{"id":41851,"date":"2019-03-07T09:12:10","date_gmt":"2019-03-07T08:12:10","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/?p=41851"},"modified":"2020-08-16T12:14:29","modified_gmt":"2020-08-16T11:14:29","slug":"paris-sans-voiture-on-en-revait-deja-en-1790","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2019\/03\/07\/paris-sans-voiture-on-en-revait-deja-en-1790\/","title":{"rendered":"Paris sans voiture, on en r\u00eavait d\u00e9j\u00e0 en 1790"},"content":{"rendered":"<p>Interdire l\u2019usage des voitures particuli\u00e8res dans Paris\u00a0? Le d\u00e9bat ne date ni d&rsquo;aujourd\u2019hui, ni de l\u2019apparition de l\u2019automobile.\u00a0<!--more--><\/p>\n<p>La place de la \u00ab\u00a0voiture\u00a0\u00bb (soit une caisse suspendue sur des roues dot\u00e9es d\u2019essieux) est un fait social majeur de nos soci\u00e9t\u00e9s urbaines. Elle s\u2019inscrit dans une longue histoire qui pose de mani\u00e8re pr\u00e9coce des questions essentielles\u00a0: le para\u00eetre et le faire-valoir, la discipline des conduites, la gestion polici\u00e8re des circulations et le droit \u00e0 la ville oppos\u00e9 au privil\u00e8ge de la priorit\u00e9 et au pouvoir de doubler.<\/p>\n<p>Immersion dans les rues de Paris au temps du tout-hippomobile, plus exactement au moment o\u00f9 la R\u00e9volution fran\u00e7aise bat son plein.<\/p>\n<h2>Un pamphlet anti-voiture<\/h2>\n<p>En 1790, un citoyen anonyme fait imprimer un in-octavo d\u2019une \u00e9tonnante modernit\u00e9\u00a0:\u00a0<a href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k402292\/f4.image\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><em>P\u00e9tition d\u2019un citoyen ou motion contre les carrosses et les cabriolets<\/em><\/a>. R\u00e9dig\u00e9 dans un style enlev\u00e9, ce texte de 16\u00a0folios rel\u00e8ve \u00e0 la fois du pamphlet, du trait\u00e9 moral, du m\u00e9moire policier et de la motion l\u00e9gislative puisqu&rsquo;il contient des propositions destin\u00e9es \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale.<\/p>\n<p>On ne sait \u00e0 peu pr\u00e8s rien de son auteur. Sans doute un bourgeois ais\u00e9 (un m\u00e9decin\u00a0?) car il d\u00e9clare lui-m\u00eame poss\u00e9der \u00ab\u00a0une voiture, un cabriolet et quatre chevaux\u00a0\u00bb qu&rsquo;il d\u00e9sire \u00ab\u00a0sacrifier sur l\u2019autel de la patrie\u00a0\u00bb, scandalis\u00e9 par la brutalit\u00e9 avec laquelle les cochers conduisent dans Paris et \u00e9c\u0153ur\u00e9 par l\u2019\u00ab\u00a0oisivet\u00e9 et la mollesse des riches\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>S\u2019il est acquis aux id\u00e9es des Lumi\u00e8res et loue les apports de la R\u00e9volution, il s\u2019interroge\u00a0: que peuvent bien valoir la libert\u00e9 de la presse, la tol\u00e9rance religieuse, la suppression des prisons d\u2019Etat si \u00ab\u00a0on ne peut aller \u00e0 pied [dans Paris] sans un danger perp\u00e9tuel\u00a0\u00bb\u00a0? D\u2019o\u00f9 le sous-titre du libelle \u2013\u00a0<em>Ce n\u2019est pas tout d\u2019\u00eatre libre, il faut \u00eatre humain<\/em>\u00a0\u2013 qui pointe un paradoxe. Alors que les hommes clament tout haut l\u2019\u00e9galit\u00e9 des droits \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 tout enti\u00e8re, les habitants de la capitale continuent \u00e0 \u00eatre \u00e9cras\u00e9s par les voitures dans l\u2019indiff\u00e9rence du l\u00e9gislateur. Il propose alors de terminer la R\u00e9volution (\u00ab\u00a0achever l\u2019ouvrage\u00a0\u00bb dit-il) en faisant interdire l\u2019usage des voitures particuli\u00e8res dans Paris.<\/p>\n<p>En\u00a0<a href=\"http:\/\/paris-atlas-historique.fr\/10.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">1790 \u00e0 Paris<\/a>, la situation politique est in\u00e9dite mais la\u00a0<em>D\u00e9claration des droits de l\u2019homme et du citoyen<\/em>\u00a0ne se concr\u00e9tise pas sur le pav\u00e9. Les rapports de domination exerc\u00e9s par les usagers des cabriolets sur les gens \u00e0 pied subsistent plus que jamais.<\/p>\n<h2>Les embarras de Paris<\/h2>\n<p>La voiture maudite est un topos litt\u00e9raire qui plonge ses racines dans les rues embarrass\u00e9es du Paris des XVII<sup>e<\/sup>\u00a0et XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cles, de Scarron \u00e0 l\u2019abb\u00e9 Pr\u00e9vost en passant par la fameuse satire de Boileau o\u00f9 c\u2019est l\u2019accrochage entre une charrette et un carrosse qui provoque un \u00ab\u00a0embouteillage\u00a0\u00bb monstrueux\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>D\u2019un carrosse en tournant il accroche une roue,<br \/>\nEt du choc le renverse en un grand tas de boue\u00a0:<br \/>\nQuand un autre \u00e0 l\u2019instant s\u2019effor\u00e7ant de passer,<br \/>\nDans le m\u00eame embarras se vient embarrasser.<br \/>\nVingt carrosses bient\u00f4t arrivant \u00e0 la file<br \/>\nY sont en moins de rien suivis de plus de mille.<\/p><\/blockquote>\n<p>Si les \u00ab\u00a0embarras\u00a0\u00bb ou les \u00ab\u00a0tracas\u00a0\u00bb, comme on les appelait alors, \u00e9taient utilis\u00e9s par les \u00e9crivains comme un ressort litt\u00e9raire, ils n\u2019en renvoient pas moins \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 bien r\u00e9elle qui est celle\u00a0<a href=\"http:\/\/www.gallimard.fr\/Catalogue\/GALLIMARD\/Folio\/Folio-histoire\/Vivre-dans-la-rue-a-Paris-au-XVIII-sup-e-sup-siecle\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">des rues d\u2019Ancien R\u00e9gime<\/a>.<\/p>\n<div id=\"attachment_41852\" style=\"width: 610px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-41852\" decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"wp-image-41852 size-full\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/img\/2019\/03\/embaras-de-paris.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"390\" \/><p id=\"caption-attachment-41852\" class=\"wp-caption-text\">Le Pont-Neuf vu du c\u00f4t\u00e9 de la rue Dauphine \u00bb, Nicolas Gu\u00e9rard (1715). Cette gravure donne \u00e0 voir la diversit\u00e9 des moyens de d\u00e9placement des citadins au Si\u00e8cle des Lumi\u00e8res : au premier plan, on distingue deux carrosses, une chaise \u00e0 porteurs, des cavaliers, une charrette. Il est significatif que l\u2019auteur ait tenu \u00e0 repr\u00e9senter cette sc\u00e8ne d\u2019embarras sur l\u2019une de ses art\u00e8res les plus modernes \u00e9quip\u00e9es de trottoirs. BNF<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il n\u2019est gu\u00e8re de chroniques urbaines, de\u00a0<a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/ahrf\/12853\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">m\u00e9moires policiers<\/a>\u00a0ou de r\u00e9cits de voyage qui n\u2019en fassent mention\u00a0: \u00e9claboussures, poussi\u00e8re, vacarme des roues cercl\u00e9es de fer qui trouble le repos des malades, encombrements provoqu\u00e9s par un carrosse ou un charroi qui ne parvient pas \u00e0 man\u0153uvrer au d\u00e9tour d\u2019une rue, etc.<\/p>\n<h2>La voiture homicide<\/h2>\n<p>Mais ce qui est radicalement nouveau dans les \u00e9crits de la fin du XVIII<sup>e<\/sup>si\u00e8cle est le th\u00e8me de la voiture-homicide que l\u2019on retrouve aussi bien chez Louis S\u00e9bastien Mercier ou Nicolas Restif de la Bretonne.<\/p>\n<p>Publi\u00e9 en 1789, un autre pamphlet anonyme est intitul\u00e9\u00a0<a href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k40228q\/f4.image.texteImage\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><em>Les assassins ou d\u00e9nonciation de l\u2019abus tyrannique des voitures<\/em><\/a>. Cet auteur s\u2019en prend avec virulence aux pha\u00e9tons, wiskis, diables et autres coup\u00e9s \u00e0 l\u2019anglaise alors \u00e0 la mode, ces mod\u00e8les de v\u00e9hicules l\u00e9gers et \u00ab\u00a0rapides comme l\u2019aigle\u00a0\u00bb \u00e9tant particuli\u00e8rement adapt\u00e9s \u00e0 la circulation en ville.<\/p>\n<p>On croit, argumente-t-il, que les assassins sont les brigands de grand chemin pr\u00eats \u00e0 \u00e9gorger pour une bourse. Non, \u00e0 Paris, l\u2019assassin est \u00ab\u00a0celui qui sans passion, sans besoin, ouvre tout \u00e0 coup les portes de sa demeure, s\u2019\u00e9lance comme un furieux sur mille de ses semblables et pousse contre eux, de toutes ses forces un char rapide et deux animaux vigoureux\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>C\u2019est donc l\u2019\u00e9mergence de tout un courant de l\u2019opinion publique anti-voitures et m\u00eame une guerre sociale entre pi\u00e9tons et usagers des voitures que ces textes viennent illustrer.<\/p>\n<div id=\"attachment_41853\" style=\"width: 610px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-41853\" decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-full wp-image-41853\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/img\/2019\/03\/gravure.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"481\" \/><p id=\"caption-attachment-41853\" class=\"wp-caption-text\">Gravure d\u2019un diable tir\u00e9 de l\u2019article \u00ab Sellier-carrossier \u00bb de l\u2019\u00ab Encyclop\u00e9die ou Dictionnaire raisonn\u00e9 des arts et m\u00e9tiers \u00bb de Denis Diderot et d\u2019Alembert, Paris, 1769-1771.<\/p><\/div>\n<h2><\/h2>\n<h2>Pi\u00e9tons et gens en carrosses \u00e0 Paris<\/h2>\n<p>Plus concr\u00e8tement, ce texte \u00e9merge \u00e0 la crois\u00e9e de deux ph\u00e9nom\u00e8nes qui se manifestent au cours du XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle de mani\u00e8re divergente.<\/p>\n<p>D\u2019un c\u00f4t\u00e9, la hausse prodigieuse des d\u00e9placements hippomobiles dans la capitale, hausse li\u00e9e au trafic de marchandises et de subsistances \u2013 Paris, avec ses 700\u00a0000\u00a0habitants, est d\u00e9j\u00e0 un ventre \u2013 et \u00e0 l\u2019accroissement des usages particuliers comme l\u2019a bien montr\u00e9\u00a0<a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/rh19\/5201\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Daniel Roche<\/a>.<\/p>\n<p>Si le\u00a0<a href=\"http:\/\/www.chateauversailles.fr\/decouvrir\/ressources\/roulez-carrosses\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">carrosse<\/a>\u00a0du XVII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle \u00e9tait \u00e0 l\u2019usage exclusif des familles princi\u00e8res et de la noblesse, l\u2019utilisation de la voiture dans ses versions l\u00e9g\u00e8res s\u2019\u00e9largit \u00e0 de nouvelles classes moyennes\u00a0: marchands, d\u00e9tenteurs d\u2019office, financiers mais aussi ma\u00eetres artisans, pr\u00eatres qui se d\u00e9pla\u00e7aient auparavant \u00e0 pied, \u00e0 dos de mulet, et au mieux, en cheval.<\/p>\n<p>\u00catre propri\u00e9taire d\u2019une voiture est certes encore le privil\u00e8ge des nobles et des riches bourgeois car cela implique de poss\u00e9der une \u00e9curie, une remise pour le foin et la paille, d\u2019avoir un cocher ou un laquais \u00e0 sa disposition et de pouvoir s\u2019approvisionner en avoine et en eau en grande quantit\u00e9. Mais le d\u00e9veloppement des voitures de louage et des fiacres, les anc\u00eatres de nos taxis, qui se louent \u00e0 la journ\u00e9e ou \u00e0 l\u2019heure, ouvre peu \u00e0 peu le panel des usages.<\/p>\n<div id=\"attachment_41854\" style=\"width: 610px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-41854\" decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-full wp-image-41854\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/img\/2019\/03\/carrosse.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"476\" \/><p id=\"caption-attachment-41854\" class=\"wp-caption-text\">Le carrosse fut d\u2019abord le v\u00e9hicule royal par excellence. Ici, un carrosse moderne des ann\u00e9es 1680, \u00e0 la caisse enti\u00e8rement sculpt\u00e9e et dor\u00e9e, tir\u00e9 par un attelage de six chevaux pour l\u2019entr\u00e9e de Louis XIV et de Marie-Th\u00e9r\u00e8se \u00e0 Douai en 1667. Peinture sur huile d\u2019Adam Fran\u00e7ois Van der Meulen, ca. 1690. Ch\u00e2teau de Versailles<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Au cours du Si\u00e8cle des Lumi\u00e8res, selon des\u00a0<a href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/hes_0752-5702_1983_num_2_2_1324\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">estimations plausibles<\/a>, le nombre de voitures particuli\u00e8res bondit. De 300\u00a0v\u00e9hicules au d\u00e9but du XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, il passe \u00e0 plus de 20\u00a0000, date \u00e0 laquelle notre auteur r\u00e9dige sa p\u00e9tition, soit une augmentation de 700\u00a0%\u00a0! La voiture est devenue une chose banale des villes bien avant l\u2019<a href=\"http:\/\/carfree.fr\/index.php\/2008\/02\/02\/lideologie-sociale-de-la-bagnole-1973\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">automobilisme de masse<\/a>.<\/p>\n<p>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, selon un processus inverse quoiqu\u2019encore marginal, les d\u00e9placements \u00e0 pieds qui caract\u00e9risaient le petit peuple parisien sont en vogue dans les milieux \u00e9clair\u00e9s. Non pas pour aller d\u2019un lieu \u00e0 un autre mais pour se promener. Les \u00e9lites descendent progressivement de leurs carrosses pour se promener le long des boulevards arbor\u00e9s ou dans les jardins.<\/p>\n<p>Pour les philosophes des Lumi\u00e8res, aller \u00e0 pied devient une vertu oppos\u00e9e \u00e0 la mollesse de ceux qui vont en voiture. La marche devient une pratique socialement valoris\u00e9e pour des raisons d\u2019hygi\u00e8ne corporelle, de clairvoyance de l\u2019esprit, de contact avec le monde.\u00a0<a href=\"https:\/\/halshs.archives-ouvertes.fr\/halshs-01178705\/document\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Rousseau<\/a>\u00a0s\u2019en fait le chantre, Restif de la Bretonne une discipline quotidienne et nocturne. Sous la R\u00e9volution, le pi\u00e9ton devient une figure politique majeure incarn\u00e9e par le sans-culotte comme le souligne l\u2019historien Guillaume Mazeau, dans un article \u00e0 para\u00eetre bient\u00f4t dans\u00a0<em>Chim\u00e8res<\/em>.<\/p>\n<h2>Les voitures, premi\u00e8re source d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 des Parisiens<\/h2>\n<p>Imaginez d\u00e9sormais cette sc\u00e8ne maintes fois v\u00e9cue et d\u00e9crite par les contemporains.<\/p>\n<p>Vous marchez tranquillement en\u00a0<a href=\"https:\/\/www.projet-voltaire.fr\/origines\/expression-tenir-le-haut-du-pave\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">tenant le haut du pav\u00e9<\/a>\u00a0dans une rue \u00e9troite et encombr\u00e9e. Ici, un \u00e9tal de vendeur \u00e0 la sauvette, l\u00e0 des gravats d\u2019un chantier provisoire, un peu plus loin une forge de plein vent qui empi\u00e8te sur la chauss\u00e9e, au-dessus de votre t\u00eate une enseigne de cabaret qui oblige les cochers \u00e0 de dangereuses embard\u00e9es. Soudain, propuls\u00e9 par deux chevaux vigoureux, un cabriolet de pr\u00e8s de 700\u00a0kg, sans syst\u00e8me de freinage efficace, s\u2019engage \u00e0 toute allure. Le cocher, press\u00e9 par le propri\u00e9taire du v\u00e9hicule, fait claquer son fouet tout en criant \u00ab\u00a0gare, gare\u00a0\u00bb. Sauve qui peut\u00a0! Comment alors \u00e9chapper aux roues du bolide lorsqu\u2019il n\u2019y a ni parapets, ni trottoirs\u00a0?<\/p>\n<p>Dans ses\u00a0<em>Tableaux de Paris<\/em>, Jean\u2011S\u00e9bastien Mercier dit avoir \u00e9t\u00e9 victime \u00e0 trois reprises des voitures homicides. Le citoyen anonyme de la\u00a0<em>Motion contre les carrosses<\/em>\u00a0avance quant \u00e0 lui des chiffres qui font froid dans le dos\u00a0: plus de 300\u00a0morts par an, tu\u00e9s sur le coup ou \u00e0 la suite de blessures fatales. Sans compter les estropi\u00e9s de tout genre amput\u00e9s d\u2019un membre, une main, un bras, une jambe auxquels il faudrait ajouter les milliers de balafr\u00e9s \u00e0 la joue lac\u00e9r\u00e9e par les coups de fouet.<\/p>\n<h2>Les accidents<\/h2>\n<p>Les accidents \u00e9taient-ils plus importants \u00e0 la fin du si\u00e8cle qu\u2019au d\u00e9but ou les habitants d\u00e9sormais tous citoyens se sentent-ils plus libres de prendre la plume pour d\u00e9noncer les exc\u00e8s hippomobiles\u00a0?<\/p>\n<p>Une chose est s\u00fbre, la\u00a0<a href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/rhmc_0048-8003_1997_num_44_4_1893_t1_0720_0000_2\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">vitesse des v\u00e9hicules<\/a>\u00a0a consid\u00e9rablement augment\u00e9e au cours du Si\u00e8cle des Lumi\u00e8res. D\u2019abord pour des raisons techniques\u00a0: des voitures, plus l\u00e9g\u00e8res et plus maniables que les pesants carrosses, font leur entr\u00e9e sur le march\u00e9 et m\u00e8nent l\u2019\u00e9quipage \u00e0 plus de 50\u00a0km\/heure sur les grands boulevards. Ensuite, pour des raisons urbanistiques\u00a0: la multiplication des portes coch\u00e8res, l\u2019alignement des fa\u00e7ades, la cr\u00e9ation des grands boulevards et des promenades autorisent des vitesses jusqu\u2019alors jamais atteintes en ville malgr\u00e9 les limitations fix\u00e9es par les d\u00e9crets de police.<\/p>\n<p>Si la voiture marque les corps dans leur chair, elle transforme aussi durablement le visage de la ville, un processus qui se prolonge jusqu\u2019\u00e0 nous au point d\u2019exclure les pi\u00e9tons de certaines voies \u2013 les boulevards p\u00e9riph\u00e9riques \u2013 notamment celles le long des\u00a0<a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/pollution\/article\/2018\/03\/08\/voies-sur-berge-a-paris-ce-que-dit-et-ne-dit-plus-le-nouvel-arrete-interdisant-la-circulation-automobile_5267340_1652666.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">berges de la Seine<\/a>\u00a0qui font aujourd\u2019hui tant couler d\u2019encre.<\/p>\n<h2>Le prix de la vie<\/h2>\n<p>Au XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, les victimes des voitures dans la capitale sont surtout des enfants occup\u00e9s \u00e0 jouer dans la rue, des vieillards peu lestes, malentendants ou malvoyants, des portefaix trop charg\u00e9s et, d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, tout pi\u00e9ton inattentif ou distrait.<\/p>\n<p>En cas d\u2019accident, les t\u00e9moins et les commissaires doivent d\u00e9terminer les responsabilit\u00e9s. Si la victime est pass\u00e9e sous les grandes roues (arri\u00e8res), tant pis pour elle\u00a0; en revanche, si elle est happ\u00e9e par les petites roues du train avant alors elle est en droit de r\u00e9clamer r\u00e9paration.<\/p>\n<p>Bien souvent, les accidents sont r\u00e9gl\u00e9s \u00e0 l\u2019amiable contre une poign\u00e9e d\u2019argent. Quel pouvait \u00eatre le prix d\u2019une jambe broy\u00e9e pour un pauvre h\u00e8re\u00a0? Mais la plupart du temps, ni le cocher, ni le propri\u00e9taire ne daignent s\u2019arr\u00eater et prennent la fuite. C\u2019est cette inhumanit\u00e9 profonde qui r\u00e9vulse l\u2019auteur du pamphlet.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, la voiture tue moins \u00e0 Paris qu\u2019\u00e0 la fin du XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle (une\u00a0trentaine de morts en 2017) m\u00eame si elle continue \u00e0 blesser, notamment les cyclistes toujours plus nombreux. Le probl\u00e8me se pose d\u00e9sormais en termes de sant\u00e9 publique en lien avec les \u00e9missions des particules fines responsables selon les sp\u00e9cialistes de plusieurs centaines de cancers du poumon chaque ann\u00e9e dans la capitale.<\/p>\n<h2>Supprimer l\u2019usage des voitures dans la capitale<\/h2>\n<p>C\u2019est sous la forme d\u2019un d\u00e9cret en dix articles que le citoyen anonyme formule sa proposition d\u2019interdiction totale de circuler en carrosse ou en cabriolet. Seules les sorties des carrosses vers la campagne et les d\u00e9placements intra-muros en cheval sell\u00e9, limit\u00e9s au trot, et pour les urgences m\u00e9dicales, seront tol\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n<div id=\"attachment_41855\" style=\"width: 280px\" class=\"wp-caption alignright\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-41855\" decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-full wp-image-41855\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/img\/2019\/03\/chaise-a-porteurs.jpg\" alt=\"\" width=\"270\" height=\"432\" \/><p id=\"caption-attachment-41855\" class=\"wp-caption-text\">Les chaises \u00e0 porteurs tant vant\u00e9es par le citoyen anonyme ont \u00e9t\u00e9 le privil\u00e8ge de la noblesse tout au long de l\u2019Ancien R\u00e9gime. Ici, un mod\u00e8le (ca. 1730) \u00e0 d\u00e9cor de marines finement orn\u00e9 et peint de marins, d\u2019embarcations et de voiliers. Ch\u00e2teau de Versailles<\/p><\/div>\n<p>L\u2019auteur a conscience des bouleversements occasionn\u00e9s par une telle d\u00e9cision, \u00ab\u00a0Vous allez m\u2019objecter que je vais ruiner une grande quantit\u00e9 de citoyens\u00a0\u00bb. Car en s\u2019attaquant aux usages hippomobiles des particuliers, c\u2019est tout un pan de l\u2019\u00e9conomie urbaine qui allait \u00eatre affect\u00e9e\u00a0: les \u00ab\u00a0charrons, peintres, selliers, bourreliers, serruriers, mar\u00e9chaux\u00a0\u00bb mais aussi \u00ab\u00a0loueurs de carrosses, cochers [\u2026] domestiques\u00a0\u00bb.Les voitures particuli\u00e8res et les fiacres seront remplac\u00e9s par des chaises \u00e0 porteurs cr\u00e9\u00e9es en nombre suffisant et situ\u00e9es dans des stations \u00e0 chaque carrefour o\u00f9 les tarifs seront clairement affich\u00e9s.<\/p>\n<p>Mais, argumente-t-il, en multipliant les chaises, ce sont autant de nouveaux emplois cr\u00e9\u00e9s\u00a0: des porteurs de chaise, des artisans capables de les fabriquer, sans compter les \u00e9conomies r\u00e9alis\u00e9es par les propri\u00e9taires de chevaux qu\u2019il faut nourrir ch\u00e8rement, entretenir et loger dans des \u00e9curies qui occupent la majeure partie des rez-de-chauss\u00e9e de la capitale au d\u00e9triment de \u00ab\u00a0tous nos habitants qui vivent dans la m\u00e9diocrit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Quant aux cours coch\u00e8res, il sugg\u00e8re de les faire d\u00e9paver et de les transformer en pelouses, en potagers et en vergers\u00a0! La ville sans voiture appelle une autre utopie, celle de la\u00a0<a href=\"http:\/\/www.champ-vallon.com\/charles-francois-mathis-emilie-anne-pepy-la-ville-vegetale\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">ville v\u00e9g\u00e9tale<\/a>.<\/p>\n<h2>L\u2019invention du trottoir<\/h2>\n<p>Difficilement applicable sur le plan \u00e9conomique et policier, socialement explosive, cette mesure ne sera jamais discut\u00e9e \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale.<\/p>\n<p>Le citoyen anonyme propose \u00e9galement de g\u00e9n\u00e9raliser les trottoirs sur le mod\u00e8le londonien, anglophilie oblige. Chaque nouvelle rue devra comporter un \u00ab\u00a0trottoir dont la largeur ne peut \u00eatre inf\u00e9rieure \u00e0 quatre pieds\u00a0\u00bb, soit 130 cm.<\/p>\n<p>Promise \u00e0 un bel avenir, cette mesure sugg\u00e8re que le choix d\u2019am\u00e9nager la ville en s\u00e9parant les flux des voitures et des pi\u00e9tons, et en r\u00e9servant \u00e0 ces derniers la portion congrue, fut privil\u00e9gi\u00e9 de mani\u00e8re tr\u00e8s pr\u00e9coce par les politiques de gouvernance urbaine.<\/p>\n<p>Attest\u00e9s \u00e0 Rome sous l\u2019Empire, les trottoirs disparaissent progressivement des villes m\u00e9di\u00e9vales au trac\u00e9 trop contraignant. Ils font leur r\u00e9apparition dans les villes occidentales \u00e0 l\u2019\u00e9poque moderne, rempla\u00e7ant les bornes et les parapets, d\u2019abord \u00e0 Londres et dans les grandes cit\u00e9s anglaises d\u00e8s la fin du XVII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, mais aussi dans certaines villes du Nouveau Monde comme \u00e0 Mexico o\u00f9 une dizaine de kilom\u00e8tres de trottoirs ont \u00e9t\u00e9 \u00e9rig\u00e9s dans les ann\u00e9es\u00a01790.<\/p>\n<div id=\"attachment_41856\" style=\"width: 610px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-41856\" decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-full wp-image-41856\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/img\/2019\/03\/rue-trottoirs.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"337\" \/><p id=\"caption-attachment-41856\" class=\"wp-caption-text\">Vue en coupe d\u2019une rue nouvelle de la ville de Mexico. Plan en couleur r\u00e9alis\u00e9 en 1794, tir\u00e9 des Archives g\u00e9n\u00e9rales de la Nation (Mexique), section \u00ab Mapas, Planos e Ilustraciones \u00bb. Les trottoirs apparaissent sur l\u2019image sous le terme de \u00ab banquetas \u00bb. Archives g\u00e9n\u00e9rales de la Nation (Mexique)<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 la\u00a0<em>Motion contre les carrosses<\/em>\u00a0est imprim\u00e9e, les trottoirs sont alors\u00a0<a href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/aru_0180-930x_1992_num_57_1_1696\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">quasiment absents<\/a>\u00a0des rues de la capitale, limit\u00e9s au Pont Neuf, au Pont Royal et au quartier de l\u2019Od\u00e9on. Ils ne se d\u00e9veloppent qu\u2019au cours du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, notamment dans les quartiers centraux, les faubourgs restant jusqu\u2019au d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle sous-\u00e9quip\u00e9s.<\/p>\n<p>Depuis sa g\u00e9n\u00e9ralisation, le trottoir a sans doute sauv\u00e9 la vie de millions de citadins dans le monde. Son histoire, qui est celle des rapports entre les pi\u00e9tons et les voitures en ville, reste \u00e0 \u00e9crire.<\/p>\n<p>Finalement, que l\u2019on se situe au cr\u00e9puscule du XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle ou sous le mandat de la maire Anne Hidalgo, la voiture \u00e0 motricit\u00e9 hippomobile, thermique ou \u00e9lectrique continue de questionner les usages publics de la rue et, sa suppression, \u00e0 faire r\u00eaver de nombreux citadins.<\/p>\n<p><span class=\"fn author-name\">Arnaud Exbalin<\/span><\/p>\n<p class=\"role\"><em>Ma\u00eetre de conf\u00e9rence, histoire, Labex Tepsis \u2013 Mondes Am\u00e9ricains (EHESS), Universit\u00e9 Paris Nanterre \u2013 Universit\u00e9 Paris Lumi\u00e8res<\/em><\/p>\n<p>Image du haut:\u00a0\u00ab\u00a0Le Pont-Neuf et la Pompe de la Samaritaine, vu du quai de la M\u00e9gisserie\u00a0\u00bb, peinture de Nicolas Raguenet (vers 1750-1760).\u00a0<span class=\"attribution\"><span class=\"source\">Mus\u00e9e Carnavalet<\/span><\/span><\/p>\n<p>La version originale de cet article a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e dans\u00a0<a href=\"https:\/\/theconversation.com\/paris-sans-voiture-on-en-revait-deja-en-1790-103140\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><i>The Conversation<\/i><\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Interdire l\u2019usage des voitures particuli\u00e8res dans Paris\u00a0? 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