{"id":42502,"date":"2019-12-18T10:06:35","date_gmt":"2019-12-18T09:06:35","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/?p=42502"},"modified":"2019-12-18T10:06:35","modified_gmt":"2019-12-18T09:06:35","slug":"eloge-de-la-gratuite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2019\/12\/18\/eloge-de-la-gratuite\/","title":{"rendered":"\u00c9loge de la gratuit\u00e9"},"content":{"rendered":"<p>Le projet de revenu universel suscite l\u2019enthousiasme de certains, dans leur immense majorit\u00e9 anim\u00e9s par un souci d\u2019\u00e9quit\u00e9 et de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9. Mais leur ambition repose-t-elle sur des fondations solides d\u00e8s lors qu\u2019elle postule l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00ab crise du travail \u00bb, laquelle sugg\u00e8re qu\u2019une partie de plus en plus importante de la population ne trouvera plus \u00e0 s\u2019employer ? La croissance de la productivit\u00e9 s\u2019\u00e9tablissant \u00e0 un niveau historiquement faible depuis la fin de la seconde guerre mondiale, on pourrait au contraire conclure que les humains n\u2019en ont pas fini avec le labeur. Ne vaudrait-il pas mieux asseoir sa r\u00e9flexion sur l\u2019identification d\u2019une autre crise: celle de la marchandisation? <!--more--><\/p>\n<p>Le capitalisme, dont la vocation consiste \u00e0 transformer le monde en marchandises, ne peut poursuivre ce processus sans menacer l\u2019humanit\u00e9 d\u2019un effondrement \u00e0 la fois financier, social, politique et \u00e9cologique. Prendre acte de cette situation conduit \u00e0 pr\u00f4ner un autre type de revenu d\u2019existence, d\u00e9mon\u00e9taris\u00e9. En d\u2019autres termes : la gratuit\u00e9, dont il s\u2019agirait de d\u00e9fendre l\u2019extension, car elle n\u2019a jamais totalement disparu. Revenu universel ou gratuit\u00e9, ainsi se r\u00e9sume le dilemme : vaut-il mieux donner de l\u2019argent aux citoyens ou leur fournir des services gratuits ?<\/p>\n<p>On peut identifier trois \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9ponse. En 2017, l\u2019University College de Londres a compar\u00e9 le co\u00fbt d\u2019un revenu universel de base \u00e0 celui d\u2019une mise en \u0153uvre de la gratuit\u00e9 pour les services universels \u00e9l\u00e9mentaires (logement, nourriture, sant\u00e9, enseignement, services de transport, services informatiques, etc.) au Royaume-Uni (1). La seconde co\u00fbterait 42 milliards de livres sterling (environ 48 milliards d\u2019euros), contre 250 milliards pour le revenu universel (environ 284 milliards d\u2019euros). D\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019\u00e9quivalent de 2,2 % du produit int\u00e9rieur brut (PIB) britannique ; de l\u2019autre, 13 %. Des r\u00e9sultats similaires s\u2019observeraient en France, sugg\u00e9rant un premier constat : la gratuit\u00e9 semble a priori plus \u00ab r\u00e9aliste \u00bb \u00e9conomiquement que le revenu universel.<\/p>\n<p>Outre son co\u00fbt, le revenu universel pr\u00e9sente un \u00e9cueil : la perspective de maintenir, voire d\u2019\u00e9tendre, le m\u00e9canisme de mise en \u00e9quivalence de tous les aspects de la vie avec une certaine somme d\u2019argent. Proposer de r\u00e9mun\u00e9rer les parents pour l\u2019\u00e9ducation des enfants, les \u00e9tudiants pour leurs lectures ou les paysans pour les services qu\u2019ils rendent \u00e0 l\u2019environnement ne participe-t-il pas finalement de l\u2019approfondissement de la logique de marchandisation ? Une r\u00e9flexion de ce type avait conduit l\u2019intellectuel Andr\u00e9 Gorz \u00e0 abandonner l\u2019id\u00e9e d\u2019allocation universelle (qu\u2019il avait un temps consid\u00e9r\u00e9e comme \u00ab <em>le meilleur levier pour redistribuer aussi largement que possible \u00e0 la fois le travail r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 et les activit\u00e9s non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9es<\/em> \u00bb) au profit de celle de gratuit\u00e9 (2).<\/p>\n<p>M\u00eame les meilleurs projets de revenu universel ne parcourent que la moiti\u00e9 du chemin : d\u2019une part, rien ne garantit que les sommes allou\u00e9es soient utilis\u00e9es pour des produits \u00e0 valeur \u00e9cologique, sociale, d\u00e9mocratique ; de l\u2019autre, le dispositif maintient la soci\u00e9t\u00e9 dans une logique de d\u00e9finition individuelle des besoins. Bref, de soci\u00e9t\u00e9 de consommation.<\/p>\n<p>Outre qu\u2019elle r\u00e9pond \u00e9galement \u00e0 l\u2019urgence sociale et \u00e9cologique, la gratuit\u00e9 offre le moyen de terrasser les quatre cavaliers de l\u2019Apocalypse qui menacent l\u2019humanit\u00e9 et la plan\u00e8te : marchandisation, mon\u00e9tarisation, utilitarisme et \u00e9conomisme. Elle nous propulse vers un au-del\u00e0 des logiques de besoins et de raret\u00e9.<\/p>\n<p>La gratuit\u00e9 que nous devons d\u00e9fendre rel\u00e8ve d\u2019une construction. \u00c9conomique, d\u2019abord : si l\u2019\u00e9cole publique est gratuite, c\u2019est que l\u2019imp\u00f4t la finance. La gratuit\u00e9 lib\u00e8re le service du prix, pas du co\u00fbt. Culturelle, ensuite : il ne s\u2019agit pas de promettre une libert\u00e9 sauvage d\u2019acc\u00e8s aux biens et aux services, mais de l\u2019adosser \u00e0 des r\u00e8gles.<\/p>\n<p>Premi\u00e8re r\u00e8gle : la gratuit\u00e9 ne se limite pas aux biens et services qui permettent \u00e0 chacun de survivre, comme l\u2019eau ou le minimum alimentaire. Elle s\u2019\u00e9tend \u00e0 tous les domaines de l\u2019existence, tels que le droit aux parcs et jardins publics, \u00e0 des terrains de jeux, \u00e0 l\u2019embellissement des villes, \u00e0 la sant\u00e9, au logement, \u00e0 la culture, \u00e0 la participation politique\u2026 L\u2019enjeu est bien de multiplier des \u00eelots de gratuit\u00e9 dans l\u2019espoir qu\u2019ils forment demain des archipels et apr\u00e8s-demain des continents.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8me r\u00e8gle : si tout a vocation \u00e0 devenir gratuit, cela doit conduire \u00e0 certaines hausses de prix. Paradoxe ? Pas le moins du monde : la gratuit\u00e9 avance main dans la main avec la sobri\u00e9t\u00e9. Un exemple. La gratuit\u00e9 d\u2019un bien tel que l\u2019eau r\u00e9pond non seulement \u00e0 une pr\u00e9occupation sociale, mais \u00e9galement \u00e0 l\u2019urgence \u00e9cologique, en invitant par exemple \u00e0 construire des r\u00e9seaux de distribution plus petits afin de r\u00e9duire les pertes (estim\u00e9es \u00e0 plus du tiers), ou en entravant le principe du syst\u00e8me marchand selon lequel l\u2019eau ne sert qu\u2019une seule fois. Le recyclage des eaux grises (issues des usages domestiques) en vue de la consommation reste interdit en France pour des motifs sanitaires. Il se d\u00e9veloppe pourtant dans d\u2019autres pays (\u00c9tats-Unis, Japon, Australie), o\u00f9 l\u2019on ne tombe pas plus souvent malade que dans l\u2019Hexagone. Mais imagine-t-on que l\u2019on puisse payer son eau un m\u00eame prix pour boire ou pour remplir sa piscine ? Il n\u2019existe pas de d\u00e9finition scientifique, et encore moins moraliste, de ce que serait le bon ou le mauvais usage des biens communs. Il reviendra donc aux citoyens \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire aux processus politiques \u2014 de d\u00e9finir ce qui doit \u00eatre gratuit, rench\u00e9ri, voire interdit. Loin d\u2019engendrer le gaspillage, comme le clame la fable de la \u00ab trag\u00e9die des biens communs \u00bb de Garrett Hardin (3), la gratuit\u00e9 contribue \u00e0 responsabiliser les ponctions r\u00e9alis\u00e9es sur l\u2019environnement.<\/p>\n<p>Troisi\u00e8me r\u00e8gle : le passage \u00e0 la gratuit\u00e9 suppose de transformer les produits et services pr\u00e9existants. Dans la restauration scolaire, par exemple, cela doit permettre de cheminer vers une alimentation locale, respectant les saisons, moins gourmande en eau, sans doute moins carn\u00e9e, faite sur place (4). Les m\u00e9diath\u00e8ques attireraient de nouveaux lecteurs, mais en modifiant les comportements, avec beaucoup moins d\u2019emprunts par carte puisqu\u2019on sortirait de la logique de la consommation dans laquelle chacun en veut pour son argent et emprunte le maximum. Des services fun\u00e9raires gratuits, d\u00e9j\u00e0 autoris\u00e9s par la loi, peuvent offrir l\u2019occasion d\u2019instaurer une c\u00e9r\u00e9monie r\u00e9publicaine, ou de l\u00e9galiser l\u2019humusation ou la promession (5) ; dans tous les cas, de mettre en place des politiques d\u2019accompagnement social et psychologique des familles.<\/p>\n<p>L\u2019exemple des villes, laboratoires de la gratuit\u00e9 des transports en commun urbains et p\u00e9riurbains, prouve qu\u2019on se tromperait en se contentant de supprimer les billetteries : il s\u2019agit \u00e9galement \u2014 surtout \u2014 de faire \u00e9voluer le service, d\u2019op\u00e9rer d\u2019autres choix de technologies et d\u2019infrastructures. Ce choix ne concerne pas que des villes petites et moyennes, mais des m\u00e9tropoles comme Tallinn, la capitale estonienne, ou, \u00e0 certaines heures, la ville chinoise de Chengdu, forte de quatorze millions d\u2019habitants. En \u00cele-de-France, le rapport command\u00e9 par la pr\u00e9sidente de la r\u00e9gion, Mme Val\u00e9rie P\u00e9cresse, reconna\u00eet que la gratuit\u00e9 ne poserait pas un probl\u00e8me de financement mais un risque de saturation du r\u00e9seau, preuve que le syst\u00e8me marchand ne satisfait pas le droit \u00e0 la ville et ne sait pas r\u00e9pondre \u00e0 la crise \u00e9cologique. C\u2019est pourquoi ce m\u00eame rapport fait le choix de l\u2019impossible voiture \u00ab propre \u00bb. Dans aucun des domaines concern\u00e9s la gratuit\u00e9 n\u2019induit une baisse de la qualit\u00e9 du service, contrairement \u00e0 la rumeur entretenue selon laquelle il faudrait choisir entre gratuit\u00e9 et qualit\u00e9. L\u2019exp\u00e9rience le d\u00e9montre : elle ne contribue ni \u00e0 l\u2019essor des incivilit\u00e9s ni \u00e0 une recrudescence des d\u00e9gradations ; au contraire.<\/p>\n<p>Certains estiment pourtant que seule la marchandisation permettrait de prot\u00e9ger les ressources naturelles : plus le p\u00e9trole deviendrait rare, par exemple, plus son prix augmenterait, conduisant \u00e0 en limiter l\u2019usage. Ils d\u00e9noncent donc la gratuit\u00e9 comme l\u2019organisation du gaspillage. Rien n\u2019est plus faux. Prenons le cas de l\u2019\u00e9nergie : il ne s\u2019agit pas de rendre toute l\u2019\u00e9nergie gratuite, ni m\u00eame d\u2019atteindre le maximum de nos capacit\u00e9s de production. Chacun sait d\u00e9sormais que la survie de l\u2019humanit\u00e9 impose de laisser sous terre une bonne partie du p\u00e9trole disponible, puisque son utilisation aggraverait le r\u00e9chauffement climatique. Imaginer la gratuit\u00e9 de l\u2019\u00e9nergie requiert d\u2019\u00e9laborer une transition rapide et douce entre un mode de vie \u00e9nergivore et un mode de vie sobre. Une telle politique se marie parfaitement avec le sc\u00e9nario n\u00e9gawatt, fond\u00e9 sur une r\u00e9duction \u00e0 la source des besoins en \u00e9nergie en partant des divers types d\u2019usages.<\/p>\n<p>Le 1er octobre 2018, l\u2019appel \u00ab Vers une civilisation de la gratuit\u00e9 \u00bb, lanc\u00e9 autour du livre-manifeste <em>Gratuit\u00e9 versus capitalisme<\/em>, a re\u00e7u le soutien d\u2019un grand nombre de personnalit\u00e9s et d\u2019organisations politiques de gauche et \u00e9cologistes. Il oppose ce qui rel\u00e8ve d\u2019une gratuit\u00e9 d\u2019accompagnement du syst\u00e8me \u2014 celle des tarifs sociaux, destin\u00e9e \u00e0 ceux \u00ab qui sont tomb\u00e9s \u00bb, qui ne va jamais sans condescendance ni flicage \u2014 et ce qui participe d\u2019une gratuit\u00e9 d\u2019\u00e9mancipation \u2014 celle de l\u2019\u00e9colecapitapublique, du principe de s\u00e9curit\u00e9 sociale tel qu\u2019entendu dans le programme du Conseil national de la R\u00e9sistance (CNR). Et il propose de rompre d\u00e9finitivement avec toute \u00e9cologie culpabilisatrice.<\/p>\n<p>\u00c9mancipatrice, la gratuit\u00e9 constitue un hymne au \u00ab plus \u00e0 jouir \u00bb. On peut formuler mille reproches \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 de consommation ; elle parvient toutefois \u00e0 s\u00e9duire en invitant \u00e0 consommer toujours plus. Rompre avec cette \u00ab jouissance de l\u2019avoir \u00bb implique de lui en opposer une autre : celle de l\u2019\u00eatre.<\/p>\n<p>Paul Ari\u00e8s<\/p>\n<p><em>Politologue, directeur de l\u2019Observatoire international de la gratuit\u00e9 et auteur de Gratuit\u00e9 vs capitalisme, Larousse, Paris, 2018.<\/em><\/p>\n<p>Source: <a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">https:\/\/www.monde-diplomatique.fr<\/a><\/p>\n<p>Notes<\/p>\n<p>(1) Jonathan Portes, Howard Reed et Andrew Percy, \u00ab Universal basic services \u00bb, Social Prosperity Network, Institute for Global Prosperity, Londres, octobre 2017.<br \/>\n(2) Andr\u00e9 Gorz, Mis\u00e8res du pr\u00e9sent, richesse du possible, Galil\u00e9e, Paris, 1997.<br \/>\n(3) Garrett Hardin, \u00ab The tragedy of the commons \u00bb, Science, vol. 162, no 3859, Washington, DC, d\u00e9cembre 1968.<br \/>\n(4) Cf. Une histoire politique de l\u2019alimentation. Du pal\u00e9olithique \u00e0 nos jours, Max Milo, Paris, 2016.<br \/>\n(5) NDLR. Humusation : transformation du corps en compost ; promession : dissolution du corps dans l\u2019azote liquide.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le projet de revenu universel suscite l\u2019enthousiasme de certains, dans leur immense majorit\u00e9 anim\u00e9s par un souci d\u2019\u00e9quit\u00e9 et de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9. 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