{"id":45205,"date":"2022-12-14T13:57:33","date_gmt":"2022-12-14T12:57:33","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/?p=45205"},"modified":"2022-12-14T13:57:33","modified_gmt":"2022-12-14T12:57:33","slug":"au-salon-de-lautomobile","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2022\/12\/14\/au-salon-de-lautomobile\/","title":{"rendered":"Au Salon de l&rsquo;automobile"},"content":{"rendered":"<p>En descendant de taxi, vers cinq heures, sur le perron du Grand Palais, vous recevez avant toutes choses le coup de vent rose et glac\u00e9 du cr\u00e9puscule d&rsquo;octobre. De ce perron que l&rsquo;altitude isole, peut-\u00eatre devez-vous donner un regard au Cours-la-Reine, \u00e0 ces marronniers d&rsquo;automne embras\u00e9s, qui couvent la braise du soir. Dites adieu, au seuil de demain, \u00e0 ce jadis qui, chaque octobre, meurt en vous \u2014 pour, h\u00e9las! rena\u00eetre en avril. Et d\u00e9boisez-moi donc ce vieux parc ind\u00e9racinable dont chaque branche est un souvenir d&rsquo;enfance. <!--more--><\/p>\n<p>Il n&rsquo;y a plus d&rsquo;automne, de soupirs ni de nuit. Deux cents klaxons barrissent au front de cette rang\u00e9e d&rsquo;autos qui tr\u00e9pignent le long de l&rsquo;avenue. Le ciel nocturne fond au contact du Grand Palais, fuse en aurore industrielle. Des portes battent, paupi\u00e8res \u00e9blouies, sur un hall soleilleux o\u00f9 la foule fourmille.<\/p>\n<p>Vous entrez malgr\u00e9 vous, port\u00e9 par la foule, d&rsquo;un pas m\u00e9canique. Vous \u00eates coinc\u00e9 entre un dos qui r\u00e9siste et une poitrine qui pousse. Crainte br\u00e8ve de l&rsquo;\u00e9crasement. Votre esprit, en qu\u00eate de place, s&rsquo;\u00e9vade de vous, monte vers ce d\u00f4me vitr\u00e9 o\u00f9 l&rsquo;air tabagique des hauteurs balance dix mille banderoles \u2014 et ces pancartes, \u00e0 lettres d&rsquo;or, des grandes firmes, qui projettent au-dessus de la foule l&rsquo;alignement des stands invisibles. Perchoirs d&rsquo;une voli\u00e8re g\u00e9ante, o\u00f9 votre esprit s&rsquo;accroche et se rassure.<\/p>\n<p>Votre corps, cependant, ayant l&rsquo;exp\u00e9rience des cohues, conna\u00eet son droit et l&rsquo;exige. Par pressions courtoises, par discr\u00e8tes secousses, il obtient rapidement du dos qui le pr\u00e9c\u00e8de et de la poitrine qui le suit ces dix centim\u00e8tres de suppl\u00e9ment d&rsquo;al\u00e9sage qui sont son bien, sa part de libre jeu. Dix centim\u00e8tres, pas davantage. Cela suffit. Votre esprit vous est rendu. Vous \u00eates au Salon de l&rsquo;Automobile.<\/p>\n<p>Vous ne voyez rien, naturellement. Vous n&rsquo;\u00e9prouvez pas le besoin de voir quelque chose. Vous marchez \u00e0 petits pas, presque sur place, encadr\u00e9 de voisins polis. Ces gens qui vous pressent sont agr\u00e9ables \u00e0 coudoyer.<\/p>\n<p>C&rsquo;est l&rsquo;aristocratie d&rsquo;aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n<p>Elle vaut bien l&rsquo;autre. D&rsquo;abord, elle paie comptant. Et elle paie cher. Elle se fabrique une vie de premi\u00e8re marque avec des produits de premi\u00e8re qualit\u00e9: bonne table, bonne voiture, bons amis, bonnes affaires. Elle a su prendre l&rsquo;apr\u00e8s-guerre par le bon bout: elle en a pris les libert\u00e9s, les nouveaut\u00e9s, voire les audaces \u2014 elle en a ignor\u00e9 les drames. Elle parle peu. Elle est sans morgue, sans passion, peut-\u00eatre sans id\u00e9es. Elle est avide de solutions mais elle a horreur des probl\u00e8mes. Elle sent bon le cigare riche et le cuir fin plein de billets neufs. Ce dos qui me pr\u00e9c\u00e8de est en ratine beige, tendue sur d&rsquo;athl\u00e9tiques \u00e9paules. Cette jeune femme, \u00e0 ma gauche, unit les parfums de Rosine au relent sauvage du petit-gris. Nous marquons le pas, comme en un d\u00e9fil\u00e9 de grand mariage vers la sacristie. Un orchestre assourdi, entendu par \u00e0-coups, drape notre procession de lambeaux wagn\u00e9riens.<\/p>\n<p>Arr\u00eat brusque au bout de la grande nef. Odeur des pneus fra\u00eechement noircis, qu&rsquo;on dirait de cuir mouill\u00e9. D\u00e9clic de cette porti\u00e8re, qui ferme net comme un bo\u00eetier de montre. Envie de faire glisser entre vos doigts ce volant d&rsquo;\u00e9bonite o\u00f9 les manettes varient et nuancent \u2014 jeux d&rsquo;orgue! \u2014 le timbre de la vitesse; d&rsquo;allumer ces deux phares-bijoux qui dardent sur ces ailes deux petites t\u00eates d&rsquo;argent poli; de monter sur ce marche-pied ray\u00e9 de nickel o\u00f9 cette vieille femme, \u00e9trangl\u00e9e de perles, \u2014 sous le buste inclin\u00e9 d&rsquo;un gentleman au veston strict, qui prend la commande comme un ma\u00eetre d&rsquo;h\u00f4tel \u2014 pose un souverain pied difforme.<\/p>\n<p>Vous errez, vous cherchez, vous humez ce festin d&rsquo;acier comme un vagabond au soupirail d&rsquo;un restaurant. Vous montez au hasard cet escalier de marbre qui vous m\u00e8ne au premier \u00e9tage. Acheter! Acheter!&#8230; Acheter quoi? Vous passez des autos de ma\u00eetre, \u00e0 mod\u00e8le unique, aux voitures de s\u00e9rie. Tentation fugitive des \u00ab\u00a0facilit\u00e9s de paiement.\u00a0\u00bb Vous vous rabattez sur la motocyclette \u00e9vocatrice de longs chemins attrist\u00e9s de boue. Vous consentez \u00e0 l&rsquo;\u00e9quilibre instable d&rsquo;un engin \u00e0 deux roues \u2014 qui exigera de vous une vigilance tueuse de r\u00eave \u2014 pourvu qu&rsquo;un moteur vous emporte et vous signale aux autres hommes.<\/p>\n<p>Et puis vous vous retrouvez devant la b\u00e9cane, devant ce p\u00e9dalier que la moindre c\u00f4te ankylose, la b\u00e9cane du contrema\u00eetre \u2014 et qui est trop ch\u00e8re pour vous.<\/p>\n<p>Vous \u00e9prouvez \u00e0 rebours la \u00ab\u00a0sensation de mus\u00e9e.\u00a0\u00bb Vous n&rsquo;\u00eates point l&rsquo;homme moderne, qui b\u00e2ille sous son gant devant le silex taill\u00e9 ou la pierre grav\u00e9e d&rsquo;un renne, vous \u00eates l&rsquo;homme des cavernes, qu&rsquo;une machine de Wells tire de la nuit des temps pour l&rsquo;ahurir devant la m\u00e9canique future. Vous montez, de stand en stand, jusqu&rsquo;au plus vierge du myst\u00e8re automobile. Vous voyez des pistons travailler avec un petit bruit mousseux l&rsquo;essence limpide et rose qui p\u00e9tille comme du Champagne. Vous voyez des moteurs tourner au ralenti, dans un soyeux silence. Trente cadrans nickel\u00e9s, sur tableau d&rsquo;acajou, marquent d&rsquo;une titillante aiguille, le 80 \u00e0 l&rsquo;heure de ce volant de dynamo. Des comptes-tours (4000-minute, 6000-minute) allument au fond de cornets noirs de minuscules aurores bor\u00e9ales.<\/p>\n<p>Vous vivez l\u00e0-devant quelques secondes affreuses d&rsquo;une existence inconnue de vous mais que vous savez celle, \u00ab\u00a0pratico-scientifique,\u00a0\u00bb d&rsquo;un bon quart de l&rsquo;humanit\u00e9. Ces objets que l&rsquo;on vous offre sous vitrine sont plus pr\u00e9cieux que des joyaux: ce sont des objets usuels, tir\u00e9s \u00e0 milliards d&rsquo;exemplaires, ignor\u00e9s de vous, familiers \u00e0 vos fils.<\/p>\n<p>Ces panoplies de cuivre, de nickel et d&rsquo;acier, vous les voyez d\u00e9j\u00e0 rouill\u00e9es, d\u00e9j\u00e0 ferraille.<\/p>\n<p>P\u00e9riple acc\u00e9l\u00e9r\u00e9, \u00e2ges m\u00e9t\u00e9oriques qui naissent, foisonnent et meurent en un \u00e9clair et qui, chaque ann\u00e9e, dotent les hommes d&rsquo;une faune colossale plus fragile qu&rsquo;une flore de serre.<\/p>\n<p>Je m&rsquo;accoude les poings aux tempes sur cette rampe qui me penche au-dessus de la grande nef. L&rsquo;appel du klaxon quelque part, aux lointains, convie \u00e0 la danse de jungle, \u00e0 la danse de mort, ces pachydermes \u00e9craseurs d&rsquo;hommes produits d&rsquo;une lente s\u00e9lection, qui semblent arm\u00e9s pour vivre un si\u00e8cle, mais dont l&rsquo;ann\u00e9e qui vient fait d\u00e9j\u00e0 des fossiles.<\/p>\n<p>Andr\u00e9 OBEY.<br \/>\nDouai-Sportif, jeudi 4 octobre 1928<br \/>\nPhoto: Salon de l&rsquo;Automobile, vue g\u00e9n\u00e9rale [photographie de presse] \/ Agence Meurisse 1924<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En descendant de taxi, vers cinq heures, sur le perron du Grand Palais, vous recevez avant toutes choses le coup de vent rose et glac\u00e9 du cr\u00e9puscule d&rsquo;octobre. 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