{"id":45071,"date":"2022-10-12T16:06:55","date_gmt":"2022-10-12T15:06:55","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/?p=45071"},"modified":"2022-10-12T16:06:55","modified_gmt":"2022-10-12T15:06:55","slug":"la-mort-de-la-terre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2022\/10\/12\/la-mort-de-la-terre\/","title":{"rendered":"La mort de la Terre"},"content":{"rendered":"<p>Successivement, les Parisiens affol\u00e9s avaient not\u00e9 32, 35, puis 36, 38 et 40 degr\u00e9s \u00e0 l\u2019ombre. Dans un ciel d\u2019azur implacable, le soleil dardait ses rais qu\u2019on e\u00fbt dits d\u2019airain en fusion, tant ils semblaient p\u00e9n\u00e9trer et fouiller jusqu\u2019au tr\u00e9fonds de l\u2019organisme humain, grillant l\u2019\u00e9piderme, tordant les muscles, crispant les nerfs, alt\u00e9rant les muqueuses dont la dessication se traduisait par une soif ardente et fi\u00e9vreuse. <!--more--><\/p>\n<p>Les cas de mort foudroyante, de folie subite, d\u2019insolation et de congestion fatales ne se comptaient plus. La ville paraissait en deuil, \u2013 et de m\u00eame que Paris, les autres villes de France, \u2013 avec l\u2019asphalte sonore des trottoirs br\u00fblants sur lesquels le passant n\u2019osait plus s\u2019aventurer qu\u2019\u00e0 l\u2019heure ardemment souhait\u00e9e o\u00f9, enfin, de l\u2019horizon en feu, l\u2019astre meurtrier avait disparu.<\/p>\n<p>D\u2019abord, on s\u2019\u00e9tait r\u00e9fugi\u00e9 dans les caves. Le M\u00e9tropolitain, les catacombes, les carri\u00e8res de Montmartre, les \u00e9gouts empest\u00e9s m\u00eame \u00e9taient devenus l\u2019habitacle des Parisiens. Puis, peu \u00e0 peu, presque machinalement, ce fut l\u2019exode vers la banlieue plus ou moins proche : les collines de Sannois, Chantilly, le lac d\u2019Enghien, les sentes ombreuses de Saint-Germain-en-Laye, et la for\u00eat de Bondy, d\u2019antique et mauvaise renomm\u00e9e.<\/p>\n<p>Mais la campagne morte \u00e9tait plus lugubre encore. Les r\u00e9coltes, consum\u00e9es sur place, les arbres jaunis, roussis, sans feuilles et sans fruits, rabougris et tristes comme en plein hiver, clamaient la souffrance dans la torsion supr\u00eame de leurs fibres dess\u00e9ch\u00e9es.<\/p>\n<p>Des villages entiers \u00e9taient an\u00e9antis, par suite de l\u2019inflammation spontan\u00e9e des toits couverts de chaume. Et, faute de fourrage, le b\u00e9tail succombait dans les \u00e9tables. L\u2019eau manquait partout.<\/p>\n<p>D\u2019abord, les fontaines n\u2019avaient plus laiss\u00e9 suinter que quelques gouttes, puis les sources avaient compl\u00e8tement tari. Les ruisseaux furent bient\u00f4t \u00e0 sec, et les fleuves cess\u00e8rent de couler. Dans la vase croupissante des lacs, les poissons succombaient \u00e0 la lente asphyxie, leurs ou\u00efes coll\u00e9es, et des miasmes putrides s\u2019\u00e9pandaient dans l\u2019atmosph\u00e8re alourdie.<\/p>\n<p>Et, cependant, l\u2019hiver approchait, la saison maudite, cette fois si impatiemment attendue. L\u2019hiver \u00e9tait l\u00e0 ; mais, immuable, implacable et cruel, le mercure, dans le tube de verre, accusait 45 et 46 degr\u00e9s \u00e0 l\u2019ombre.<\/p>\n<p>Les savants docteurs, si\u00e9geant en s\u00e9ances ordinaires, extraordinaires et secr\u00e8tes, r\u00e9unis en congr\u00e8s r\u00e9gionaux, nationaux et internationaux, voire universels, s\u2019\u00e9taient livr\u00e9s \u00e0 des calculs aussi fantaisistes, sans doute, qu\u2019\u00e9rudits, avaient \u00e9chafaud\u00e9 probabilit\u00e9s sur vraisemblances et th\u00e9ories hardies sur syst\u00e8mes suspects, sans parvenir \u00e0 expliquer d\u2019une mani\u00e8re tant soit peu nette l\u2019\u00e9trange ph\u00e9nom\u00e8ne cosmique par suite duquel l\u2019humanit\u00e9 tout enti\u00e8re se tordait de souffrance.<\/p>\n<p>Et des mois s\u2019\u00e9coul\u00e8rent ainsi. Et la chaleur augmentait encore. Le printemps revint, avec une temp\u00e9rature de 48 et bient\u00f4t de 50 degr\u00e9s. Sous l\u2019influence n\u00e9faste de cette cuisson in\u00e9vitable, la nature refusa sa floraison. La Terre, depuis la lointaine \u00e9poque glaciaire, connut le premier mois de mai sans fleurs. Les v\u00e9g\u00e9taux \u00e9taient morts, et dans les branches noircies des arbres et des buissons, nul p\u00e9piement joyeux ne venait annoncer l\u2019\u00e9closion des nich\u00e9es nouvelles.<\/p>\n<p>Maintenant, les plus grands cours d\u2019eau montraient l\u2019ossature de leurs lits rocailleux \u00e0 sec. Partout, dans la plaine, des carcasses de b\u00eates crev\u00e9es gisaient, lamentables. La grande voix des champs, la voix multiple de la for\u00eat s\u2019\u00e9tait tue. Dans les villes, r\u00e9fugi\u00e9s dans les souterrains, quelques survivants de la Plaie se consumaient douloureusement, les poumons br\u00fbl\u00e9s par l\u2019haleine pestilentielle d\u2019un souffle de flamme. Depuis longtemps, les services publics \u00e9taient suspendus. De plusieurs mois, on n\u2019avait enregistr\u00e9 aucune naissance. Apr\u00e8s la premi\u00e8re pouss\u00e9e de sensualit\u00e9 provoqu\u00e9e par la chaleur tropicale, tout d\u00e9sir avait fui de l\u2019organisme souffrant. Comme les plantes, l\u2019humanit\u00e9 n\u2019a plus de s\u00e8ve et s\u2019\u00e9teint.<\/p>\n<p>\u00c9videmment, malgr\u00e9 le d\u00e9saccord des Acad\u00e9mies, dont le nombre des membres diminuait chaque jour, les professeurs constataient, sans en trouver la raison, que quelque chose grin\u00e7ait dans l\u2019harmonie de notre syst\u00e8me plan\u00e9taire. Soit que l\u2019axe de la Terre se f\u00fbt davantage ou moins inclin\u00e9 sur le plan de l\u2019\u00e9cliptique, soit que l\u2019activit\u00e9 d\u2019H\u00e9lios e\u00fbt soudain augment\u00e9, le fait tangible \u00e9tait l\u00e0. D\u00e9j\u00e0, des contr\u00e9es enti\u00e8res, de vastes pays, devenus arides, inhabitables, on pouvait pr\u00e9voir la fin certaine et proche, math\u00e9matiquement calculable de notre globe.<\/p>\n<p>Alors, ce fut une ru\u00e9e soudaine vers les climats plus heureux. L\u2019immense flot des humains encore valides s\u2019\u00e9branla. Ce fut la finale \u00e9pop\u00e9e, la derni\u00e8re \u00e9tape du calvaire, la marche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e dans la direction des p\u00f4les. Tous les peuples d\u2019Europe, en une vaste pouss\u00e9e, comme jadis les grandes invasions des barbares, se lev\u00e8rent pour l\u2019exode, emportant avec eux de rares conserves utilisables encore.<\/p>\n<p>Il n\u2019y avait plus de chevaux ni de b\u00eates de somme. Faute d\u2019eau, les automobiles et les a\u00e9roplanes furent abandonn\u00e9s, monstres immobiles, tristes reliques des derniers efforts du g\u00e9nie humain. La foule allait \u00e0 pied, lentement, douloureusement, les plus riches utilisant les rares convois \u00e9lectriques qui fonctionnaient encore. Et tous, hommes, femmes et enfants, vieillards, malades, la face congestionn\u00e9e, les jambes bris\u00e9es, la poitrine haletante, les reins en sueur, les tempes martel\u00e9es par la fi\u00e8vre, avec dans les yeux une angoisse de d\u00e9lire. Et cette longue, infinie th\u00e9orie d\u2019hommes allait, p\u00e2les, h\u00e2ves, tous pareils \u00e0 des vagabonds ; ils allaient, abandonnant derri\u00e8re eux, sans un regard, sans un regret, sans une r\u00e9volte, \u2013 tant \u00e9tait grande leur apathie morbide, \u2013 chaumi\u00e8res et palais.<\/p>\n<p>Sur toute la longue route qu\u2019ils couvraient d\u2019un ruban interminable, une tra\u00een\u00e9e de cadavres marqua leur passage. Mais nul vautour, planant dans l\u2019azur du ciel incendiaire, ne descendait plonger son bec vorace dans les yeux secs et durcis des morts.<\/p>\n<p>La nuit leur accordait \u00e0 peine un r\u00e9pit. \u00c0 chaque aurore, leur long martyre recommen\u00e7ait. Quand la torpeur de leurs membres leur en laissait la force, ils montraient le poing au Soleil et l\u2019appelaient assassin.<\/p>\n<p>Quelques centaines de mille, au d\u00e9part, ils ne furent bient\u00f4t plus que cinquante, vingt, dix mille, puis cinq mille, puis un millier \u00e0 peine, puis quelques cents seulement.<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0, ils avaient franchi monts et vall\u00e9es, et les bras de mer noirs et s\u00e9ch\u00e9s. Plus d\u2019eau, plus de feuillage, plus de bruit, plus de vie nulle part. Depuis longtemps, les derniers trains s\u2019\u00e9taient arr\u00eat\u00e9s\u2026<\/p>\n<p>Enfin, apr\u00e8s des souffrances sans nom, sous une temp\u00e9rature de 55 degr\u00e9s, quelques rares humains, \u2013 l\u2019\u00e9lite de la jeunesse, \u2013 \u00e9taient parvenus aux extr\u00eames confins de la Norv\u00e8ge. Devant eux, maintenant, s\u2019\u00e9tendait le vaste d\u00e9sert de la glace silencieuse. Mais, l\u00e0-m\u00eame, leur torture se poursuit. Le soleil, bas \u00e0 l\u2019horizon, r\u00e9fractait ses rayons meurtriers sur le poli des banquises. Et le petit groupe se fondit encore\u2026<\/p>\n<p>\u2026 Un matin arriva o\u00f9 le dernier Homme sentit fl\u00e9chir ses genoux. Mis\u00e9rable loque aux yeux inject\u00e9s de sang, aux paupi\u00e8res br\u00fbl\u00e9es, aux os saillants, il se tordit \u00e0 terre, dans les derni\u00e8res affres d\u2019une agonie sans cri, ses hurlements devenus muets dans sa gorge sans salive.<\/p>\n<p>\u00c9tendu sur le dos, expos\u00e9 aux morsures du soleil, la peau parchemin\u00e9e se fendilla, le ventre creva. Et l\u2019\u0153uvre d\u2019absorption s\u2019acheva, sans qu\u2019intervint la putr\u00e9faction. Nul ver ne naquit de ses visc\u00e8res racornis.<\/p>\n<p>Autour de ce pauvre cadavre momifi\u00e9, toute vie avait cess\u00e9. Un vaste et effrayant, un formidable silence r\u00e9gnait dans la nature o\u00f9 planait la Mort souveraine. L\u2019\u00e9corce du globe elle-m\u00eame se d\u00e9chira, craquela sous la double action du feu interne et de la flamme solaire.<\/p>\n<p>Tel un citron ratatin\u00e9, amas de roches volcaniques et st\u00e9riles, morne et morte \u00e0 jamais, la Terre roula, inerte vagabonde, dans l\u2019espace insondable et sans fin\u2026<\/p>\n<hr \/>\n<p>J\u2019avais lu, hier soir, que six cent mille Parisiens avaient abandonn\u00e9 la capitale, devenue un enfer ardent de par les caprices, d\u2019un \u00e9t\u00e9 bizarre, et je m\u2019\u00e9tais endormi d\u2019un sommeil de plomb dans ma chambre surchauff\u00e9e. Et ce matin, las, harass\u00e9, \u00e0 demi \u00ab cuit \u00bb d\u00e9j\u00e0, je cherchais mati\u00e8re \u00e0 causerie, lorsque, sur ma table, je vis tra\u00eener quelques feuillets couverts du gribouillage que vous venez de lire. Un de mes concitoyens, devenu fou par la temp\u00e9rature tropicale, avait-il \u00e9jacul\u00e9 cette prose insens\u00e9e ? Ou bien \u00e9tait-ce l\u2019\u0153uvre d\u2019un lutin qui parfois hante mes nuits mauvaises ? Je n\u2019en sais trop rien, mais je la donne ici, parce qu\u2019elle est bien, sans doute aucun, capable d\u2019avoir germ\u00e9 dans la cervelle d\u2019un boulevardier oblig\u00e9, de par son m\u00e9tier, d\u2019aller et venir quand m\u00eame dans nos rues transform\u00e9es en fournaises\u2026<\/p>\n<p><em><br \/>\nS., \u00ab Chronique du jeudi.<br \/>\nL\u2019Express industriel alsacien, dimanche 19 ao\u00fbt 1909<br \/>\nIllustration de Gustave Dor\u00e9 pour les Aventures du Baron de M\u00fcnchhausen de Rudolf Erich Raspe, Paris : Furne, Jouvet &amp; Cie, [1862]<\/em><\/p>\n<p>Source: <a href=\"https:\/\/laporteouverte.me\" rel=\"noopener\" target=\"_blank\">https:\/\/laporteouverte.me<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Successivement, les Parisiens affol\u00e9s avaient not\u00e9 32, 35, puis 36, 38 et 40 degr\u00e9s \u00e0 l\u2019ombre. 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