{"id":36759,"date":"2016-05-25T09:16:33","date_gmt":"2016-05-25T08:16:33","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/?p=36759"},"modified":"2020-10-21T14:54:23","modified_gmt":"2020-10-21T13:54:23","slug":"le-mythe-de-lautomobilite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2016\/05\/25\/le-mythe-de-lautomobilite\/","title":{"rendered":"Le mythe de l&rsquo;automobilit\u00e9"},"content":{"rendered":"<p>Voici un extrait du livre de Jos\u00e9 Ardillo, \u00ab\u00a0Les illusions renouvelables,\u00a0\u00bb intitul\u00e9 \u00ab\u00a0le mythe de l&rsquo;automobilit\u00e9.\u00a0\u00bb <!--more--><\/p>\n<p><strong>Le mythe de l&rsquo;automobilit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Symbole pour beaucoup de la guerre imp\u00e9rialiste, l\u2019automobile est paradoxalement l\u2019un des \u00e9l\u00e9ments qui a apport\u00e9 la paix en Occident \u2013 ou plus exactement une forme de pacification. \u00c0 partir de la Seconde Guerre mondiale, la classe ouvri\u00e8re en Europe et aux \u00c9tats-Unis a peu \u00e0 peu commenc\u00e9 \u00e0 avoir acc\u00e8s au commerce normalis\u00e9 de marchandises\u00a0: logements urbains, appareils \u00e9lectrom\u00e9nagers, boissons, nourriture industrielle, cin\u00e9ma, t\u00e9l\u00e9vision et, surtout, automobile et moyens de transport motoris\u00e9s int\u00e9gr\u00e9s dans un r\u00e9seau routier en constante expansion.<\/p>\n<p>Il est difficile d\u2019estimer jusqu\u2019\u00e0 quel point la mobilit\u00e9 offerte par les v\u00e9hicules personnels a servi de moyen de compensation pour de vastes couches de la population. L\u2019automobile est associ\u00e9e \u00e0 une forme de libert\u00e9 dans le monde actuel, car elle conf\u00e8re aux individus un moyen de se d\u00e9placer ais\u00e9ment d\u2019un endroit \u00e0 un autre dans un laps de temps relativement court. L\u2019\u00e8re moderne a ainsi rendu possible le d\u00e9veloppement du mouvement \u00e0 un niveau in\u00e9dit.<\/p>\n<p>L\u2019automobile peut-\u00eatre con\u00e7ue comme un vecteur \u00e0 la fois de guerre et de paix. D\u2019une certaine mani\u00e8re, la structure sociale et \u00e9conomique de l\u2019automobilit\u00e9 serait l\u2019arri\u00e8re-plan d\u2019une guerre mondiale pour le contr\u00f4le des ressources \u00e9nerg\u00e9tiques et des mati\u00e8res premi\u00e8res. La paix sociale en Occident repose en grande partie sur l\u2019expansion d\u2019une \u00e9conomie int\u00e9rieure, laquelle serait inenvisageable sans un r\u00e9seau de transport motoris\u00e9 tel que le n\u00f4tre. Bien qu\u2019il soit impossible d\u2019ignorer tout cela, on en tire rarement toutes les cons\u00e9quences. Dans un ouvrage r\u00e9cemment traduit en fran\u00e7ais, Hosea Jaffe, apr\u00e8s l\u2019\u00e9vocation de quelques lieux communs sur la relation entre automobile, p\u00e9trole, d\u00e9sastre \u00e9cologique et guerre internationale, dresse le constat suivant\u00a0: \u00ab\u00a0Dans les ann\u00e9es \u00e0 venir, se d\u00e9connecter d\u2019un complexe industriel p\u00e9trole-automobile sera \u00e0 la fois n\u00e9cessaire et r\u00e9volutionnaire (1).\u00a0\u00bb Quand bien m\u00eame l\u2019auteur de ce texte reste attach\u00e9 au jargon tiers-mondiste des ann\u00e9es 1960, il reconna\u00eet tout de m\u00eame que l\u2019attente d\u2019une solution de remplacement de la vieille automobile \u00e0 p\u00e9trole par la voiture \u00e9lectrique \u2013 ou par une autre technologie \u2013 pourrait \u00eatre frustr\u00e9e par la p\u00e9nurie des ressources qui secouera prochainement le monde. Il reste \u00e0 savoir s\u2019il est judicieux de s\u00e9parer la critique de l\u2019automobile, c\u2019est-\u00e0-dire de la mobilit\u00e9 priv\u00e9e, de celle de la mobilit\u00e9 et du transport en g\u00e9n\u00e9ral, comme le fait cet auteur qui semble bien trop optimiste \u00e0 l\u2019\u00e9gard des possibilit\u00e9s offertes par le transport collectif.<\/p>\n<p>En parall\u00e8le, le d\u00e9veloppement de l\u2019automobile a \u00e9t\u00e9 essentiel pour fiscaliser une activit\u00e9 aussi rudimentaire que le d\u00e9placement. En faisant du d\u00e9placement une norme, le transport \u00e9tait d\u00e9sormais valoris\u00e9 et donnait naissance \u00e0 une nouvelle forme d\u2019\u00e9conomie, repoussant ses limites. Les fondements de l\u2019automobile reposent en grande partie sur la concentration productive, la planification urbaine et la sp\u00e9cialisation professionnelle. Ce n\u2019\u00e9tait cependant qu\u2019un premier pas pour l\u2019automobile. En effet, rappelons que dans les grands centres urbains et ouvriers, les transports motoris\u00e9s \u00e9taient au d\u00e9part en grande partie collectifs. N\u00e9anmoins, \u00e0 partir de Ford, s\u2019ouvrit l\u2019\u00e8re de l\u2019automobile individuelle, grand bond anthropologique qui culminera dans les ann\u00e9es 1950 avec l\u2019extension de l\u2019utilisation de la voiture aux jeunes et aux adolescents, l\u2019apog\u00e9e de la publicit\u00e9 pour la vente de v\u00e9hicules, les grands embouteillages, la pollution, les statistiques sur les accidents de la route, etc.<\/p>\n<p>En 1958, l\u2019historien Lewis Mumford tirait la sonnette d\u2019alarme au sujet des dangers patents de la motorisation aux \u00c9tats-Unis. Il\u00a0 affirmait\u00a0: \u00ab\u00a0Quand le peuple am\u00e9ricain, par le biais du Congr\u00e8s, a vot\u00e9 r\u00e9cemment \u2013 en 1957 \u2013 un programme de construction d\u2019autoroutes pour un montant de vingt-six millions de dollars, on ne peut qu\u2019\u00e9prouver de la compassion en supposant que par cet acte il n\u2019avait pas la moindre id\u00e9e de ce qu\u2019il faisait. Dans quinze ans il s\u2019en rendra s\u00fbrement compte ; mais alors il sera trop tard pour corriger l\u2019\u00e9tendue des dommages que ce programme, mal con\u00e7u et extr\u00eamement d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9, aura caus\u00e9s dans nos villes et nos campagnes (2).\u00a0\u00bb Et d\u2019ajouter\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019actuel mode de vie am\u00e9ricain s\u2019appuie non seulement sur le transport motoris\u00e9 mais aussi sur la religion de la voiture, et les sacrifices que les personnes sont pr\u00eates \u00e0 faire pour cette religion d\u00e9passent les limites de la critique rationnelle. Tout ce que l\u2019on pourrait faire pour que le peuple am\u00e9ricain recouvre la raison serait sans doute de d\u00e9montrer clairement que son programme d\u2019autoroutes balaierait le m\u00eame espace de libert\u00e9 que la voiture individuelle promettait de leur accorder.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 la fin des ann\u00e9es 1950, Mumford observait avec inqui\u00e9tude l\u2019expansion d\u00e9vastatrice des villes am\u00e9ricaines, qui se d\u00e9veloppaient de fa\u00e7on irrationnelle \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des circuits de d\u00e9placement motoris\u00e9, ainsi travers\u00e9es ou contourn\u00e9es par des r\u00e9seaux d\u2019autoroutes qui les transformaient en enfers invivables. L\u2019essor du transport automobile s\u2019\u00e9tait fait en d\u00e9pit du bon sens, transformant le transport en une \u00e9ni\u00e8me n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019\u00e8re industrielle. En r\u00e9formateur humaniste, Mumford caressait toujours l\u2019espoir que la culture urbaine pourrait se combiner \u00e0 un habitat rural et paisible, que l\u2019acte de marcher ne serait pas proscrit ou marginalis\u00e9 par les autres moyens de transport.<\/p>\n<p>Il convient de rappeler que ce fut \u00e9galement \u00e0 cette \u00e9poque que parut aux \u00c9tats-Unis le m\u00e9morable roman Sur la route (1957) de Jack Kerouac, r\u00e9cit effr\u00e9n\u00e9 d\u2019une partie de la vie de l\u2019auteur aux c\u00f4t\u00e9s de certains de ses amis. Ces pages d\u00e9crivaient pour la premi\u00e8re fois la relation entre la libert\u00e9 et la mobilit\u00e9 qui caract\u00e9risait la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration. Le roman relate les d\u00e9placements \u00ab\u00a0c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te\u00a0\u00bb effectu\u00e9s sans rel\u00e2che par un groupe de jeunes se sentant en marge d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui, toutefois, les avait condamn\u00e9s \u00e0 la mobilit\u00e9. C\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque qu\u2019est n\u00e9 le mythe d\u2019une autonomie consid\u00e9r\u00e9e comme une opportunit\u00e9 pour se d\u00e9placer de fa\u00e7on ininterrompue. Il faudra attendre plusieurs ann\u00e9es pour crier gare \u00e0 un pi\u00e8ge fatal dans lequel \u00e9taient tomb\u00e9s les habitants d\u00e9racin\u00e9s des nouvelles villes industrielles aux \u00c9tats-Unis. Dans l\u2019un de ses derniers ouvrages, ce m\u00eame Kerouac plein d\u2019amertume, r\u00e9actionnaire et alcoolique, se lamentait sur la d\u00e9shumanisation cr\u00e9\u00e9e par la vie industrielle et m\u00e9canis\u00e9e de son cher pays\u00a0: \u00ab\u00a0Dis-moi une chose\u00a0: pourquoi les gens d\u2019aujourd\u2019hui marchent les \u00e9paules baiss\u00e9es en tra\u00eenant les pieds\u00a0? L\u2019automobile les a-t-elle emplis de tant de vanit\u00e9 pour qu\u2019ils marchent comme une bande de gorilles fain\u00e9ants sans destin concret (3)\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cinquante ans apr\u00e8s Mumford et Kerouac, on peut voir que les routes ont continu\u00e9 leur expansion irrationnelle dans les villes. La concentration des services a continu\u00e9 de se renforcer, tandis que les villes sont devenues immenses, absorbant les quartiers et les villages situ\u00e9s en p\u00e9riph\u00e9rie, augmentant la complexit\u00e9 des r\u00e9seaux d\u2019acc\u00e8s et transformant les espaces urbains en lieux invivables. Si nombre de nos anciens probl\u00e8mes n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 r\u00e9solus, d\u2019autres se sont encore ajout\u00e9s \u00e0 la liste.<\/p>\n<p>La critique \u00e9cologique de l\u2019automobile et des transports motoris\u00e9s est plomb\u00e9e par ce que nous qualifierons de \u00ab\u00a0planification acceptable\u00a0\u00bb. C\u2019est-\u00e0-dire que face aux abus et aux exc\u00e8s caus\u00e9s par le transport automobile dans nos vies et notre environnement, on propose des mesures partielles ou des palliatifs, sans soulever les questions de fond. Ou \u00e0 l\u2019inverse, on \u00e9voque des solutions globales visant des objectifs radicaux, mais qui d\u00e9pendent toujours de l\u2019omnipotence technologique. C\u2019est l\u2019objet de l\u2019une des premi\u00e8res \u00e9tudes critiques sur la mobilit\u00e9, le transport et l\u2019automobile, publi\u00e9e au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970 par l\u2019activiste \u00e9cologiste Patrick Rivers (4). Il mentionne une s\u00e9rie de propositions tir\u00e9es du manifeste \u00ab\u00a0Blueprint for survival\u00a0\u00bb (The Ecologist, vol. 2, n\u00b01, janvier 1972), dont la \u00ab\u00a0cr\u00e9ation d\u2019un nouveau syst\u00e8me social\u00a0\u00bb. En premier lieu, il est plut\u00f4t dr\u00f4le de voir que la cr\u00e9ation de ce nouveau syst\u00e8me s\u2019ajoute \u00e0 une liste de propositions d\u00e9j\u00e0 bien remplie\u2026 alors qu\u2019elle est celle dont toute autre mesure ou suggestion devrait \u00eatre tributaire. En effet, comment peut-on parler du r\u00e9tablissement de l\u2019\u00e9quilibre d\u00e9mographique ou du changement de l\u2019\u00e9conomie de ressources dans ce syst\u00e8me social\u00a0? La possibilit\u00e9 d\u2019une transformation technique, \u00e9conomique et organisationnelle nous renvoie sans cesse vers la terra incognita d\u2019une r\u00e9volution, qu\u2019il est impossible de concevoir pour le moment. Rivers \u00e9crivait\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019impact qu\u2019aurait une d\u00e9centralisation sur les transports et les voyages serait impressionnant. Avec une industrie et une agriculture locales, les distances au sein de la communaut\u00e9 diminueraient ainsi que les besoins en transport de marchandises entre les villes. Avec la planification d\u2019une communaut\u00e9 compacte, on pourrait faire la majeure partie des trajets \u00e0 pied ou en transport public.\u00a0\u00bb Il suppose par ailleurs que cette d\u00e9centralisation d\u2019envergure serait accompagn\u00e9e d\u2019une profonde r\u00e9volution technologique, notamment dans les t\u00e9l\u00e9communications, qui parach\u00e8verait cette utopie d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 mobilit\u00e9 raisonnable: \u00ab\u00a0Le perfectionnement des t\u00e9l\u00e9communications pourrait soulager la pression dont souffre Londres et d\u2019autres grandes villes en tant que sites privil\u00e9gi\u00e9s pour \u00e9tablir le si\u00e8ge de tout type d\u2019organisation, gouvernementale, industrielle, \u00e9ducative.\u00a0\u00bb Manifestement, l\u2019\u00e9cologie n\u2019a jamais r\u00e9ussi \u00e0 se lib\u00e9rer de la force d\u2019attraction du pouvoir\u00a0; elle est toujours aussi incapable de concevoir que l\u2019organisation sociale puisse prendre une direction qui ne soit pas concentrique. Ainsi, la contradiction d\u2019une culture mat\u00e9rielle soutenue massivement par des r\u00e9seaux \u00ab\u00a0immat\u00e9riels\u00a0\u00bb de traitement de l\u2019information demeure le grand d\u00e9fi que doivent relever les nouveaux r\u00e9formateurs sociaux, parmi lesquels figurent entre autres les actuels repr\u00e9sentants de l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9cologie sociale\u00a0\u00bb. Voici un extrait d\u2019un r\u00e9cent dossier traitant de la question\u00a0: \u00ab\u00a0Il est normal que l\u2019\u00c9tat garantisse le droit \u00e0 la mobilit\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 un syst\u00e8me de transport public adapt\u00e9 aux personnes les plus d\u00e9munies (5).\u00a0\u00bb Plus loin, l\u2019auteur cite quelques \u00ab\u00a0exp\u00e9riences de restriction de l\u2019utilisation de la voiture en ville\u00a0\u00bb, \u00e0 l\u2019image de Munich, Oslo, Amsterdam, Berlin, Rome, Bologne, Copenhague, Vienne, etc. Selon lui, toutes ces villes ont pris le parti de la limitation du trafic automobile et de la fluidification de la circulation.<\/p>\n<p>Ces propos tendent \u00e0 d\u00e9montrer que l\u2019\u00e9cologisme confie les r\u00eanes \u00e0 l\u2019\u00c9tat pour prendre en main le changement dans la vie collective. Par ailleurs, le fait que cette liste pr\u00e9sente des villes parmi les plus riches du monde \u2013 et qui sont de v\u00e9ritables centres du pouvoir bancaire et bureaucratique \u2013 comme exemples de limitation d\u2019une automobilit\u00e9 abusive est tr\u00e8s r\u00e9v\u00e9lateur de l\u2019imaginaire \u00e9cologiste d\u2019aujourd\u2019hui. En r\u00e9alit\u00e9, les perspectives sont terrifiantes\u00a0: pour les \u00e9cologistes, seuls l\u2019\u00c9tat et le n\u00e9ocapitalisme centralis\u00e9 ont les moyens d\u2019agir en vue d\u2019une transformation sociale.<\/p>\n<p>Pour conclure, la critique du transport et de l\u2019automobile est ins\u00e9parable de la critique de l\u2019\u00c9tat, du centralisme productif, de la technologie industrielle et de la vie quotidienne. Par cons\u00e9quent, r\u00e9inventer le transport et la mobilit\u00e9 implique un s\u00e9rieux questionnement non seulement de notre mode de vie, mais aussi des mesures que nous prendrons pour op\u00e9rer un changement social radical. L\u2019\u00e9cologisme d\u2019\u00c9tat, l\u2019\u00e9cologisme fascin\u00e9 par le capitalisme environnemental des pays riches et l\u2019\u00e9cologisme de la planification constituent aujourd\u2019hui un \u00e9norme obstacle pour envisager de nouvelles perspectives d\u2019action et d\u2019organisation collective oppos\u00e9es aux tendances destructrices actuelles.<\/p>\n<p>Du point de vue \u00e9nerg\u00e9tique, l\u2019automobilit\u00e9 se r\u00e9v\u00e8le incompatible avec notre survie \u00e0 long terme. Mumford vantait toutefois les m\u00e9rites \u2013 non sans une certaine na\u00efvet\u00e9 \u2013 des voitures \u00e9lectriques de petite taille. Mais la question cruciale demeure de savoir si l\u2019automobilit\u00e9 n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019une n\u00e9cessit\u00e9 suppl\u00e9mentaire cr\u00e9\u00e9e de toutes pi\u00e8ces, au co\u00fbt impond\u00e9rable. Le fait que cette machine porte le nom d\u2019\u00ab\u00a0automobile\u00a0\u00bb ne manque pas d\u2019ironie, lorsque l\u2019on sait que de tous les moyens de transport de l\u2019histoire humaine, il s\u2019agit probablement du moins autonome. En effet, l\u2019\u00ab\u00a0automobile\u00a0\u00bb en tant que simple artefact s\u2019inscrit dans un ordre technique et \u00e9conomique qui n\u00e9cessite une incroyable mobilisation de forces mat\u00e9rielles, politiques, techniques, l\u00e9gislatives, etc., pour pouvoir circuler sur les routes. Sa capacit\u00e9 de mouvement autonome est une fiction qui a n\u00e9cessit\u00e9 la transformation du monde pour la rendre cr\u00e9dible. L\u2019expansion de la voiture s\u2019accompagne d\u2019une violence croissante dans la vie sociale et \u00e9conomique (pollution mortif\u00e8re, accidents, guerre, inflation, gaspillage \u00e9nerg\u00e9tique, ali\u00e9nation). Autrement dit, \u00e0 mesure que l\u2019usage de l\u2019automobile s\u2019ancre dans la vie quotidienne des populations, la spirale d\u2019absurdit\u00e9s mena\u00e7antes de l\u2019\u00e9conomie politique de l\u2019automobile se d\u00e9veloppe, sans tenir compte du fait que les co\u00fbts qui s\u2019accumulent ne sont pas externes, mais renforcent le caract\u00e8re suicidaire de la mobilit\u00e9 et du transport de la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine. Plus nous faisons un usage quotidien, proche, familial et pratique de l\u2019automobile, plus nous portons des \u0153ill\u00e8res qui nous emp\u00eachent de voir sa nature destructrice. La mobilit\u00e9 fictive qu\u2019elle nous offre dissimule la dangerosit\u00e9 et la d\u00e9pendance de notre monde moderne, soumis aux imp\u00e9ratifs despotiques de cette autonomie. L\u2019\u00e9nergie d\u00e9ploy\u00e9e dans le transport des personnes et des marchandises repr\u00e9sente \u00e9galement une ineptie sociale et \u00e9conomique totale\u00a0; mais \u00e9tant donn\u00e9 que cette \u00e9nergie provient de sources tarissables, une telle absurdit\u00e9 est encore plus criante dans la mesure o\u00f9 l\u2019\u00e9l\u00e9ment moteur de l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique, le transport motoris\u00e9, a un avenir plus que sombre.<\/p>\n<p>Il est aujourd\u2019hui banal de constater que sa participation tr\u00e8s importante \u00e0 la pollution de la biosph\u00e8re balaie tous les doutes qui pourraient encore subsister quant \u00e0 la \u00ab\u00a0rentabilit\u00e9\u00a0\u00bb de ce moyen de transport. L\u2019automobile n\u2019est pas le fruit d\u2019un besoin commun, agr\u00e9\u00e9 par tous et rationnel, qui \u00e9manerait d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9termin\u00e9e\u00a0; il s\u2019agit seulement d\u2019un luxe que se sont offert les populations de certains pays d\u00e9velopp\u00e9s non seulement en pillant d\u2019autres populations et zones naturelles, mais aussi au prix de leur propre ali\u00e9nation \u00e0 un objet de consommation de luxe.<\/p>\n<p>L\u2019automobilit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 le privil\u00e8ge d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 enivr\u00e9e de pouvoir\u00a0; elle a provoqu\u00e9 une guerre qui a dur\u00e9 un peu plus d\u2019un si\u00e8cle et qui n\u2019a fait qu\u2019accro\u00eetre les in\u00e9galit\u00e9s sociales et la d\u00e9t\u00e9rioration physique de l\u2019environnement. M\u00eame si le r\u00e8gne de l\u2019automobilit\u00e9 peut encore durer quelques d\u00e9cennies, son avenir est incertain\u00a0: malgr\u00e9 les efforts d\u2019une propagande apolog\u00e9tique, l\u2019automobile a presque achev\u00e9 sa course folle vers sa propre destruction (hausse des prix du carburant et chaos environnemental avant tout). L\u2019automobile a \u00e9t\u00e9 la machine de guerre qui a permis \u00e0 l\u2019Occident de prosp\u00e9rer dans un climat de paix insens\u00e9e et d\u2019indulgence avec soi-m\u00eame\u00a0: la paix du \u00ab\u00a0week-end\u00a0\u00bb et de l\u2019escapade routi\u00e8re jusqu\u2019\u00e0 la plage ou la montagne, plac\u00e9e sous le contr\u00f4le arm\u00e9 de pays lointains.<\/p>\n<p>L\u2019expansion de l\u2019automobile a certes renforc\u00e9 un mode de vie qui se tient toujours plus \u00e0 distance des effets de l\u2019\u00e9conomie de guerre, dont il a pourtant besoin pour se maintenir. Mais toutes ces contradictions ne manqueront pas d\u2019\u00eatre d\u00e9voil\u00e9es au grand jour dans les ann\u00e9es \u00e0 venir.<\/p>\n<p>Les Illusions renouvelables<br \/>\n\u00c9nergie et pouvoir : une histoire<br \/>\nJos\u00e9 Ardillo<br \/>\nTraduit de l&rsquo;espagnol par Pierre Molines, Nicolas Cl\u00e9ment et Henri Morat<br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.lechappee.org\/les-illusions-renouvelables\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">\u00c9ditions l&rsquo;\u00e9chapp\u00e9e<\/a><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignnone size-full wp-image-36760\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/img\/2016\/05\/les_illusions_renouvelables.jpg\" alt=\"les_illusions_renouvelables\" width=\"220\" height=\"312\" \/><\/p>\n<p><strong>Notes<\/strong><\/p>\n<p>(1) Hosea Jaffe, <a href=\"http:\/\/carfree.fr\/index.php\/2006\/03\/03\/automobile-petrole-imperialisme\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Automobile, p\u00e9trole et imp\u00e9rialisme<\/a>, Parangon, 2005.<br \/>\n(2) <a href=\"http:\/\/carfree.fr\/index.php\/2016\/06\/20\/ajouter-des-voies-de-circulation-pour-faire-face-a-la-congestion-du-trafic-cest-comme-desserrer-sa-ceinture-pour-soigner-lobesite\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Lewis Munford<\/a>, The Highway and the City, Mentor Books, 1964.<br \/>\n(3) Jack Kerouac, La Vanit\u00e9 de Duluoz, Christian Bourgois, 1996.<br \/>\n(4) Patrick Rivers, Restless Generation. A Crisis in Mobility, Davis-Poynter, 1972.<br \/>\n(5) Traduit de l\u2019article \u00ab\u00a0Alternativas al coche\u00a0\u00bb \u00e9crit par l\u2019un des membres de Ecologista en Accion et publi\u00e9 dans un conglom\u00e9rat de revues\u00a0: La Lletra A, Ecologista y Libre Pensamiento, hiver 2006-2007.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voici un extrait du livre de Jos\u00e9 Ardillo, \u00ab\u00a0Les illusions renouvelables,\u00a0\u00bb intitul\u00e9 \u00ab\u00a0le mythe de l&rsquo;automobilit\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"author":1390,"featured_media":36761,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[73,17],"tags":[1709,430,11,68,1665,234],"views":90751,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/36759"}],"collection":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1390"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=36759"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/36759\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/36761"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=36759"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=36759"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=36759"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}