{"id":45303,"date":"2023-03-06T09:16:02","date_gmt":"2023-03-06T08:16:02","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/?p=45303"},"modified":"2023-03-06T09:16:02","modified_gmt":"2023-03-06T08:16:02","slug":"le-pieton","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2023\/03\/06\/le-pieton\/","title":{"rendered":"Le pi\u00e9ton"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;on peut presque poser en principe que le discr\u00e9dit qui s\u2019attache \u00e0 la qualit\u00e9 de pi\u00e9ton croit en raison directe de la rapidit\u00e9 des moyens de d\u00e9ambuler. Si, de chacun des nouveaux surcro\u00eets de vitesse, le pi\u00e9ton ne sortait diminu\u00e9 que moralement, il n&rsquo;y aurait que demi mal; mais, h\u00e9las! victime de la folie du vite-aller, il n\u2019est que trop souvent diminu\u00e9 mat\u00e9riellement par l\u2019amputation de ses bras ou de ses jambes. <!--more--><\/p>\n<p>Car le pi\u00e9ton est le volant du petit jeu dont les bicyclettes et les autos sont les raquettes. Il suffit, pour s\u2019en convaincre, de regarder un malheureux pi\u00e9ton traversant un quelconque carrefour parisien et se heurtant \u00e0 dix capots de voitures m\u00e9caniques qui l\u2019entourent et le menacent&#8230; Les monstres dardent ironiquement sur lui leurs yeux num\u00e9rot\u00e9s, et l&rsquo;on croit assister \u00e0 un jeu de soci\u00e9t\u00e9 chez des g\u00e9ants poussifs&#8230;<br \/>\n\u2014 Je te passe mon pi\u00e9ton&#8230; Qu\u2019en fait-on ?<br \/>\n\u2014 Un ballon ! r\u00e9pondent les plus bienveillants<br \/>\n\u2014 Du saucisson, du bouillon, des tron\u00e7ons, des moignons ! ripostent les implacables, en grin\u00e7ant du moteur.<\/p>\n<p>Le pi\u00e9ton h\u00e9site&#8230; Il tente de s\u2019\u00e9chapper \u00e0 droite, puis \u00e0 gauche, et, enfin, s\u2019\u00e9vade par un petit couloir bord\u00e9 de gros pneumatiques qui sont autant d\u2019\u00e9normes presses \u00e0 jus de viande! Il accoste le trottoir, tout tremblant, les traits alt\u00e9r\u00e9s par la peur, comme un nageur qui parvient \u00e0 la berge du fleuve apr\u00e8s avoir miraculeusement \u00e9chapp\u00e9 aux crocodiles. Et les chauffeurs se regardent en ricanant. M\u00eame sur les trottoirs \u2014 ces \u00e9troits refuges consentis parcimonieusement et comme \u00e0 regret, \u2014 tous les obstacles s\u2019amoncellent pour g\u00eaner la marche du pi\u00e9ton: tables de caf\u00e9 envahissantes, \u00e9talages d\u00e9bordant en cascades jusqu&rsquo;au ruisseau, \u00e9dicules de toute esp\u00e8ce, camelots, distributeurs de prospectus, etc., de telle sorte que, heurt\u00e9, bouscul\u00e9, cahot\u00e9, le pi\u00e9ton a l\u2019air d\u2019une toupie hollandaise qui ferait ses courses sur un billard monstre.<\/p>\n<p>De temps en temps, le pi\u00e9ton arrive au bord d\u2019une rue qu\u2019il lui faut absolument traverser: cette rue, c\u2019est une rivi\u00e8re qui charrie la mort. S&rsquo;il est de caract\u00e8re audacieux ou imprudent, s\u2019il est un casse-cou ou un inconscient, ou encore s\u2019il n\u2019a pas de famille \u00e0 la subsistance de laquelle il pourvoit, le pi\u00e9ton se jette \u00e0 la nage au petit bonheur. Au contraire, s\u2019il a des raisons de tenir \u00e0 la vie, il attend que l\u2019Administration \u2014 dont la bont\u00e9 s\u2019\u00e9tend sur toute la nature, et, qui, aux petits autos, dispute la p\u00e2ture \u2014 ait \u00e9tabli le gu\u00e9 intermittent qui lui permettra de gagner la rive oppos\u00e9e au milieu des chevaux piaffants, des autos tr\u00e9pidants, des voitures \u00e0 bras, des tri-porteurs et autres \u00ab\u00a0pi\u00e9tonophobes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>D\u2019ailleurs, la fa\u00e7on dont se pratique ce passage du gu\u00e9 r\u00e9v\u00e8le bien en quel manque de consid\u00e9ration est tenu le pi\u00e9ton. Quand le sergent de ville, d&rsquo;un geste auguste de son b\u00e2ton blanc, a invit\u00e9 les v\u00e9hicules \u00e0 prendre un instant en piti\u00e9 les cr\u00e9atures rampantes, il fait \u00e0 celles-ci un signe de t\u00eate imp\u00e9ratif qui signifie:<br \/>\n\u2014 Allez, oust ! les gens \u00e0 pied ! les gens de rien ! traversez !&#8230; Dans trente secondes, je ne r\u00e9ponds plus de rien! Et, du haut de leurs tr\u00f4nes, les rois de la rue aux couronnes en cuir bouilli regardent, d\u2019un air narquois, passer devant eux le troupeau des pi\u00e9tons&#8230; Ceux-ci, dont l\u2019\u00e9chine courb\u00e9e trahit l\u2019humilit\u00e9 ou l\u2019effroi, d\u00e9filent: les uns comme des prisonniers passant devant leurs vainqueurs sous les fourches caudines; les autres affol\u00e9s comme des gens qui traversent la piste pendant une course ou un champ de man\u0153uvre pendant une charge de cavalerie.<\/p>\n<p>Quand il juge que l&rsquo;Administration a suffisamment t\u00e9moign\u00e9 sa bienveillance au pi\u00e9ton, le sergent de ville, d\u2019un second moulinet auguste de son tomahawk, en ripolin, autorise \u00e0 se rejoindre les terribles flots de la mer Rouge. Les fouets se l\u00e8vent, les leviers man\u0153uvrent, et c\u2019est, de nouveau, la ru\u00e9e des v\u00e9hicules, si terrifiants qu\u2019au temps o\u00f9 le geste \u00e9tait encore \u00e0 la mode, le pi\u00e9ton, stup\u00e9fait de se voir sain et sauf, se f\u00fbt sign\u00e9 interminablement avec ferveur. Car le pi\u00e9ton parisien, c&rsquo;est le rescap\u00e9 permanent. C\u2019est le li\u00e8vre d\u2019un carr\u00e9 de betteraves qui serait perp\u00e9tuellement battu dans tous les sens par une nu\u00e9e de chasseurs enrag\u00e9s. Et de la situation lamentable du pi\u00e9ton personne, jusqu\u2019\u00e0 ce jour, ne s\u2019est pr\u00e9occup\u00e9.<\/p>\n<p>Il existe des soci\u00e9t\u00e9s pour emp\u00eacher qu\u2019on maltraite les animaux, que dis-je! pour emp\u00eacher m\u00eame qu\u2019on fasse du mal aux monuments et aux paysages; mais aucun groupement philanthropique ne s\u2019est constitu\u00e9 pour s\u2019int\u00e9resser au sort du pers\u00e9cut\u00e9 de la chauss\u00e9e parisienne! N\u2019est-il pas, cependant, le martyr d&rsquo;une vivisection quotidienne qui n\u2019a m\u00eame pas pour excuse un but scientifique?<\/p>\n<p>Il y a beau jour que la circulation des voitures est r\u00e9glement\u00e9e; chaque fois que surgit un v\u00e9hicule d\u2019une forme nouvelle, on se h\u00e2te d\u2019ajouter au r\u00e8glement des articles nouveaux; mais, de la circulation des pi\u00e9tons, la plus ancienne par ordre chronologique, personne ne se soucie. Les r\u00e8glements concernant les pi\u00e9tons, sont, semble-t-il, n\u00e9gatifs: les voitures ne s\u2019arr\u00eatent pas pour que traversent les gens qui vont \u00e0 pied; ce sont les gens qui vont \u00e0 pied qui profitent, pour traverser, de ce que le flot des voitures est arr\u00eat\u00e9, attendant le passage du courant transversal&#8230;<\/p>\n<p>Bref, pour l\u2019Administration, la circulation des pi\u00e9tons a l\u2019air d\u2019\u00eatre une sorte de n\u00e9cessit\u00e9 tr\u00e8s f\u00e2cheuse, un gros inconv\u00e9nient des agglom\u00e9rations humaines, qu\u2019elle tol\u00e8re, n\u2019y pouvant rien, mais non sans une certaine mauvaise humeur.<\/p>\n<p>Or, tout cela vient d\u2019une erreur initiale dont il importe de faire justice au moment o\u00f9 les occasions d\u2019\u00eatre \u00e9cras\u00e9 sont pour rien gr\u00e2ce \u00e0 la multiplicit\u00e9 fantastique des choses qui \u00e9crasent. Il est grandement temps de s\u2019apercevoir que ce qu\u2019il y a de plus \u00e9crasant encore que les voitures, c\u2019est de la sup\u00e9riorit\u00e9 num\u00e9rique des pi\u00e9tons!<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce que le pi\u00e9ton? Rien! Que devrait-il \u00eatre? Tout! puisqu\u2019il constitue le tiers-\u00e9tat colossal des trois ordres ambulatoires dont la noblesse et le clerg\u00e9 sont figur\u00e9s par les cochers-chauffeurs et les cavaliers cyclistes.<\/p>\n<p>Je n&rsquo;entreprendrai pas l\u2019apologie du pi\u00e9ton; je me bornerai \u00e0 faire remarquer bri\u00e8vement qu&rsquo;il est avant tous les autres, l\u2019individu int\u00e9ressant: parce qu\u2019il est le grand anc\u00eatre; parce que les premiers cochers et cavaliers n\u2019ont d\u00fb \u00eatre que des pi\u00e9tons fatigu\u00e9s, paresseux ou d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s; parce qu&rsquo;il est l\u2019opprim\u00e9, le pers\u00e9cut\u00e9, le m\u00e9pris\u00e9; parce qu\u2019il personnifie la force, l\u2019agilit\u00e9, la prudence; parce qu\u2019il repr\u00e9sente, parmi tant de bluffs th\u00e9rapeutiques l\u2019hygi\u00e8ne simple, logique et sans rivale; parce que, m\u00e9canique humaine autonome, il est le symbole de l\u2019ind\u00e9pendance, parce que ceux ou celles qui allaient \u00e0 pied ont pass\u00e9 longtemps pour d\u2019honn\u00eates gens; enfin, parce qu\u2019il a servi de parrain au vieux marcheur!<\/p>\n<p>Toutes ces consid\u00e9rations avaient, jusqu\u2019\u00e0 ce jour, fort peu impressionn\u00e9 les pouvoirs publics; heureusement, la politique devait, pour une fois, servir \u00e0 quelque chose. Les conseillers municipaux, ne sachant plus quoi mettre sur leurs programmes, se sont avis\u00e9s d\u2019y inscrire la cr\u00e9ation de passages souterrains qui permettraient aux pi\u00e9tons \u2014 lisez la majorit\u00e9 des \u00e9lecteurs \u2014 d\u2019aller voter sans danger de mort. Et voil\u00e0 pourquoi l\u2019on va offrir au li\u00e8vre du carr\u00e9 de betteraves quelques terriers pour reprendre baleine. Ce sera comme le tonneau o\u00f9 jadis au temps des duels judiciaires, le pauvre chien, sur le point d\u2019\u00eatre atteint, pouvait se r\u00e9fugier.<\/p>\n<p>Evidemment, le passage souterrain c\u2019est encore, de la part de l&rsquo;Administration, de la protection timide, h\u00e9sitante, et qui prouve qu&rsquo;il y a des protecteurs honteux. Mais ne soyons pas trop difficiles; l&rsquo;heure viendra plus tard, pour le pi\u00e9ton, de la passerelle en plein air, voie triomphale, qui sera un juste t\u00e9moignage rendu enfin \u00e0 sa supr\u00e9matie. Il faudra du temps et pas mal d\u2019\u00e9lections successives pour que cette satisfaction supr\u00eame soit donn\u00e9e \u00e0 son amour-propre; mais r\u00e9jouissons-nous d\u00e9j\u00e0 d\u2019un commencement de sollicitude qui d\u00e9note qu\u2019on a cess\u00e9 de le consid\u00e9rer comme de la chair \u00e0 camion!<\/p>\n<p>Miguel Zamaco\u00efs.<br \/>\nL&rsquo;Alg\u00e9rie m\u00e9dicale, f\u00e9vrier 1912.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;on peut presque poser en principe que le discr\u00e9dit qui s\u2019attache \u00e0 la qualit\u00e9 de pi\u00e9ton croit en raison directe de la rapidit\u00e9 des moyens de d\u00e9ambuler. Si, de chacun <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2023\/03\/06\/le-pieton\/\">Lire la suite&#8230;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1662,"featured_media":45055,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[4,1038,9],"tags":[198,846,106,737,101,178],"views":8775,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/45303"}],"collection":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1662"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=45303"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/45303\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/45055"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=45303"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=45303"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=45303"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}