{"id":41551,"date":"2019-01-16T09:07:13","date_gmt":"2019-01-16T08:07:13","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/?p=41551"},"modified":"2019-03-21T09:13:10","modified_gmt":"2019-03-21T08:13:10","slug":"aberration","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2019\/01\/16\/aberration\/","title":{"rendered":"Aberration"},"content":{"rendered":"<p>Voici la version compl\u00e8te de l&rsquo;article intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Aberration\u00a0\u00bb tir\u00e9 de la c\u00e9l\u00e8bre Encyclop\u00e9die des nuisances (Dictionnaire de la d\u00e9raison dans les arts, les sciences &amp; les m\u00e9tiers) dont le directeur de la publication \u00e9tait Jaime Semprun. <!--more--><\/p>\n<p><em>L&rsquo;aberration dans la vie des hommes n&rsquo;est pas un ph\u00e9nom\u00e8ne passif d\u00fb \u00e0 l&rsquo;abusement du jugement par un monde trompeur, mais la cons\u00e9quence d&rsquo;actes non raisonn\u00e9s dont l&rsquo;encha\u00eenement tire sa logique de contraintes apparemment imm\u00e9diates jamais mises en question. L&rsquo;aberration g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e prosp\u00e8re sur cette lacune de la conscience. Puisque l&rsquo;essence et le fondement de cette organisation sociale sont la marchandise et sa circulation, nous choisirons de traiter l&rsquo;aberration qui en r\u00e9sulte d&rsquo;un point de vue particulier mais exemplaire, la circulation de cette marchandise clef qu&rsquo;est l&rsquo;automobile.<\/em><\/p>\n\n\n<p>Jusqu&rsquo;\u00e0 la Seconde Guerre mondiale, en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, l&rsquo;automobile fait partie du luxe d&rsquo;une classe, comme l&rsquo;\u00e9voquent la qualit\u00e9 de la production de cette \u00e9poque et les satisfactions que l&rsquo;on pouvait en tirer dans un paysage qui n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 transform\u00e9 pour son usage. Mais le march\u00e9 a ses n\u00e9cessit\u00e9s et foin des somptuosit\u00e9s d&rsquo;antan, l&rsquo;automobile particuli\u00e8re en se destinant aussi aux pauvres va devenir ce que m\u00eame un \u00e9conomiste comme E. J. Mishan (The Costs of Economic Growth) appelait la plus grande catastrophe de ce si\u00e8cle. Une part croissante de l&rsquo;activit\u00e9 s&rsquo;organise autour d&rsquo;elle, pour elle, et d\u00e9j\u00e0 viennent les premi\u00e8res marques du succ\u00e8s: aux \u00c9tats-Unis on ravitaille par h\u00e9licopt\u00e8re les victimes d&rsquo;un bouchon vieux de trois jours, et en 1953, Rome, pour la premi\u00e8re fois pleine d&rsquo;auto-immobiles, entrevoit la fin de son \u00e9ternit\u00e9 quand un concert de klaxons de plusieurs heures manifeste indubitablement la joie de son accession au mal \u00e9conomique moderne, aux orgies de la lenteur \u00e9quip\u00e9e, aux bacchanales de la thrombose circulatoire. Pour s&rsquo;am\u00e9nager, les villes croient se faire honneur en prenant tout le mauvais des banlieues, l&rsquo;autoroute gagne les peuples et les provinces, infecte tous les paysages et donne aux loisirs de masse un air de noble modernit\u00e9. Ce triomphe accompli, l&rsquo;addiction au pneumatique ayant irr\u00e9versiblement marqu\u00e9 les m\u0153urs, il n&rsquo;\u00e9tait plus n\u00e9cessaire d&rsquo;\u00eatre tr\u00e8s gonfl\u00e9 pour \u00e9noncer la v\u00e9rit\u00e9 centrale de tout cela: \u00ab\u00a0<em>L&rsquo;automobile est un instrument de travail, ce n&rsquo;est pas du tout un moyen de promenade<\/em>.\u00a0\u00bb (Fran\u00e7ois Michelin,<em> Ing\u00e9nieurs de l&rsquo;automobile<\/em>, octobre 1979.)<\/p>\n\n\n\n<p>A l&rsquo;entretien de ce qui est tout le contraire d&rsquo;une danseuse, et s&rsquo;apparente \u00e0 un appareil de contention pour masochiste, le salari\u00e9 ordinaire doit consacrer le quart de son temps de travail (voir <em>Le Temps qu&rsquo;on nous vole<\/em>, Jean Robert, 1980). Et l&rsquo;infamie de cette finalit\u00e9 correspond \u00e0 ce que l&rsquo;\u00e9conomie appelle le bien-\u00eatre, qui dans ce cas n&rsquo;est que la pseudo-facilit\u00e9 de parcourir le territoire de l&rsquo;ali\u00e9nation, et comme toujours, elle ne le&nbsp;procure qu&rsquo;en d\u00e9gradant et en changeant la destination de ce qui avait pu \u00eatre produit auparavant. Le luxe qu&rsquo;a pu constituer l&rsquo;automobile, qui supposait comme tout autre le privil\u00e8ge et la facilit\u00e9, n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 destin\u00e9 aux salari\u00e9s modernes et c&rsquo;est par une aberration fascinante qu&rsquo;il pr\u00eate son nom \u00e0 l&rsquo;incommodit\u00e9 d&rsquo;objets vulgaires. Mais tout mobiles qu&rsquo;ils soient, ces objets vulgaires ne peuvent pas encore circuler par eux-m\u00eames; pour s&rsquo;user et se d\u00e9truire ils ont besoin de la force de travail qu&rsquo;ils doivent transporter et qui accessoirement subit le m\u00eame sort. Il nous faut donc tourner nos regards vers leurs gardiens et possesseurs, leurs conducteurs. <\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;automobiliste, doublement maltrait\u00e9, lui qui travaille pour aller travailler, est directement contr\u00f4l\u00e9 par la police dans ses moindres agissements. La voirie est son immense camp de travail soumis \u00e0 l&rsquo;arbitraire vexatoire de corps sp\u00e9cialis\u00e9s de r\u00e9pression. L&rsquo;automobiliste, redout\u00e9 comme meurtrier potentiel, illustre parfaitement le mod\u00e8le humain d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9cadente: soumis et agressif, d\u00e9muni et avide de domination, minable et narcissique, il lui manque deux qualit\u00e9s dans l&rsquo;usage de sa machine, l&rsquo;urbanit\u00e9 et la ma\u00eetrise. Il n&rsquo;existe en effet que comme le repr\u00e9sentant de la chose qu&rsquo;il fait circuler. Isol\u00e9 dans sa machine, c&rsquo;est seulement un rapport&nbsp;fonctionnel entre les choses qui rev\u00eat pour lui la forme fantastique d&rsquo;un rapport entre les hommes. Pourtant il a confiance dans l&rsquo;avenir et croit au progr\u00e8s avec la m\u00eame fermet\u00e9 qu&rsquo;il conduit, c&rsquo;est-\u00e0-dire jusqu&rsquo;\u00e0 la catastrophe statistiquement in\u00e9vitable. Sa religion ne se perd pas dans le brouillard des arguties th\u00e9ologiques, elle est bien concr\u00e8te et indiscutable, et sa r\u00e9demption par le travail se traduit en chevaux fiscaux. Mais il n&rsquo;y a pas de religion sans fanatisme et cette cristallisation salariale de sueur et d&rsquo;ennui constitue la seule chose pour laquelle notre citoyen automobilis\u00e9 soit encore capable de se battre et m\u00eame de tuer. Dans les zones o\u00f9 r\u00e8gne l&rsquo;impi\u00e9t\u00e9, tout au moins le blasph\u00e8me, les fid\u00e8les vont jusqu&rsquo;\u00e0 organiser des milices et veiller eux-m\u00eames, l&rsquo;arme \u00e0 la main, sur le repos de leurs autos gar\u00e9es sur les parkings obscurs. Car demain il leur faudra remplir le contrat moral qui les encha\u00eene \u00e0 ce boulet automobile et \u00e0 son territoire am\u00e9nag\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>Mais comme dans toutes les religions, ce qui compte c&rsquo;est le rite et non le r\u00e9sultat, sinon celle-ci se serait d\u00e9j\u00e0 effondr\u00e9e devant cette simple constatation: la vitesse de d\u00e9placement moyenne du citadin motoris\u00e9 est de l&rsquo;ordre du double de celle d&rsquo;un pi\u00e9ton, mais si l&rsquo;on ajoute \u00e0 ce temps de d\u00e9placement, le temps socialement n\u00e9cessaire \u00e0 produire ce&nbsp;qui le permet, on arrive \u00e0 une vitesse globale moyenne de d\u00e9placement nettement inf\u00e9rieure \u00e0 celle de l&rsquo;homme du pal\u00e9olithique. Un tel r\u00e9sultat objectivement d\u00e9risoire devrait l\u00e9gitimement troubler l&rsquo;usager et le planificateur si une quelconque objectivit\u00e9 constituait un crit\u00e8re de jugement dans cette soci\u00e9t\u00e9. On sait qu&rsquo;il n&rsquo;en est rien. Et ce qui pourrait pr\u00eater seulement \u00e0 sourire devient moins dr\u00f4le quand on constate que pour en arriver l\u00e0, il a fallu bouleverser de fond en comble le territoire urbain et rural. <\/p>\n\n\n\n<p>Le premier d\u00e9veloppement de l&rsquo;automobile a trouv\u00e9 assez vite ses limites dans l&rsquo;impossibilit\u00e9 d&rsquo;usage que provoqua son succ\u00e8s m\u00eame, et l&rsquo;adaptation des villes \u00e0 la circulation automobile, cause la plus visible de leur destruction, r\u00e9sume assez bien comment l&rsquo;intensification du trafic marchand surmonte les aberrations cons\u00e9quentes \u00e0 sa pl\u00e9thore par des aberrations plus grandes encore, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que de nouveaux am\u00e9nagements permettent de mettre de nouvelles voitures en circulation dans l&rsquo;attente d&rsquo;un nouvel \u00e9touffement. D\u00e9sormais dans la ville id\u00e9ale, id\u00e9ale pour l&rsquo;automobile, un tiers de la surface est destin\u00e9e au r\u00e9seau circulatoire, un tiers au stationnement, un tiers aux activit\u00e9s r\u00e9siduelles. Mais ce r\u00e9sultat remarquable devait trouver sa perfection dans la construction d&rsquo;un vaste r\u00e9seau de routes exclusivement destin\u00e9es aux automobiles, dites autoroutes. Nous retrouvons l\u00e0 le ressort subjectif qui justifie l&rsquo;aberration objective de ce moyen de transport, le voyage. On sait que la construction des autoroutes et la motorisation de la force de travail fut un des volets de la mobilisation du prol\u00e9tariat allemand par le national-socialisme. L&rsquo;autoroute permettait de faire circuler aussi bien les Volkswagen que les Panzerwagen, et la promenade militaire est l&rsquo;autre tare originelle qui domine le voyage moderne. Tout y est soumis \u00e0 la m\u00eame exigence formelle de vitesse et d&rsquo;efficacit\u00e9, \u00e0 la m\u00eame r\u00e9alit\u00e9 de lenteur et de gabegie, et on y retrouve la m\u00eame certitude d&rsquo;y avoir au mieux du temps \u00e0 perdre et au pire la vie. Dans les grandes man\u0153uvres des d\u00e9parts en vacances, qui sont pour la grande majorit\u00e9 des automobilistes l&rsquo;occasion du vrai voyage, tout est organis\u00e9 militairement. Pour le jour J, l&rsquo;\u00e9tat-major g\u00e9n\u00e9ral a organis\u00e9 le radio-guidage des l\u00e9gions de vacanciers. De la m\u00e9t\u00e9o aux reconnaissances par l&rsquo;aviation l\u00e9g\u00e8re, du rappel de la n\u00e9cessaire discipline aux itin\u00e9raires de d\u00e9gagement en cas d&rsquo;enlisement de l&rsquo;offensive, tout a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9vu pour la travers\u00e9e des territoires hostiles, les premiers secours comme l&rsquo;installation de tribunaux sp\u00e9ciaux. <\/p>\n\n\n\n<p>Ensuite on fait le bilan. Naturellement les&nbsp;pertes sont \u00e0 la mesure d&rsquo;une telle entreprise: pour un an et un pays raisonnablement belliqueux comme la France, le nombre des tu\u00e9s se monte \u00e0 l&rsquo; \u00e9quivalent d&rsquo;une grosse division d&rsquo;infanterie, et celui des bless\u00e9s \u00e0 plusieurs corps d&rsquo;arm\u00e9e. Une telle h\u00e9catombe criminelle est parfaitement accept\u00e9e par la population comme une calamit\u00e9 naturelle contre laquelle par d\u00e9finition on ne peut rien; et ce fatalisme inou\u00ef traduit bien, l\u00e0 aussi, la perte g\u00e9n\u00e9rale du sens commun dans notre \u00e9poque. <\/p>\n\n\n\n<p>Ces aspects grotesques ou tragi-comiques sont la cons\u00e9quence d&rsquo;un voyage devenu pur d\u00e9placement. Ce que le voyageur moderne retrouve partout dans sa s\u00e9paration d&rsquo;avec le d\u00e9cor qu&rsquo;il ne traverse que du regard, c&rsquo;est sa soumission \u00e0 un temps qui n&rsquo;est pas \u00e0 lui. Les fragments de r\u00e9alit\u00e9 p\u00e9trifi\u00e9e qui jalonnent sa route, r\u00e9sidus extraits d&rsquo;une ancienne totalit\u00e9 v\u00e9cue o\u00f9 ils avaient du sens, lui deviennent proprement inaccessibles et ne lui sont signal\u00e9s que pour l&#8217;emp\u00eacher de s&rsquo;assoupir. Et puisque l&rsquo;ancienne histoire n&rsquo;a pas dispos\u00e9 suffisamment de ses reliefs le long des autoroutes, on va jusqu&rsquo;\u00e0 lui indiquer des monuments qu&rsquo;il ne peut pas voir et lui signaler qu&rsquo;il est bien en train de traverser le paysage de la r\u00e9gion o\u00f9 il se trouve. Un parcours aussi pauvre, dont la pseudo-r\u00e9alit\u00e9 arbitraire culmine dans le monument remarquable ou le point de vue \u00e0 ne pas manquer, n\u00e9cessite toutefois ces haltes s\u00e9curisantes o\u00f9 le n\u00e9o-voyageur pourra satisfaire ses besoins \u00e9l\u00e9mentaires avec les produits habituels de son supermarch\u00e9. L&rsquo;errance des nomades est purement formelle, disait Hegel, ils transportent leur monde avec eux. De m\u00eame, le voyageur moderne se d\u00e9place dans son monde devenu immobile, la marchandise famili\u00e8re l&rsquo;a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 partout, elle est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 qui l&rsquo;attend. <\/p>\n\n\n\n<p>Au stade suivant de cette logique du digest on trouve la fabrication ex nihilo de r\u00e9alit\u00e9s de synth\u00e8se destin\u00e9es \u00e0 \u00eatre dispos\u00e9es le long de l&rsquo;axe autoroutier, villages typiques, arch\u00e9odrome, dysneylands, futuropolis. Pour en arriver l\u00e0, dans ces d\u00e9charges de l&rsquo;esprit, l&rsquo;automobiliste a d\u00fb acqu\u00e9rir une nouvelle mani\u00e8re de s&rsquo;orienter qui n&rsquo;a plus rien \u00e0 voir avec une sensibilit\u00e9 humaine pratique, concr\u00e8te, m\u00eame aussi d\u00e9risoire que celle de pouvoir se rep\u00e9rer dans l&rsquo;espace parce que l&rsquo;on a tourn\u00e9 une fois \u00e0 droite et deux fois \u00e0 gauche. Pour se rendre d&rsquo;un point \u00e0 un autre, il n&rsquo;est plus d&rsquo;autre moyen que de suivre les indications distribu\u00e9es par panneaux, sous titres comminatoires de la mis\u00e8re du paysage. L&rsquo;erreur n&rsquo;est pas pr\u00e9vue et elle est irr\u00e9parable, il faut attendre la prochaine sortie vers une autre alv\u00e9ole du labeur ou du loisir. Le sens de l&rsquo;orientation qui nous lie peut-\u00eatre&nbsp;encore trop \u00e0 la sauvagerie est ici sans mati\u00e8re et sans emploi. La diff\u00e9rence qu&rsquo;il y avait dans la mani\u00e8re \u00ab\u00a0d&rsquo;aller tout droit\u00a0\u00bb selon qu&rsquo;on \u00e9tait en ville ou \u00e0 la campagne, en empruntant une succession de rues ou de chemins, s&rsquo;abolit dans une redondance de boucles de d\u00e9gagement qui \u00e9voque plut\u00f4t les tests psychotechniques pour rats en labyrinthe de laboratoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui \u00e9tait promis dans le d\u00e9placement automobile, l&rsquo;autonomie, se transforme en son contraire, non seulement dans le pseudo choix du but mais aussi dans la ma\u00eetrise de la machine. Une fois de plus la f\u00e9e \u00e9lectronique promet de rem\u00e9dier \u00e0 tout et d&rsquo;abord d&rsquo;habiller de neuf les archa\u00efsmes techniques et sociaux. Elle fait parler la machine et d\u00e9j\u00e0 les nuits des villes sont pleines des hurlements de voitures viol\u00e9es. Mais l&rsquo;humano\u00efdisation par l&rsquo;informatique tend \u00e0 avoir des aspects plus directement techniques: \u00ab\u00a0<em>Ce n&rsquo;est pas tant la technologie elle-m\u00eame qui va bouleverser le monde automobile que la substitution de l&rsquo;intelligence artificielle \u00e0 celle trop fantasque de l&rsquo;homme<\/em>.\u00a0\u00bb (Michel Gu\u00e9gan, <em>Les Dynasteurs<\/em>, suppl\u00e9ment aux \u00c9chos, 9 octobre 1985.) Puisque la voiture est un instrument de travail, son conducteur a les m\u00eames responsabilit\u00e9s vis-\u00e0-vis de l&rsquo;organisation sociale que le conducteur de n&rsquo;importe quelle autre machine, et sa fantaisie est criminalis\u00e9e et sujette \u00e0 pr\u00e9vention, comme dans n&rsquo;importe quelle autre activit\u00e9 laborieuse. \u00ab\u00a0<em>R\u00e9gissant la bonne marche de la m\u00e9canique, dorlotant le conducteur, l&rsquo;\u00e9lectronique simplifiera la vie de ce dernier mais d&rsquo;une certaine fa\u00e7on le placera en libert\u00e9 surveill\u00e9e. Les nouvelles conditions de circulation de l&rsquo;an 2000 tol\u00e9rant mal les exc\u00e8s de temp\u00e9rament, l&rsquo;\u00e9lectronique aidera \u00e0 \u00e9tablir un nouvel ordre social sur les routes.<\/em>\u00a0\u00bb (Ibidem.) Passons sur les r\u00eaves policiers de ces normalisateurs \u00e0 la petite semaine et notons simplement que la diversification et la sophistication de cette machine archa\u00efque en centaines de mod\u00e8les identiques \u00e9voquent plut\u00f4t une sorte de cul-de-sac \u00e9volutif, \u00e0 l&rsquo;instar de celui des insectes, que l&rsquo;apparition d&rsquo;une nouvelle \u00e8re. Le d\u00e9miurge de l&rsquo;\u00e9volution dans la production reste le march\u00e9, d\u00e9pendant exclusivement aujourd&rsquo;hui de la cr\u00e9ation de pseudo-besoins au nom desquels les hommes acceptent de travailler. L&rsquo;automobile a parfaitement rempli ce r\u00f4le de moteur de l&rsquo; \u00e9conomie pendant cinquante ans, au prix de nuisances que nous n&rsquo;avons fait qu&rsquo;effleurer dans ces pages, ayant laiss\u00e9 de c\u00f4t\u00e9 par exemple sa contribution massive \u00e0 la pollution g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e ou le gaspillage insens\u00e9 de ressources qu&rsquo;elle entra\u00eene. Mais il nous semble plus important de conclure en d\u00e9non\u00e7ant ce qui s&rsquo;annonce plut\u00f4t que ce qui est d\u00e9j\u00e0 accompli. <\/p>\n\n\n\n<p>Comme souvent les meilleurs arguments nous viennent de nos ennemis, en l&rsquo;occurrence de ces fanatiques partisans de l&rsquo;ali\u00e9nation moderne qui, eux, sont \u00e0 la fois satisfaits de ce qui existe et de ce qui se met en place. \u00ab\u00a0<em>L&rsquo;automobile a structur\u00e9 notre espace physique depuis les d\u00e9buts du si\u00e8cle. L&rsquo;\u00e9lectronique et les t\u00e9l\u00e9communications commencent \u00e0 structurer notre espace intellectuel.Vont-elles aussi renouveler la g\u00e9ographie \u00e9conomique et humaine ?<\/em>\u00a0\u00bb questionnent les r\u00e9dacteurs d&rsquo;un num\u00e9ro sp\u00e9cial de la revue <em>Sciences et Techniques<\/em>, modestement intitul\u00e9 \u00ab\u00a0<em>La R\u00e9volution de l&rsquo;intelligence<\/em>.\u00a0\u00bb Plus loin, pour que l&rsquo;apparente neutralit\u00e9 de la formulation et le point d&rsquo;interrogation final ne troublent pas plus avant les certitudes positivistes du lecteur, ils pr\u00e9cisent: \u00ab\u00a0<em>La machine \u00e0 vapeur a remplac\u00e9 les ressources physiques de l&rsquo;homme ou des animaux. Cette fois c&rsquo;est une ma\u00eetrise conceptuelle qui nous est promise, et non plus physique seulement comme l&rsquo;automobile.<\/em>\u00a0\u00bb Et un repr\u00e9sentant du M.I.T. (<em>Massachussets Institute of Technology<\/em>), Edward Fredkin, peut conclure par ailleurs, avec la brutale franchise propre \u00e0 ce continent qui veut ignorer la contradiction: \u00ab\u00a0<em>L&rsquo;intelligence artificielle est la prochaine \u00e9tape de l&rsquo;\u00e9volution.<\/em>\u00a0\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9placement abstrait permis par la machine se compl\u00e8te ainsi heureusement par le d\u00e9placement immobile permis par les t\u00e9l\u00e9communications. Les hommes poursuivent donc leur chemin vers une atomisation, une s\u00e9paration grandissante jusqu&rsquo;\u00e0 la perte programm\u00e9e de l&rsquo;autonomie de la pens\u00e9e. L&rsquo;\u00e9conomie a trouv\u00e9 l\u00e0, dans la satisfaction de besoins cr\u00e9\u00e9s par son d\u00e9veloppement pr\u00e9alable, un nouveau monde aux possibilit\u00e9s aussi illimit\u00e9es que l&rsquo;insatisfaction fondamentale qu&rsquo;elle produit; car ce qui caract\u00e9rise ce nouveau march\u00e9, c&rsquo;est que la marchandise-pilote qui le sous-tend, le message, du logiciel au banal divertissement t\u00e9l\u00e9vis\u00e9, est devenue purement immat\u00e9rielle. Toute la folie d&rsquo;un mode de production devenu ind\u00e9pendant des hommes trouve l\u00e0 sa l\u00e9gitime conclusion quand aucune de ses pr\u00e9misses n&rsquo;est mise radicalement en doute. Et les d\u00e9sastres auxquels on nous a habitu\u00e9s sont peu de choses en regard de ceux qui nous sont promis. <\/p>\n\n\n\n<p>Source: <a href=\"http:\/\/archivesautonomies.org\/IMG\/pdf\/situs\/encyclopediedesnuisances\/edn-n07.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\"Source: Encyclop\u00e9die des nuisances, n\u00b0 7. Mai 1986 (opens in a new tab)\">Encyclop\u00e9die des nuisances, n\u00b0 7. 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