{"id":45312,"date":"2023-03-08T10:33:55","date_gmt":"2023-03-08T09:33:55","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/?p=45312"},"modified":"2023-03-08T10:33:55","modified_gmt":"2023-03-08T09:33:55","slug":"lespace-dun-instant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2023\/03\/08\/lespace-dun-instant\/","title":{"rendered":"L&rsquo;espace d&rsquo;un instant"},"content":{"rendered":"<p>Ce texte de Nicolas Landry a gagn\u00e9 le Premier prix (Le Fjord) de l&rsquo;\u00e9dition 2012-2013 du concours litt\u00e9raire jeunesse \u00ab\u00a0Les Courants du Fjord,\u00a0\u00bb un concours qui s\u2019adresse aux \u00e9tudiants de 4e et 5e secondaire de Saguenay\u2013Lac-Saint-Jean, la troisi\u00e8me plus grande division territoriale du Qu\u00e9bec. <!--more--><\/p>\n<p><strong>L&rsquo;espace d&rsquo;un instant<\/strong><\/p>\n<p>Apr\u00e8s cette l\u00e9g\u00e8re courbe de la route s\u2019amorce la grande ligne droite qu\u2019il adore tant et qu\u2019il connait si bien. Il l\u2019a emprunt\u00e9e plusieurs fois pour aller la rejoindre. Justement, la sonnerie de son appareil portatif retentit, elle doit probablement lui avoir envoy\u00e9 un texto. Il a un sourire qui lui fend le visage jusqu\u2019aux oreilles tellement il est content. Cela fait d\u00e9j\u00e0 un an qu\u2019il ne l\u2019a pas vue. Il baisse la t\u00eate et empoigne son cellulaire.<\/p>\n<p>Boum! Sa main se resserre en m\u00eame temps que tous les muscles de son corps. Il se met \u00e0 s\u2019\u00e9lever de son si\u00e8ge contre son gr\u00e9. Il se sent l\u00e9ger, mais la force qui le pousse vers l\u2019avant l\u2019emp\u00eache de contr\u00f4ler quoi que ce soit. Sa t\u00eate heurte le pare-brise de son v\u00e9hicule, qui \u00e9clate en milliers de petits morceaux, s\u2019envolant dans les airs en refl\u00e9tant des \u00e9clats du Soleil qui domine le grand ciel bleu. On aurait dit des \u00e9toiles qui accompagnaient l\u2019envol du conducteur. Ce dernier pensa, pendant une fraction de seconde, \u00e0 sa ceinture qu\u2019il n\u2019avait pas attach\u00e9e.<\/p>\n<p>Il plane dans ce paysage de campagne. Tout alentour s\u2019\u00e9tendent de grands champs et des for\u00eats \u00e0 couper le souffle tellement que c\u2019\u00e9tait d\u2019une grande beaut\u00e9. Cela donnait des couleurs fantastiques \u00e0 cette magnifique journ\u00e9e chaude d\u2019\u00e9t\u00e9. Le vert sombre des arbres, le jaune chatoyant des champs de canola et le bleu profond du ciel sans nuage offrent une vue splendide. Il y a toutefois le rouge vif provenant de l\u2019immense b\u0153uf qui s\u2019\u00e9tait \u00e9chapp\u00e9 de l\u2019enclos, celui qui a arr\u00eat\u00e9 d\u2019un seul coup sec le parcours effr\u00e9n\u00e9 du conducteur t\u00e9m\u00e9raire. Il y a \u00e9galement le gris fonc\u00e9 de la fum\u00e9e qui se d\u00e9gage de l\u2019avant compl\u00e8tement d\u00e9form\u00e9 de la voiture. La pauvre b\u00eate a succomb\u00e9 sur le coup, tout comme l\u2019automobile, qui ne pourra rouler qu\u2019une derni\u00e8re fois, attach\u00e9e \u00e0 l\u2019arri\u00e8re d\u2019une d\u00e9panneuse. L\u2019id\u00e9e lui vient \u00e0 l\u2019esprit, le temps d\u2019un \u00e9clair, que la vitesse qui lui permettrait de gagner quelques secondes l\u2019emp\u00eachera peut-\u00eatre \u00e0 tout jamais de se rendre \u00e0 sa destination ou de voir celle qui l\u2019attend, puisqu\u2019il finira probablement dans le m\u00eame \u00e9tat que l\u2019animal qui s\u2019\u00e9tend de tout son long au milieu du chemin d\u00e9sert. Ses pens\u00e9es sont cependant coup\u00e9es par les sensations de vertige, de peur, de douleur et de col\u00e8re, puisqu\u2019il s\u2019en veut \u00e9norm\u00e9ment d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 si imprudent.<\/p>\n<p>Il aper\u00e7oit le sol qu&rsquo;il approche \u00e0 une vive allure. Il sent d\u00e9j\u00e0 le contact de l\u2019asphalte gris, us\u00e9 par le temps et r\u00e9chauff\u00e9 par le Soleil, contre son visage. Sans m\u00eame y avoir touch\u00e9, il ressent la douleur, mais ses attentes ne se comparent pas \u00e0 celle qu\u2019il va subir moins d\u2019une seconde plus tard. Sa figure est la premi\u00e8re \u00e0 faire contact. Sa peau lisse frappe violemment la surface raboteuse, pour ensuite glisser, en se d\u00e9sagr\u00e9geant, laissant ainsi la chair vive appara\u00eetre. Son corps complet se heurte ensuite contre la mati\u00e8re rugueuse. Ses os \u00e9mettent des sons qu\u2019il entend tr\u00e8s clairement : ils c\u00e8dent sous l\u2019impact. De la t\u00eate aux pieds, il ressent une souffrance intol\u00e9rable. Ses v\u00eatements se d\u00e9chirent, ses souliers partent dans les airs. Sa main droite, qui, jusqu\u2019\u00e0 maintenant, tenait le cellulaire fermement, le l\u00e2che d\u00e8s le premier impact. L\u2019appareil \u00e9lectronique suit le trajet fr\u00e9n\u00e9tique de l\u2019homme. Ce dernier remonte dans les airs pour ensuite redescendre et percuter encore une fois le sol, mais moins fortement. Il sent n\u00e9anmoins sa hanche droite se fracturer, suivi de son omoplate gauche. Il ne cesse d\u2019avancer et il ne peut s\u2019arr\u00eater. Les blessures se suivent les unes apr\u00e8s les autres : c\u00f4tes, cr\u00e2ne, bras, jambes, tous se fracturent. Les douleurs ressenties sont insoutenables. Plusieurs parties de son corps, rendues \u00e0 l\u2019air libre, br\u00fblent sous la friction g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par la surface grise. Sa chair rouge laisse sortir le sang, qui s\u2019\u00e9tend dans la rue. Il est fortement engourdi de partout. Ses mains et ses pieds ne semblent tout simplement plus l\u00e0 tellement la douleur est atroce. Il avance encore, de plus en plus loin de sa voiture. Sa vitesse \u00e9tait grande, alors les roulades s\u2019encha\u00eenent. Il avance encore, mais ne quitte plus le sol. Sa vision est rouge. Le paysage qui d\u00e9file est compl\u00e8tement flou et sombre. Il cesse de rouler apr\u00e8s plusieurs dizaines de m\u00e8tres et se met \u00e0 glisser. Seuls ses pantalons tiennent partiellement le coup. Son gilet n\u2019est plus sur lui, il est plut\u00f4t d\u00e9chiquet\u00e9 en plusieurs morceaux \u00e9parpill\u00e9s dans la rue. Son torse est recouvert d\u2019\u00e9gratignures et de br\u00fblures, tout comme son visage. Il s\u2019immobilise enfin, \u00e0 environ 90 m\u00e8tres plus loin que son v\u00e9hicule.<\/p>\n<p>Son sang coule, couvrant les parties restantes des v\u00eatements sur son corps. Une grande flaque se forme au sol, sous lui. Sa vision est trouble, il per\u00e7oit difficilement les \u00e9l\u00e9ments qui l\u2019entourent. Il ne peut remuer aucune articulation. En fait, seules ses paupi\u00e8res bougent, et ses cheveux, d\u00e9rang\u00e9s par le vent. Dans toute la chaleur qui l\u2019entoure, il ne parvient pas \u00e0 la ressentir, il a froid. Ce n\u2019est toutefois pas un froid qu\u2019on ressent normalement. Celui-ci le transperce jusqu\u2019\u00e0 la moelle de ses os. Il se met \u00e0 trembler. Ce sont des tremblements dus en partie \u00e0 la temp\u00e9rature qu\u2019il sent, mais aussi \u00e0 la peur et \u00e0 la peine. Il ne veut pas mourir, il tient encore beaucoup \u00e0 la vie, il n\u2019est pas pr\u00eat \u00e0 la laisser.<\/p>\n<p>Il aper\u00e7oit son cellulaire qui est \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, sur un de ses souliers, de fa\u00e7on \u00e0 ce qu\u2019il puisse voir l\u2019\u00e9cran. Les larmes coulent de plus en plus de ses yeux vitreux couverts de sang. Il repasse dans sa t\u00eate les phrases qui y sont inscrites : \u00ab J\u2019ai si h\u00e2te de te voir! Fais bien attention \u00e0 toi et sois prudent, je veux que tu sois en pleine forme! Je t\u2019aime! \u00bb Le message est de celle qu\u2019il allait voir, celle qu\u2019il ne reverra plus. Il ne pourra jamais visiter la maison que sa fille ch\u00e9rie s\u2019\u00e9tait achet\u00e9e et son petit ami qu\u2019elle voulait tant lui pr\u00e9senter. Sa vision sera plut\u00f4t perdue dans le n\u00e9ant \u00e0 tout jamais.<\/p>\n<p>Nicolas Landry<br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.uqac.ca\/secnautesaglac\/concours_litteraires_jeunesse.html\" rel=\"noopener\" target=\"_blank\">http:\/\/www.uqac.ca\/secnautesaglac\/concours_litteraires_jeunesse.html<\/a><\/p>\n<p>Image : Jean H\u00e9lion. \u2013 \u00ab Accident le 6 novembre \u00bb, 1980<br \/>\nADAGP, Paris, 2016 &#8211; Clich\u00e9 : banque d\u2019images de l\u2019ADAGP<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte de Nicolas Landry a gagn\u00e9 le Premier prix (Le Fjord) de l&rsquo;\u00e9dition 2012-2013 du concours litt\u00e9raire jeunesse \u00ab\u00a0Les Courants du Fjord,\u00a0\u00bb un concours qui s\u2019adresse aux \u00e9tudiants de <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2023\/03\/08\/lespace-dun-instant\/\">Lire la suite&#8230;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1390,"featured_media":37582,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1038],"tags":[996,815,1838,210,178,144],"views":9079,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/45312"}],"collection":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1390"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=45312"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/45312\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/37582"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=45312"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=45312"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=45312"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}