\u00e9mographique co\u00efncidaient avec celles des guerres et obligeaient \u00e0 ajouter des \u00e9tages aux immeubles existants ou \u00e0 construire dans les espaces rest\u00e9s vacants. Et puis il y avait les toits\u00a0: de tuiles, d\u2019ardoises ou de lauzes, tout juste fr\u00e9quentables par les ramoneurs, les couvreurs et les guetteurs de tout poil&#8230; dont les matous. Donc fut d\u00e9cid\u00e9 d\u2019hybrider la m\u00e9dina avec la cit\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale enkyst\u00e9e dans ses enceintes fortifi\u00e9es successives. On conserva de la premi\u00e8re la toiture terrasse et on m\u00e9nagea assez d\u2019espaces libres, m\u00eame sous forme d\u2019une modeste dent creuse par ci par l\u00e0, pour corriger l\u2019impression d\u2019\u00e9touffement qu\u2019on pourrait ressentir en marchant dans une ruelle. En plus du jardin, ou de la cour derri\u00e8re l\u2019immeuble, chaque m\u00e9nage devait pouvoir jouir de son morceau de terrasse jardin au-dessus du dernier \u00e9tage. Contrairement \u00e0 l\u2019architecture et l\u2019organisation sociale urbaine fran\u00e7aise de l\u2019\u00e9poque haussmannienne, feuillet\u00e9 qui perdait en prestige vers le haut et rangeait \u00e0 la base l\u2019\u00e9lite, les immeubles du concept hybride historique ne comportait pas plus de trois \u00e9tages, et chaque m\u00e9nage en habitait une partie, toiture terrasse-jardin comprise. Le feuillet\u00e9 devenait vertical&#8230;<\/p>\n<p>Le sommet des immeubles constituait alors une vraie campagne. Juch\u00e9e \u00e0 tous les vents, au-dessus du canyon viaire, c\u2019\u00e9tait un liser\u00e9 v\u00e9g\u00e9tal qui courrait jusqu\u2019au premier carrefour, qu\u2019une passerelle pouvait enjamber, comme ces pontets m\u00e9di\u00e9vaux, mais qui eux constituaient une v\u00e9ritable pi\u00e8ce suppl\u00e9mentaire suspendue au-dessus de la chauss\u00e9e. D\u00e8s lors on ne r\u00e9ussit pas \u00e0 r\u00e9aliser la ville \u00e0 la campagne, mais \u00e0 ressusciter la campagne \u00e0 chaque coin de rue, sans que s\u2019en doute le passant d\u2019en bas. Bien qu\u2019une palme ou d\u2019autre d\u00e9bordement v\u00e9g\u00e9tal trahissent sa pr\u00e9sence. Et puis certains jardinets suspendus \u00e9taient am\u00e9nag\u00e9s de telle sorte qu\u2019un sentier ouvert au public courrait au milieu d\u2019eux, parall\u00e8lement \u00e0 la rue en contrebas, sans que le promeneur ait l\u2019impression d\u2019\u00eatre en ville, leurr\u00e9 encore par la pr\u00e9sence de petites basses cours&#8230;<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignnone size-full wp-image-27168\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/img\/2015\/03\/comparaison.jpg\" alt=\"comparaison\" width=\"600\" height=\"482\" \/><br \/>\nLe rez-de-chauss\u00e9e \u00e9tait occup\u00e9 par une myriade d\u2019\u00e9choppes ou d\u2019espaces ouverts sur la rue, c\u2019est-\u00e0-dire regardant la rue : un tabou avait \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9, et pour la bonne cause, inspir\u00e9 des \u00e9crits de l\u2019Am\u00e9ricaine Jane Jacobs, au d\u00e9but de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, en interdisant tout mur aveugle \u00e0 ce niveau, tol\u00e9rant cependant grilles et rideaux protecteurs pour les commerces. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 le meilleur garant pour animer les rues et rassurer les passants. Et c\u2019\u00e9tait le total oppos\u00e9 des dispositifs de l\u2019\u00e9poque p\u00e9troli\u00e8re et automobile, o\u00f9 des locaux de stockage cachaient une pl\u00e9thore de v\u00e9hicules sous les immeubles. Marcher dans la rue, quand elle servait principalement au flux des v\u00e9hicules, donnait l\u2019impression p\u00e9nible de progresser dans un tuyau, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un tube viaire \u00e0 ciel ouvert&#8230;<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/img\/2015\/03\/requalification.jpg\" alt=\"requalification\" width=\"600\" height=\"449\" class=\"alignnone size-full wp-image-27169\" \/><br \/>\nCette r\u00e9plique tardive des jardins suspendus de Babylone avait aussi l\u2019avantage de cr\u00e9er une urbanit\u00e9 suppl\u00e9mentaire. Elle \u00e9tait la r\u00e9plique de celle de l\u2019espace public d\u2019en bas : si fruits, l\u00e9gumes et petit animaux d\u2019\u00e9levage appartenaient bien aux habitants du foyer du dessous, les escargots pouvaient \u00eatre ramass\u00e9s par tout le monde, \u00e0 condition que la concentration des h\u00e9rissons ne les rar\u00e9fie pas trop. Et la prise des repas assez synchronis\u00e9e y permettait une copr\u00e9sence naturelle entre les riverains du ciel, qui se trouvait enrichie par les passages de fl\u00e2neurs, de touristes ou de curieux, en assurant une coproduction d\u2019urbanit\u00e9&#8230;<\/p>\n<p>Une bonne proportion des habitants pouvait se retrouver dans deux discours id\u00e9ologique diff\u00e9rents, deux partis qui structuraient le d\u00e9bat de la cit\u00e9. Il y avait d\u2019abord celui des n\u00e9o pythagoriciens, bien illustr\u00e9 par exemple avec les amateurs de bicyclette \u00e0 r\u00e9cup\u00e9ration d\u2019\u00e9nergie et \u00e0 assistance de p\u00e9dalage, plut\u00f4t technophiles, et n\u00e9o scientistes. Tout \u00e9tait analys\u00e9 chez eux \u00e0 travers la complexit\u00e9 et la transdisciplinarit\u00e9. L\u2019objectif individuel se rapprochait de celui d\u2019un humaniste de la Renaissance, en t\u00e2chant de mettre \u00e0 profit un maximum de connaissances agr\u00e9g\u00e9es pour p\u00e9n\u00e9trer un monde per\u00e7u comme une dualit\u00e9 physique et sociale. On aurait pu \u00e9galement les appeler n\u00e9o physiocrates, puisqu\u2019ils reconnaissaient comme richesse principale la simple surface sous leurs pieds. Potentiellement productive suivant un protocole qui devait toutefois m\u00e9nager sa capacit\u00e9 future de profitabilit\u00e9 pour les soci\u00e9t\u00e9s qu\u2019elle aurait \u00e0 recevoir, elle \u00e9tait \u00e0 la base de leur syst\u00e8me de valeur. Si leur mode de pens\u00e9e restait syst\u00e9mique il avait aussi ses exigences en termes de r\u00e9troaction compensatrice, mais davantage pour servir des buts conservateurs. Et c\u2019\u00e9tait l\u00e0 l\u2019un de ses principaux travers\u00a0: conserver l\u2019\u00e9quilibre plut\u00f4t que de courir le risque de la rupture possiblement cr\u00e9atrice&#8230;<\/p>\n<p>L\u2019autre courant id\u00e9ologique \u00e9tait celui des n\u00e9o diog\u00e9niques, idol\u00e2tres de la simplicit\u00e9. Parmi eux beaucoup pr\u00e9f\u00e9raient le v\u00e9lo basique, \u00e0 peine modifi\u00e9 depuis le d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, \u00e9poque qui a suivi celle de sa cr\u00e9ation, \u00e0 leurs yeux la seconde r\u00e9volution technique majeure apr\u00e8s le triptyque de la roue, de l\u2019urbanisation et de l\u2019\u00e9criture \u00e0 la fin du IVe mill\u00e9naire avant J.-C&#8230; Ils avaient \u0153uvr\u00e9 jadis pour faire dispara\u00eetre le syst\u00e8me automobile, en ne cessant d\u2019en d\u00e9montrer l\u2019inefficience \u00e9conomique et la perversit\u00e9 sociale. Les plus activistes avaient m\u00eame men\u00e9 de v\u00e9ritables actions de guerre urbaine, en d\u00e9truisant \u00e0 l\u2019explosif propuls\u00e9 le train avant de tous les gros v\u00e9hicules individuels qui roulaient dans les zones o\u00f9 ils s\u00e9vissaient. Ils prenaient soin de ne pas mettre en danger la vie du conducteur mais le bastonnaient copieusement quand il sortait hagard de son \u00e9pave fumante, avant de foutre le camp plus loin sur leur bicyclette. La r\u00e9pression \u00e0 leur \u00e9gard fut d\u2019abord plut\u00f4t disproportionn\u00e9e, avant qu\u2019ils ne b\u00e9n\u00e9ficient progressivement d\u2019une certaine mansu\u00e9tude, qui n\u2019\u00e9tait que le reflet de l\u2019approbation silencieuse du corps social face au m\u00e9pris des consid\u00e9rations socio environnementales de ces conducteurs, puis de l\u2019ensemble des automobilistes. D\u2019autres avaient pay\u00e9 de leur personne, particuli\u00e8rement leur ligne, en r\u00e9alisant des hauts faits non moins spectaculaires. Ils consistaient, de longues ann\u00e9es durant, \u00e0 s\u2019approprier la technique japonaise du sumo pour immobiliser l\u2019adversaire. Et pragmatiquement il s\u2019agissait d\u2019organiser une travers\u00e9e de la rue en jaugeant instinctivement le plus finement possible le risque de collision avec l\u2019automobile cens\u00e9e s\u2019arr\u00eater au dernier moment pour c\u00e9der le passage au pi\u00e9ton kamikaze&#8230; S\u00fbr de son coup le bip\u00e8de de cent-cinquante \u00e0 deux-cents kilos simulait la peur et sautait de toute sa masse sur l\u2019aile du v\u00e9hicule. Le m\u00e9tal froiss\u00e9 de la carrosserie ne manquait pas de d\u00e9chirer le pneumatique alors que les m\u00e9canismes de suspension et de direction pouvaient \u00eatre \u00e9galement bousill\u00e9s&#8230;<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait l\u00e0 quelques uns des fruits les plus riches de la d\u00e9marche DIY(1), \u00ab\u00a0faites par vous-m\u00eames\u00a0\u00bb, qu\u2019ont pu recueillir les \u00e9nergum\u00e8nes qu\u2019ont \u00e9t\u00e9 les robins des villes et les associations \u00e9cologistes. Le rapport anthropologique \u00e0 l\u2019automobile s\u2019\u00e9tait invers\u00e9, la hi\u00e9rarchie des modes de d\u00e9placement comme l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 qu\u2019ils induisaient\u00a0: rouler en automobile \u00e9tait alors devenu une chose honteuse et risqu\u00e9e, avec les pi\u00e9tons et les cyclistes per\u00e7us comme une menace potentielle par les derniers automobilistes&#8230;<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de ces gu\u00e9rilleros cyclistes et pi\u00e9tons le poids des n\u00e9o diog\u00e9niques dans l\u2019organisation sociale et leur capacit\u00e9 man\u0153uvri\u00e8re avaient suffit \u00e0 convaincre la soci\u00e9t\u00e9 de se d\u00e9tourner de l\u2019automobile et de miser davantage sur le qualitatif et la reconversion urbaine. Jusqu\u2019au patronat qui privil\u00e9giait alors d\u00e9sormais les micro-initiatives entrepreneuriales, mais sans garantie qu\u2019elles ne soient pas captur\u00e9es plus tard par quelques structures capitalistes, toutefois \u00e0 m\u00e9so \u00e9chelle et \u00e0 port\u00e9e locale&#8230; Ces adeptes de la simplicit\u00e9 cynique avaient toutefois \u00e0 c\u0153ur de ma\u00eetriser un ensemble de savoirs pragmatiques et de techniques utiles pour man\u0153uvrer leurs contemporains et les relations sociales qui les gouvernaient. Ainsi ils excellaient \u00e0 mettre en \u0153uvre les changements \u00e0 partir des modifications des repr\u00e9sentations qu\u2019ils induisaient. Bons psychosociologues, graphistes cr\u00e9atifs et habiles rh\u00e9teurs ils bouleversaient habilement l\u2019opinion en leur faveur. Et ce \u00e0 toutes les \u00e9chelles de la soci\u00e9t\u00e9, depuis la r\u00e9union foment\u00e9e chez l\u2019un des habitants riverains pour obtenir un am\u00e9nagement local jusqu\u2019\u00e0 un boycott r\u00e9ussi aupr\u00e8s de la population d\u2019une grande r\u00e9gion urbaine. Dans ce dernier cas ils \u00e9taient alors en capacit\u00e9 de nuire s\u00e9rieusement \u00e0 un secteur \u00e9conomique trop \u00ab\u00a0entreprenant\u00a0\u00bb \u00e0 leurs yeux, au vu de consid\u00e9rations socio environnementales locales ou globales.<\/p>\n<p>Ce dualisme philosophique laissait son empreinte dans la vie quotidienne, en particulier dans \u00ab\u00a0l\u2019espace public a\u00e9rien\u00a0\u00bb. Les technophiles tentaient d\u2019approcher l\u2019autosuffisance \u2013 \u00e9conome en d\u00e9placements \u2013 en captant le maximum d\u2019\u00e9nergie sur la toiture terrasse, qu\u2019elle soit solaire, \u00e9olienne ou bio massique. En compl\u00e9ment de ce dispositif physique \u00e9tait am\u00e9nag\u00e9 un microsyst\u00e8me digne d\u2019une exploitation conduite en polyculture \u00e9levage en mod\u00e8le r\u00e9duit. Pas un espace de la parcelle du toit qui ne contenait alors un instrument, un clapier, une cage ou une bande cultiv\u00e9e, de plantes fourrag\u00e8res, potag\u00e8res, aromatiques, m\u00e9dicinales ou d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9cologique tr\u00e8s cibl\u00e9&#8230; Pendant ce temps les cyniques t\u00e2chaient de provoquer leurs voisins besogneux en cultivant paresse, moindre action et r\u00e9flexion solitaire ou partag\u00e9e\u00a0: chaise longue, piscine gonflable remplie de la pluie de l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, four solaire pour mijoter autant de pr\u00e9parations que le permettait l\u2019astre diurne&#8230; et longue vue pour mater le voisinage ou les astres nocturnes, entre deux pr\u00e9paratifs bien m\u00e9dit\u00e9s pour le prochain chamboulement soci\u00e9tal, fut-il \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du voisinage&#8230;<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/img\/2015\/03\/diversite.jpg\" alt=\"diversite\" width=\"600\" height=\"476\" class=\"alignnone size-full wp-image-27170\" \/><br \/>\nCe travail de requalification urbaine avait apport\u00e9 densit\u00e9, urbanit\u00e9 dans les rues et diversit\u00e9 biologique et sociale, avec une participation d\u00e9mocratique sans cesse attis\u00e9e par les initiatives individuelles. Les rues par exemple, suivant leur largeur d\u2019origine \u2013 \u00e9troitesse m\u00e9di\u00e9vale ou largeur issue de la monumentalisation baroque ou encore, plus tardivement, du dispositif technique li\u00e9 au syst\u00e8me automobile \u2013, b\u00e9n\u00e9fici\u00e8rent aussi progressivement d\u2019une requalification. Les plus larges contribu\u00e8rent \u00e0 renforcer les r\u00e9seaux de tram et de train locaux en accueillant des lignes suppl\u00e9mentaires. Tandis qu\u2019un espace de douze m\u00e8tres de fa\u00e7ade \u00e0 fa\u00e7ade \u00e9tait am\u00e9nag\u00e9 en autorisant devant chez soi du petit mara\u00eechage ou un jardin d\u2019agr\u00e9ment mi public, le tout sous des arbres fruitiers ou des treilles de vigne ou d\u2019actinides (kiwis).<\/p>\n<p>Les campagnes n\u2019\u00e9taient pas en reste pour la transition des mobilit\u00e9s. Outre l\u2019offre ferroviaire et les transports publics routier, qui tractaient syst\u00e9matiquement une remorque de petites marchandises, le fret cyclable avait permis de s\u2019affranchir de l\u2019automobile et du camion. Des cubes standardis\u00e9s avaient \u00e9t\u00e9 invent\u00e9s, sorte de mini containers aux arr\u00eates ou aux sommets qui permettaient un rangement automatique au format plus grand. Suivant l\u2019encodage \u00e9lectronique de colisage ils s\u2019embo\u00eetaient en Rubik\u2019s Cube par simple contact pour former un volume standard \u00e0 enfourner dans un container classique sans autre intervention que de les verser en vrac dans une esp\u00e8ce de tambour rotatif\u2026 Productivit\u00e9 et protection de l\u2019environnement des soci\u00e9t\u00e9s, urbaines comprises, y trouvaient largement leur compte. Des v\u00e9los-tombereaux collectaient ces bo\u00eetes \u00ab\u00a0intelligentes\u00a0\u00bb pour les concentrer aux stations de chemin de fer, ou aux centres de logistique d\u00e9sormais sortis de l\u2019ancien syst\u00e8me routier. A l\u2019inverse ils assuraient leur distribution aux m\u00e9nages et \u00e0 la plupart des entreprises, les plus importantes ayant r\u00e9activ\u00e9 ou am\u00e9nag\u00e9 un embranchement ferroviaire.<\/p>\n<p>Le long des fleuves et des rivi\u00e8res qui traversaient les cit\u00e9s on n\u2019h\u00e9sitait pas \u00e0 cr\u00e9er ou recr\u00e9er un spectacle d\u2019activit\u00e9 portuaire. Ainsi d\u2019anciennes grues de d\u00e9chargement \u00e9taient install\u00e9es pour le plus grand bonheur des habitants comme des touristes, baigneurs ou amateurs de points de vue panoramiques. Soit ils s\u2019installaient en haut de la cabine pivotante, correspondant au cinqui\u00e8me \u00e9tage d\u2019un immeuble, soit ils partaient dans une nacelle, command\u00e9e par elle, v\u00e9ritable panier \u00e0 friteuse ou panier \u00e0 salade grand mod\u00e8le, pouvant contenir une dizaine de candidats \u00e0 la trempette, et qu\u2019un m\u00e9canisme d\u00e9posait d\u00e9licatement sur le bord du cours d\u2019eau et sans que le thorax des baigneurs les moins \u00e9lanc\u00e9s soit submerg\u00e9. Le succ\u00e8s de cette attraction \u00e9tait garanti aux jours les plus chauds de l\u2019ann\u00e9e, et malgr\u00e9 la batterie des grues install\u00e9es la queue des connaisseurs de ce divertissement ne disparaissait que tard le soir&#8230; C\u2019\u00e9tait l\u00e0 encore un voyage ponctuel, sur place, et amphibie avec la transition de phase air eau corporellement la mieux v\u00e9cue.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/img\/2015\/03\/trempette.jpg\" alt=\"trempette\" width=\"600\" height=\"252\" class=\"alignnone size-full wp-image-27171\" \/><br \/>\n&#8230;<\/p>\n<p>De larges gouttes de pluie froide r\u00e9veill\u00e8rent l\u2019apprenti urbaniste\u00a0: la chaude journ\u00e9e de juin avait fini par condenser les premiers cumulonimbus d\u2019\u00e9t\u00e9. Il \u00e9tait temps de refermer l\u2019ouvrage emprunt\u00e9 \u00e0 la biblioth\u00e8que et de le mettre \u00e0 l\u2019abri dans le caddie. Il sentait qu\u2019il serait pr\u00e9f\u00e9rable de s\u2019attarder dans un caf\u00e9 pour ne pas se tremper compl\u00e8tement&#8230;<\/p>\n<p>(1) Do It Yourself<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Imaginer l\u2019inimaginable\u00a0: rues et routes sans l\u2019automobile. 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