{"id":42613,"date":"2020-02-26T09:18:27","date_gmt":"2020-02-26T08:18:27","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/?p=42613"},"modified":"2020-02-26T14:30:46","modified_gmt":"2020-02-26T13:30:46","slug":"marcher","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2020\/02\/26\/marcher\/","title":{"rendered":"Marcher"},"content":{"rendered":"<p>Inspir\u00e9 par Ralph Waldo Emerson et son <em>Nature<\/em>, Henry David Thoreau (1817-1862) quitte \u00e0 vingt-huit ans sa ville natale pour aller vivre seul dans une for\u00eat, pr\u00e8s du lac Walden. Install\u00e9 dans une cabane de 1845 \u00e0 1847, il ne marche pas moins de quatre heures par jour. Pour l&rsquo;auteur de <em><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/La_D\u00e9sob\u00e9issance_civile\" rel=\"noopener\" target=\"_blank\">La D\u00e9sob\u00e9issance civile<\/a> <\/em>et <em><a href=\"http:\/\/carfree.fr\/index.php\/2019\/01\/10\/nos-inventions-sont-de-jolis-jouets\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Walden ou la Vie dans les bois<\/a><\/em>, farouchement \u00e9pris de libert\u00e9, c&rsquo;est bien dans la vie sauvage &#8211; sans contrainte &#8211; que r\u00e9side la philosophie. Par cet \u00e9loge de la marche, exercice salutaire et lib\u00e9rateur, Thoreau fait l&rsquo;apologie de la valeur supr\u00eame de l&rsquo;individu. Conf\u00e9rence donn\u00e9e en 1851, <em>De la Marche<\/em> constitue un br\u00e9viaire indispensable de l&rsquo;\u00e9veil \u00e0 soi par la communion avec la nature. <!--more--><\/p>\n<p><em><strong>Extrait<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Je voudrais me faire l\u2019avocat de la Nature, de la libert\u00e9 absolue et de la vie sauvage qu\u2019on y trouve, par contraste avec la libert\u00e9 et la culture simplement polic\u00e9es. Je souhaite consid\u00e9rer l\u2019homme comme un habitant ou une partie int\u00e9grante de la nature plut\u00f4t que comme un membre de la soci\u00e9t\u00e9. Je d\u00e9sire faire une d\u00e9claration extr\u00eame, f\u00fbt-elle exag\u00e9r\u00e9e, car il y a suffisamment de champions de la civilisation: le pasteur, le conseil scolaire et chacun d\u2019entre vous s\u2019en chargent fort bien.<\/p>\n<p>Au cours de ma vie, je n\u2019ai rencontr\u00e9 qu\u2019une ou deux personnes qui comprenaient l\u2019art de la marche, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019art de se promener, qui avaient en quelque sorte le g\u00e9nie de la balade, de ce qu\u2019on d\u00e9signe du terme de <em>sauntering <\/em>(1), mot dont l\u2019\u00e9tymologie est fort jolie: au Moyen \u00c2ge, il y avait des gens sans travail qui erraient \u00e0 travers la campagne en demandant la charit\u00e9 sous le pr\u00e9texte qu\u2019ils se rendaient \u00e0 la <em>Sainte Terre<\/em> (2), si bien qu\u2019\u00e0 la vue de l\u2019un d\u2019eux, les enfants s\u2019exclamaient: \u00ab Tiens voil\u00e0 un <em>Sainte-Terrer<\/em> \u00bb, un <em>Saunterer<\/em>, un p\u00e8lerin en route pour la Terre Sainte.<\/p>\n<p>Ceux qui ne se rendent jamais \u00e0 pied en Terre Sainte, comme ils le pr\u00e9tendent, ne sont en v\u00e9rit\u00e9 que des oisifs et des vagabonds, mais ceux qui s\u2019y rendent sont des <em>saunterers<\/em>, des marcheurs dans le bon sens du terme, celui o\u00f9 je l\u2019entends. D\u2019autres, cependant, pensent que le mot est d\u00e9riv\u00e9 de l\u2019expression sans terre (3), sans pays ni foyer, ce qui signifie donc, dans le bon sens, qu\u2019en n\u2019ayant pas de maison \u00e0 soi, on se sent chez soi partout. Et c\u2019est bien l\u00e0 le secret de la promenade r\u00e9ussie. Celui qui reste tranquillement assis chez lui tout le temps est sans doute le plus grand des errants, mais le promeneur, le marcheur au bon sens du terme, n\u2019est pas plus dans l\u2019errance qu\u2019une rivi\u00e8re avec ses m\u00e9andres qui cherche constamment et assid\u00fbment le chemin le plus court menant \u00e0 la mer. Quant \u00e0 moi, je pr\u00e9f\u00e8re la premi\u00e8re explication qui est en v\u00e9rit\u00e9 l\u2019\u00e9tymologie la plus probable.<\/p>\n<p>Car chaque promenade est une sorte de croisade, pr\u00each\u00e9e par quelque Pierre l\u2019Hermite cach\u00e9 en nous, pour nous exhorter \u00e0 partir \u00e0 la reconqu\u00eate de la Terre Sainte tomb\u00e9e aux mains des Infid\u00e8les.<\/p>\n<p>Il est vrai que nous ne sommes que des crois\u00e9s timor\u00e9s de nos jours, m\u00eame les marcheurs qui ne se lancent dans aucune entreprise de longue haleine exigeant de la pers\u00e9v\u00e9rance. Nos exp\u00e9ditions se r\u00e9duisent \u00e0 des excursions qui nous ram\u00e8nent le soir au coin du feu d\u2019o\u00f9 nous \u00e9tions partis le matin. La moiti\u00e9 de la promenade consiste \u00e0 revenir sur nos pas. Il faudrait peut-\u00eatre se lancer dans la plus courte des balades, emplis de l\u2019esprit d\u2019une immortelle aventure, sans espoir de retour, pr\u00e9par\u00e9s \u00e0 ne renvoyer dans nos royaumes d\u00e9sol\u00e9s que nos c\u0153urs embaum\u00e9s en guise de reliques. Si vous \u00eates pr\u00eat \u00e0 abandonner p\u00e8re et m\u00e8re, fr\u00e8res et s\u0153urs, femme, enfants et amis, pr\u00eats \u00e0 ne jamais les revoir; si vous avez pay\u00e9 vos dettes, fait votre testament et r\u00e9gl\u00e9 toutes vos affaires, vous \u00eates un homme libre; alors vous \u00eates pr\u00eat pour la marche.<\/p>\n<p>Pour parler de ma propre exp\u00e9rience, mon compagnon et moi \u2013 car j\u2019ai parfois un compagnon de marche \u2013, nous nous amusons \u00e0 imaginer que nous sommes des chevaliers d\u2019un nouvel ordre ou plut\u00f4t d\u2019un ordre ancien, non pas compos\u00e9 de <em>Chevaliers, Equestrians, Ritters ou Riders<\/em>, mais de Marcheurs, classe encore plus ancienne et honorable, \u00e0 mon avis. L\u2019esprit chevaleresque et h\u00e9ro\u00efque qui \u00e9tait jadis l\u2019apanage des cavaliers semble maintenant r\u00e9sider, ou peut-\u00eatre avoir \u00e9lu domicile, chez le marcheur: Le Chevalier errant a fait place au Marcheur errant. Il est une sorte de quatri\u00e8me \u00e9tat, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00c9glise, de l\u2019\u00c9tat et du Peuple.<\/p>\n<p>Nous avons eu l\u2019impression d\u2019\u00eatre les seuls par ici \u00e0 pratiquer cet art noble, encore que, pour dire la v\u00e9rit\u00e9, si tant est qu\u2019on puisse accorder foi \u00e0 ce qu\u2019ils disent, mes concitoyens aimeraient volontiers faire des promenades comme moi, mais ils ne le peuvent pas. Aucune richesse ne peut acheter le loisir, la libert\u00e9 et l\u2019ind\u00e9pendance n\u00e9cessaires qui constituent le capital de cette profession. C\u2019est une gr\u00e2ce de Dieu. Il faut un d\u00e9cret venu directement du ciel pour devenir marcheur. On doit \u00eatre n\u00e9 dans la famille des Marcheurs. <em>Ambulator nascitur, non fit<\/em> (4). Certains de mes concitoyens, certes, se rappellent et m\u2019ont d\u00e9crit des promenades qu\u2019ils ont faites il y a dix ans, au cours desquelles ils avaient eu l\u2019insigne bonheur de se perdre dans les bois pendant une demi-heure. Mais je sais fort bien que depuis, ils se bornent \u00e0 marcher sur la grand-route, peu importe les pr\u00e9tentions qu\u2019ils affichent d\u2019appartenir \u00e0 cette classe distingu\u00e9e. Sans aucun doute, ils ont \u00e9t\u00e9 exalt\u00e9s, l\u2019espace d\u2019un instant, par le souvenir d\u2019une existence ant\u00e9rieure o\u00f9 ils \u00e9taient eux-m\u00eames forestiers et hors-la-loi.<\/p>\n<p><em>Quand il arriva dans la verte for\u00eat<br \/>\nPar un joli matin,<br \/>\nIl entendit les notes l\u00e9g\u00e8res<br \/>\nDu joyeux concert des oiseaux.<br \/>\nIl y a bien longtemps, dit Robin,<br \/>\nQue suis venu ici,<br \/>\nIl me pla\u00eet de faire halte pour tirer<br \/>\nLe daim \u00e0 robe brune.<\/em><\/p>\n<p>Je crois que pour pr\u00e9server ma sant\u00e9 et ma bonne humeur, il me faut passer au moins quatre heures par jour \u2013 et souvent beaucoup plus \u2013 \u00e0 me promener \u00e0 travers bois, par monts et par vaux, absolument libre de toute contingence mat\u00e9rielle.<\/p>\n<p>Vous pouvez penser ce que vous voulez, donner un sou, ou mille livres, de mes id\u00e9es. Quand je me souviens parfois que les artisans et les commer\u00e7ants restent dans leur boutique, non seulement toute la matin\u00e9e, mais aussi tout l\u2019apr\u00e8s-midi, assis, la plupart d\u2019entre eux, les jambes crois\u00e9es \u2013 comme si les jambes \u00e9taient faites pour servir \u00e0 s\u2019asseoir, et non pour se tenir debout ou marcher \u2013, je pense qu\u2019ils ont bien du m\u00e9rite de ne pas s\u2019\u00eatre suicid\u00e9s depuis longtemps.<\/p>\n<p>Moi qui suis incapable de rester dans ma chambre une seule journ\u00e9e sans me sentir rouill\u00e9, quand il m\u2019est arriv\u00e9 parfois de filer faire une promenade \u00e0 la onzi\u00e8me heure de la journ\u00e9e ou \u00e0 quatre heures de l\u2019apr\u00e8s-midi, trop tard pour profiter pleinement du jour, \u00e0 une heure o\u00f9 les ombres de la nuit commen\u00e7aient d\u00e9j\u00e0 de se m\u00ealer \u00e0 la clart\u00e9, j\u2019ai eu l\u2019impression de commettre quelque p\u00e9ch\u00e9 qu\u2019il me fallait expier; j\u2019avoue que je suis stup\u00e9fait par la force d\u2019endurance \u2013 sans parler de l\u2019insensibilit\u00e9 morale \u2013 de mes voisins qui sont enferm\u00e9s toute la journ\u00e9e dans leurs boutiques et leurs bureaux pendant des semaines, des mois, que dis-je, des ann\u00e9es, en fin de compte. Je ne sais pas de quoi ils sont faits, assis l\u00e0 \u00e0 trois heures de l\u2019apr\u00e8s-midi comme s\u2019il \u00e9tait trois heures du matin. Bonaparte peut bien parler du courage de trois heures du matin, mais il n\u2019est rien aupr\u00e8s du courage qui permet \u00e0 cette heure de l\u2019apr\u00e8s-midi de garder sa bonne humeur, avec soi-m\u00eame comme seul vis-\u00e0-vis depuis le matin, afin d\u2019affamer une garnison avec laquelle on entretient des liens de sympathie.<\/p>\n<p>Je me demande comment il se fait qu\u2019aux environs de ces heures-l\u00e0, disons entre quatre et cinq heures de l\u2019apr\u00e8s-midi, quand il est trop tard pour avoir les journaux du matin et trop t\u00f4t pour ceux du soir, comment il se fait qu\u2019on n\u2019entende pas une explosion g\u00e9n\u00e9rale d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre de la rue, dispersant aux quatre vents une arm\u00e9e de notions et de lubies d\u00e9su\u00e8tes et domestiques afin de leur faire prendre l\u2019air et de gu\u00e9rir ainsi le mal. [\u2026]<\/p>\n<p>De la marche<br \/>\nHenry David Thoreau<br \/>\nMille Et Une Nuits La Petite Collection N\u00b0 418 14 mai 2003<\/p>\n<p><strong>Notes<\/strong><br \/>\n1. Sautering, saunterer: \u00e9tymologie erron\u00e9e que Thoreau avait indirectement trouv\u00e9e chez Samuel Johnson. Elle vient \u00e0 point pour donner<br \/>\nune dimension sacr\u00e9e \u00e0 la marche et surd\u00e9terminer la fl\u00e2nerie qu\u2019il<br \/>\naffectionne.<br \/>\n2. En fran\u00e7ais dans le texte.<br \/>\n3. En fran\u00e7ais dans le texte.<br \/>\n4. On na\u00eet marcheur, on ne le devient pas.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Inspir\u00e9 par Ralph Waldo Emerson et son Nature, Henry David Thoreau (1817-1862) quitte \u00e0 vingt-huit ans sa ville natale pour aller vivre seul dans une for\u00eat, pr\u00e8s du lac Walden. <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2020\/02\/26\/marcher\/\">Lire la suite&#8230;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1390,"featured_media":42614,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[4,17,9,72],"tags":[1665,135,278,101],"views":9950,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/42613"}],"collection":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1390"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=42613"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/42613\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/42614"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=42613"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=42613"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=42613"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}