{"id":41436,"date":"2018-12-07T08:54:39","date_gmt":"2018-12-07T07:54:39","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/?p=41436"},"modified":"2020-08-23T09:51:34","modified_gmt":"2020-08-23T08:51:34","slug":"un-mal-qui-repand-la-terreur-le-clakson","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2018\/12\/07\/un-mal-qui-repand-la-terreur-le-clakson\/","title":{"rendered":"Un mal qui r\u00e9pand la terreur&#8230; le clakson"},"content":{"rendered":"<p><em>Projet d&rsquo;article de Maxence Van der Meersch (1907 &#8211; 1951)<\/em>\u00a0&#8211; Vers 1936 ?\u00a0<!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">____<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0 Qui frappe l&rsquo;air, bon Dieu, de ces lugubres cris\u00a0?<\/p>\n<p>Est-ce donc pour veiller qu&rsquo;on se couche \u00e0 Paris\u00a0?\u00a0\u00bb (Boileau)<\/p><\/blockquote>\n<p align=\"center\">____<\/p>\n<p>Pauvre brave homme de Boileau\u00a0! Que dirait-il de nos jours, je vous le demande\u00a0!<\/p>\n<p>La fatigue nerveuse est universelle. Le nombre des d\u00e9traqu\u00e9s, des demi-fous, augmente de jour en jour. Tous et de plus en plus, nous laissons aller \u00e0 une surexcitation, une agitation, un perp\u00e9tuel besoin de mouvement et de gaspillage de forces. Une alimentation excessive en quantit\u00e9 et en qualit\u00e9 en est pour beaucoup responsable, \u2013 et nous fournit sans doute des excitations violentes. Mais une autre cause intervient aussi pour nous stimuler et nous agiter jusqu&rsquo;aux d\u00e9traquement nerveux\u00a0: c&rsquo;est le bruit.<\/p>\n<p>La T.S.F., voil\u00e0 longtemps qu&rsquo;on a fait son proc\u00e8s, \u2013 qu&rsquo;on r\u00e9clame pour le haut parleur une museli\u00e8re. Mais qui musellera ce monstre au cent voies discordantes, qui nous assourdit, nous assomme et nous rend furieux, \u2013 le clakson\u00a0?<\/p>\n<p align=\"center\">____<\/p>\n<p>Ce nouveau \u00ab Fl\u00e9au de Dieu\u00a0\u00bb a curieusement b\u00e9n\u00e9fici\u00e9, lui aussi des progr\u00e8s du machinisme.<\/p>\n<p>Il fut un temps o\u00f9, solennel, un homme arm\u00e9 d&rsquo;une cloche pr\u00e9c\u00e9dait obligatoirement cet engin nouveau, bruyant et terrifique qu&rsquo;on appelait automobile, \u2013 et pr\u00e9venait ainsi les populations \u00e9pouvant\u00e9es qu&rsquo;elles eussent \u00e0 fuir et faire place \u00e0 la machine infernale.<\/p>\n<p>Un premier progr\u00e8s consista \u00e0 adapter la cloche sur l&rsquo;engin lui-m\u00eame. Un second, \u00e0 remplacer cette cloche par une trompe, \u2013 dont le chauffeur, d&rsquo;une poigne vigoureuse pressait et repressait la poire en caoutchouc. Puis en s&rsquo;inspirant \u00e0 la fois du phonographe et du moulin \u00e0 caf\u00e9, un tortionnaire de g\u00e9nie nous infligea le premier clakson. Esp\u00e8ce de haut parleur \u00e0 large gueule, mu au moyen d&rsquo;une robuste manivelle. Et les chauffeurs se foulaient le poignet \u00e0 tourner fr\u00e9n\u00e9tiquement ladite manivelle, \u2013 et \u00e0 produire des hurlements de fauves qui semaient la terreur parmi les populations.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;\u00e9tait pas assez. Cultivant notre universelle fain\u00e9antise, un am\u00e9ricain rempla\u00e7a la manivelle par un moteur \u00e9lectrique. Et il n&rsquo;y eut plus pour frein \u00e0 notre \u00ab\u00a0claksomanie\u00a0\u00bb que le souci d&rsquo;\u00e9pargner notre batterie d&rsquo;accus.<\/p>\n<p>Et voil\u00e0 que ce dernier frein vient de dispara\u00eetre. L&rsquo;avertisseur \u00e0 d\u00e9pression fonctionne sans courant, sans \u00e9lectricit\u00e9, \u2013 sans frais \u2013 Le bruit pour rien\u00a0! Le vacarme gratis\u00a0! Le hurlement \u00e0 l&rsquo;infini, sans effort, et sans limite\u2026<\/p>\n<p>R\u00e9sultat : la vie de nos cit\u00e9s devient intol\u00e9rable. Tous ceux dont le travail r\u00e9clame le silence, intellectuels, avocats, m\u00e9decins, tous ceux qui habitent certains carrefours particuli\u00e8rement fr\u00e9quent\u00e9s, tous les malades surtout, dont les nerfs sensibilis\u00e9s r\u00e9agissent d\u00e9sastreusement \u00e0 tout \u00e9branlement excessif, souffrent de cette calamit\u00e9 des temps moderne\u00a0: le bruit. Je sais des m\u00e9decins qui ont du d\u00e9placer leur cabinet de consultation dans une chambre sur cour, au deuxi\u00e8me \u00e9tage. Des propri\u00e9taires de cin\u00e9mas d\u00e9pensent d\u2019\u00e9normes sommes \u00e0 t\u00e2cher d&rsquo;\u00a0\u00ab\u00a0insonoriser\u00a0\u00bb leurs salles, o\u00f9 le fracas du dehors couvrait les voix des acteurs. Des \u00e9piciers, des cafetiers, des bouchers vivent toute la journ\u00e9e dans l&rsquo;atmosph\u00e8re de vacarme qui p\u00e9n\u00e8tre chez eux par les portes et les fen\u00eatres ouvertes. Tout le monde souffre, se plaint, maudit l&rsquo;automobile. Et l&rsquo;on a pas tort\u00a0!<\/p>\n<p align=\"center\">____<\/p>\n<p>Car enfin notre \u00e9go\u00efsme est pour beaucoup, chauffeurs, mes amis, responsable de ce tumulte. Vous voulez aller vite. Un coup de clakson, au coin d&rsquo;une rue nous \u00e9pargne un coup de frein. Tant pis pour les oreilles sensibles. Vous arrivez \u00e0 quatre heures du matin devant la maison du camarade qui doit vous accompagner \u00e0 la chasse. Un coup de sonnette vous oblige \u00e0 quitter votre si\u00e8ge. Un coup de clakson, c&rsquo;est plus commode. Tant pis pour les gosses et les pauvres vieux qui dorment. Madame s&rsquo;attarde dans ce magasin. Monsieur s&rsquo;impatiente. Et c&rsquo;est la sir\u00e8ne de l&rsquo;automobile qu&rsquo;il charge d&rsquo;exprimer bruyamment cette impatience. Le m\u00eame truc est du reste en honneur, pour rappeler le client, dans l&rsquo;honorable corporation des chauffeurs de taxis.<\/p>\n<p>\u2013 S\u00e9same, ouvre toi\u00a0! Disait Ali Baba.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est le clakson que nous chargeons de prononcer le mot magique. \u00c0 300 m\u00e8tres de chez nous, un bon coup d&rsquo;avertisseur\u00a0! Et la bonne, arrach\u00e9e du fond de sa cuisine, de ses marmites et son fourneau, accoure nous ouvrir le garage. On a l&rsquo;auto on ne veut plus marcher\u00a0! Mais bient\u00f4t on ne voudra plus aussi parler\u00a0! Le marchand de lait, le boulanger, le gar\u00e7on livreur, avertissent \u00e0 coup de clakson leur client\u00e8le quotidienne.<\/p>\n<p>L&rsquo;autobus qui dessert la petite ville, se souvenant de son anc\u00eatre la diligence, et les joyeuses sonneries du cor de chasse qui annon\u00e7ait son passage, a reprit cette tradition, en la modernisant. C&rsquo;est un long meuglement \u00e9pouvantable qui, \u00e0 travers les rues paisibles, signale \u00e0 trois lieues \u00e0 la ronde l&rsquo;arriv\u00e9e du car, \u2013 ou son prochain d\u00e9part. On me permettra de regretter la fanfare du postillon de jadis.<\/p>\n<p>Nos enfants eux-m\u00eame, accoutum\u00e9s d\u00e8s le biberon \u00e0 l&rsquo;assourdissement obligatoire, y trouvent d&rsquo;inqui\u00e9tantes d\u00e9lectations. Et d\u00e8s que la voiture paternelle est arr\u00eat\u00e9e, une bande de quatre ou cinq petits chenapans s&rsquo;y installent, et longuement, cruellement, impitoyablement claksonnent, et reclaksonnent, pour faire \u00e0 leur tour \u00ab\u00a0l&rsquo;apprentissage du boucan\u00a0\u00bb, comme papa.<\/p>\n<p align=\"center\">____<\/p>\n<p>Soyons justes. L&rsquo;automobile n&rsquo;est pas le seul coupable. Vous tous, pi\u00e9tons, charretiers, cyclistes, si imprudents si insoucieux des r\u00e8gles de la circulation, ne nous forcez pas aussi \u00e0 faire en ville quatre fois plus de bruit qu&rsquo;il n&rsquo;en faudrait. Et toi aussi, brave Sergent de ville, \u2013 trop rigoureux interpr\u00e8te d&rsquo;un texte qui n&rsquo;exige l&rsquo;usage de l&rsquo;avertisseur \u00ab QU&rsquo;EN CAS DE BESOIN\u00a0\u00bb. Pourquoi votre premier mot, \u00e0 toute occasion, \u00e0 toi comme \u00e0 Messieurs les juges, est-il la question sacramentelle\u00a0:<\/p>\n<p>\u2013 Aviez-vous claksonn\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p>Qu&rsquo;on aille vite ou lentement, que le virage eu \u00e9t\u00e9 d\u00e9couvert ou non. Qu&rsquo;on soit en droit ou non, il faut claksonner pour avoir raison. Plaignez-vous qu&rsquo;apr\u00e8s cela le malheureux chauffeur en prenne l&rsquo;habitude, et r\u00eave d&rsquo;une sir\u00e8ne conjugu\u00e9e avec l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9rateur, \u2013 qui fonctionnerait automatiquement\u2026<\/p>\n<p>Il faut que notre jurisprudence interpr\u00e8te ce capital \u00ab\u00a0EN CAS DE BESOIN\u00a0\u00bb. Le silence ne doit plus \u00eatre un chr\u00eame. Et par ailleurs, l&rsquo;usage du clakson la nuit, l&rsquo;usage de la sir\u00e8ne de route en ville, doivent \u00eatre strictement interdits. En ville, la nuit, usez de vos phares, et le jour, de votre vibreur discret, \u2013 en attendant le d\u00e9cret tr\u00e8s prochain qui supprimera \u00e0 peu pr\u00e8s d\u00e9finitivement le clakson.<\/p>\n<p>En Belgique, c&rsquo;est chose faite. En Angleterre aussi, dans les cit\u00e9s. En Allemagne, la port\u00e9e du vibreur ne d\u00e9passe pas 15 m\u00e8tres. Je vous conseille d&rsquo;aller faire un tour \u00e0 Londres ou Bruxelles. Vos nerfs y go\u00fbterons une paix inconnue chez nous.<\/p>\n<p>Souhaitons une tr\u00e8s prompte r\u00e9glementation analogue. Nos villes ont surtout \u00e0 y gagner. Il viendra un temps o\u00f9 il semblera grotesque et presque inimaginable qu&rsquo;on ait pu quarante ann\u00e9es durant inventer des machines \u00e0 faire du bruit\u00a0! En attendant, rappelons nous toujours, au volant de notre voiture, que si le silence est une \u00e9l\u00e9gance et un luxe, c&rsquo;est aussi et surtout, et envers tous une charit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">FIN<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Maxence_Van_der_Meersch\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Maxence Van der Meersch<\/a><\/p>\n<p>(Prix Goncourt 1936 et Prix de l&rsquo;Acad\u00e9mie Fran\u00e7aise 1943)<\/p>\n<p>Source: Biblioth\u00e8que Num\u00e9rique de Roubaix<\/p>\n<p><em>Image:\u00a0Luigi Russolo, Ugo Piatti and the Intonarumori,\u00a0<a href=\"https:\/\/arthistoryproject.com\/artists\/luigi-russolo\/luigi-russolo-ugo-piatti-and-the-intonarumori\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">arthistoryproject.com<\/a><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Projet d&rsquo;article de Maxence Van der Meersch (1907 &#8211; 1951)\u00a0&#8211; Vers 1936 ?\u00a0<\/p>\n","protected":false},"author":1595,"featured_media":41447,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1037],"tags":[1709,130,198,106,1778],"views":7241,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/41436"}],"collection":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1595"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=41436"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/41436\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/41447"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=41436"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=41436"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=41436"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}