{"id":45574,"date":"2023-08-31T08:46:40","date_gmt":"2023-08-31T07:46:40","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/?p=45574"},"modified":"2023-10-03T14:57:00","modified_gmt":"2023-10-03T13:57:00","slug":"truman-city","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2023\/08\/31\/truman-city\/","title":{"rendered":"Truman City"},"content":{"rendered":"<p>Friedrich Engels \u00e9crivait en 1845 qu&rsquo;une ville comme Londres est une chose \u00e9trange. La centralisation colossale, \u00ab\u00a0cet entassement de deux millions et demi d&rsquo;\u00eatres humains en un seul point\u00a0\u00bb, a centupl\u00e9 leur puissance. Avec le regard neuf d&rsquo;un visiteur, Engels d\u00e9crit toutes les merveilles produites par la concentration urbaine du travail et de l&rsquo;activit\u00e9, de l&rsquo;industrie et des march\u00e9s. Les villes sont, sans aucun doute, des moteurs de cr\u00e9ation in\u00e9gal\u00e9s, et la Londres victorienne \u00e9tait la plus magnifique d&rsquo;entre elles. Cependant, comme le note Engels, \u00ab\u00a0les sacrifices que tout cela a co\u00fbt\u00e9 ne deviennent apparents que plus tard\u00a0\u00bb. <!--more--><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ces Londoniens, \u00e9crit-il, ont \u00e9t\u00e9 contraints de sacrifier les meilleures qualit\u00e9s de leur nature humaine, pour r\u00e9aliser toutes les merveilles de la civilisation qui envahissent leur ville. Une centaine de pouvoirs qui sommeillaient en eux sont rest\u00e9s inactifs, ont \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9s afin que quelques-uns puissent se d\u00e9velopper plus pleinement et se multiplier en s&rsquo;unissant \u00e0 ceux des autres\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>En s&rsquo;enfon\u00e7ant dans les rues de la grande ville, Engels s&rsquo;approche de ce que peu de bourgeois se soucient de voir: un archipel sans fin d&rsquo;habitations sombres, humides, mal ventil\u00e9es, dans des cours et des ruelles \u00e9troites \u00ab\u00a0o\u00f9 la salet\u00e9 et la ruine d\u00e9passent tout ce que l&rsquo;on peut imaginer.\u00a0\u00bb Dans cette terre st\u00e9rile de briques et de ravins entre des murs abrupts, les gens meurent de faim, litt\u00e9ralement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de toutes les richesses du monde. Une fois laiss\u00e9 \u00e0 la merci du march\u00e9, \u00ab\u00a0le prol\u00e9taire est sans d\u00e9fense; livr\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame, il ne peut vivre un seul jour. La bourgeoisie a acquis le monopole de tous les moyens d&rsquo;existence au sens le plus large du terme.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Pour Engels, il est rapidement devenu \u00e9vident que la ville elle-m\u00eame, \u00e0 l&rsquo;\u00e8re industrielle, sert d&rsquo;outil pour concentrer davantage le capital et la propri\u00e9t\u00e9. Tout comme le syst\u00e8me f\u00e9odal reposait sur une relation spatiale sp\u00e9cifique entre le f\u00e9odal et l&rsquo;ouvrier agricole, l&rsquo;\u00e8re industrielle repose sur une centralisation des personnes qui plonge les travailleurs dans une guerre de chacun contre tous.<\/p>\n<p>Engels et ses contemporains \u00e9taient assis au milieu du gu\u00e9 entre deux \u00e2ges et beaucoup d&rsquo;entre eux avaient la m\u00eame id\u00e9e. Ils voyaient de leurs propres yeux comment la classe ouvri\u00e8re \u00e9tait soumise, comment des hommes et des femmes libres, une fois transform\u00e9s en prol\u00e9tariat industriel, \u00e9taient fig\u00e9s dans une d\u00e9pendance organique et constante qui les privait de toutes leurs libert\u00e9s potentielles.<\/p>\n<p>Et comment la ville, selon les mots de Fernand Braudel, \u00ab\u00a0a g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 le march\u00e9 \u00e0 un haut niveau,\u00a0\u00bb rendant chaque citadin d\u00e9pendant du march\u00e9 pour sa nourriture et son revenu.<\/p>\n<p>C&rsquo;est ainsi que les urbanistes progressistes, confront\u00e9s aux horribles villes de leur \u00e9poque, ont cherch\u00e9 des formes alternatives. Il leur semblait \u00e9vident qu&rsquo;un retour \u00e0 l&rsquo;autosuffisance, au moins partielle, \u00e9tait une n\u00e9cessit\u00e9 absolue. Cette conviction se refl\u00e8te \u00e0 la fois dans le roman utopique <em>News from Nowhere<\/em> de William Morris et dans <em>Garden City<\/em> d&rsquo;Ebenezer Howards, ainsi que dans la vision am\u00e9ricaine plus tardive de <em>Broadacre city<\/em> de Frank Lloyd Wrights, parmi beaucoup d&rsquo;autres. Peter Hall \u00e9crit: \u00ab\u00a0La vision de ces [urbanistes et architectes] anarchistes n&rsquo;\u00e9tait pas simplement celle d&rsquo;une forme b\u00e2tie alternative, mais celle d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 alternative, ni capitaliste ni bureaucratique-sociale: une soci\u00e9t\u00e9 bas\u00e9e sur la coop\u00e9ration volontaire entre les hommes et les femmes, travaillant et vivant dans de petites communaut\u00e9s autonomes\u00a0\u00bb (<em>Cities of Tomorrow<\/em>). Ce r\u00eave de restaurer une forme de vie villageoise perdue est devenu l&rsquo;un des principaux moteurs de la plupart des planifications progressistes au cours du si\u00e8cle dernier. Il s&rsquo;agissait d&rsquo;une id\u00e9e tr\u00e8s convaincante et donc souvent incluse dans la rh\u00e9torique, quelle que soit l&rsquo;ampleur des projets.<\/p>\n<p>La forme qu&rsquo;elle recherchait pour la ville \u00e9tait un paysage urbain ouvert, d\u00e9centralis\u00e9 et multipolaire, avec tous les plaisirs et les avantages de la vie urbaine accessibles \u00e0 tous sans qu&rsquo;il soit n\u00e9cessaire de sacrifier d&rsquo;autres valeurs, telles que la vie communautaire \u00e0 petite \u00e9chelle et l&rsquo;acc\u00e8s facile \u00e0 la nature, et sans la concentration de capital et de pouvoir dont ils \u00e9taient t\u00e9moins dans leurs propres villes.<\/p>\n<p>Ironiquement, cette ligne progressiste de planification a fini par fusionner avec le mode de pens\u00e9e plus technocratique repr\u00e9sent\u00e9 par Le Corbusier et\/ou avec le paradigme dominant de la culture automobile.<\/p>\n<p>Dans sa vision libertaire de <em>Broadacre City<\/em>, Frank Lloyd Wright avait envisag\u00e9 un terrain de 1 \u00e0 4 acres par m\u00e9nage (4.000 \u00e0 16.000 m\u00b2), comme une manifestation physique de leur ind\u00e9pendance et de leur autonomie.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignnone size-full wp-image-45576\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/img\/2023\/08\/truman-city-2.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"375\" \/><\/p>\n<blockquote><p><em>La banlieue est devenue une pure autotopie; une soci\u00e9t\u00e9 peut-\u00eatre plus enferm\u00e9e dans la d\u00e9pendance \u00e0 la distance que tout ce qui avait \u00e9t\u00e9 vu auparavant.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Mais une fois devenue r\u00e9alit\u00e9, la banlieue est devenue une pure autotopie; une soci\u00e9t\u00e9 peut-\u00eatre plus enferm\u00e9e dans la d\u00e9pendance \u00e0 la distance que tout ce qui avait \u00e9t\u00e9 vu auparavant. Aucune autre population sur cette plan\u00e8te ne vote plus avec les yeux riv\u00e9s sur le prix du carburant que les banlieusards am\u00e9ricains. Le r\u00eave d&rsquo;un d\u00e9veloppement urbain plus d\u00e9cent et d\u00e9centralis\u00e9 a donc \u00e9chou\u00e9. Au lieu de cela, au cours du dernier quart de si\u00e8cle, un autre discours s&rsquo;est fray\u00e9 un chemin jusqu&rsquo;au sommet de l&rsquo;agenda: la ville compacte.<\/p>\n<p>Le pendule oscille. Aujourd&rsquo;hui, les urbanistes et les d\u00e9cideurs, de droite comme de gauche, s&rsquo;accordent \u00e0 dire que nous devons construire des villes plus denses et plus compactes afin de parvenir \u00e0 la durabilit\u00e9. Les villes du 18e si\u00e8cle, que les progressistes de l&rsquo;\u00e9poque critiquaient tant, sont \u00e0 nouveau consid\u00e9r\u00e9es comme une forme id\u00e9ale.<\/p>\n<p>Cette fois, cependant, l&rsquo;accent est mis sur la ville bourgeoise fl\u00e2neuse que Friedrich Engels a vu en son temps, en r\u00e9v\u00e9lant la salet\u00e9 et l&rsquo;oppression sur lesquelles elle reposait.<\/p>\n<p>Vous, qui lisez cet article, \u00eates probablement, comme moi, critique \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9pendante de l&rsquo;automobile. Et vous \u00eates probablement, tout comme moi, tent\u00e9s d&rsquo;accepter, peut-\u00eatre m\u00eame d&#8217;embrasser, l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une ville plus compacte comme une n\u00e9cessit\u00e9 imp\u00e9rative pour un environnement plus juste.<\/p>\n<p>Pourtant, je pense qu&rsquo;il est n\u00e9cessaire de s&rsquo;arr\u00eater et de r\u00e9fl\u00e9chir un moment. Car \u00e0 quel genre de vie adh\u00e9rons-nous lorsque nous acceptons l&rsquo;id\u00e9e de la densification? Quels sont les int\u00e9r\u00eats qui b\u00e9n\u00e9ficient d&rsquo;un tel programme? Et quelles formes possibles jetons-nous \u00e0 la porte dans ce processus? Quatre r\u00e9flexions:<\/p>\n<p>Premi\u00e8rement, nous devons comprendre que les discours sont des m\u00e9canismes puissants. Une fois que le discours de la densification a \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli comme un objectif sup\u00e9rieur et int\u00e9gr\u00e9 dans les plans directeurs, il sert d&rsquo;excuse parfaite aux promoteurs qui veulent construire aux mauvais endroits.<\/p>\n<p>Le plan directeur actuel de Stockholm en est un exemple. Son objectif d\u00e9clar\u00e9 est de construire une ville plus compacte, r\u00e9sum\u00e9 dans le credo \u00ab\u00a0construire la ville vers l&rsquo;int\u00e9rieur\u00a0\u00bb: \u00ab\u00a0Construire la ville vers l&rsquo;int\u00e9rieur est la strat\u00e9gie et la meilleure r\u00e9ponse \u00e0 un Stockholm qui doit se d\u00e9velopper de mani\u00e8re durable, ce qui signifie, entre autres, une r\u00e9duction de la consommation d&rsquo;\u00e9nergie, un raccourcissement des itin\u00e9raires de transport et une augmentation des transports publics. (Plan directeur de Stockholm, 2000 ; 2007, cit\u00e9 par Karin Bradley).<\/p>\n<p>Cela peut sembler \u00e9cologique, mais dans la pratique, cela produit et l\u00e9gitime projet apr\u00e8s projet les \u00e9l\u00e9ments suivants:<br \/>\n&#8211; Gentrification par le r\u00e9am\u00e9nagement de \u00ab\u00a0zones sous-d\u00e9velopp\u00e9es,\u00a0\u00bb entra\u00eenant une s\u00e9gr\u00e9gation sociale accrue, une augmentation de la valeur des terrains (ce qui signifie des prix plus \u00e9lev\u00e9s) et l&rsquo;expulsion des activit\u00e9s moins rentables (telles que les jardins familiaux).<br \/>\n&#8211; Densification dans les quartiers populaires d\u00e9j\u00e0 trop denses, entra\u00eenant une d\u00e9t\u00e9rioration de l&rsquo;environnement local.<br \/>\n&#8211; Exploitation des ceintures vertes (une qualit\u00e9 particuli\u00e8re \u00e0 Stockholm), qui entra\u00eene \u00e9galement une d\u00e9t\u00e9rioration de l&rsquo;environnement local ainsi qu&rsquo;un allongement de la distance \u00e0 parcourir pour se rendre dans la nature.<br \/>\n&#8211; Externalisation de la production \u00e0 partir de zones de friches industrielles, ce qui signifie en r\u00e9alit\u00e9 une ville moins int\u00e9gr\u00e9e sur le plan fonctionnel et des cha\u00eenes de transport plus longues.<\/p>\n<p>Aucune de ces solutions ne semble particuli\u00e8rement attrayante d&rsquo;un point de vue \u00e9cologique progressiste. En tant qu&rsquo;urbaniste, j&rsquo;ai vu comment cela fonctionne dans de nombreux plans municipaux. La strat\u00e9gie de densification permet de d\u00e9gager des projets d&rsquo;exploitation qui, en r\u00e9alit\u00e9, d\u00e9t\u00e9riorent l&rsquo;environnement des habitants de la ville, et en particulier de la classe ouvri\u00e8re.<\/p>\n<p>Dans la pratique, la cons\u00e9quence la plus \u00e9vidente du discours sur la densification jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent est que les villes deviennent plus exclusives socialement et plus homog\u00e8nes sur le plan fonctionnel.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement, tout comme la ville bourgeoise fl\u00e2neuse \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de Friedrich Engels n&rsquo;\u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 qu&rsquo;une coulisse flottant sur une mer de pauvret\u00e9, nos villes denses flottent \u00e9galement sur une mer d&rsquo;extraction de ressources naturelles et de production qui se d\u00e9roule quelque part au loin. En poursuivant la construction de la ville vers l&rsquo;int\u00e9rieur, nous exportons continuellement une production non d\u00e9sir\u00e9e mais n\u00e9anmoins n\u00e9cessaire au-del\u00e0 des limites de la ville, et au-del\u00e0 de notre vue, tout en balayant l&rsquo;environnement total de la propagande consum\u00e9riste de plus en plus pr\u00e8s de nous. Alors que les villes de l&rsquo;\u00e8re industrielle \u00e9taient des centres de production, les villes modernes de l&rsquo;Occident sont principalement des centres de consommation, heureusement inconscients du co\u00fbt r\u00e9el de leur existence et de leur mode de vie. En tant que citoyens, nous sommes engloutis dans un monde factice, o\u00f9 seule une petite partie de la r\u00e9alit\u00e9 est visible et o\u00f9 un aspect particulier &#8211; la vie commerciale, la consommation &#8211; se fraye constamment un chemin dans tous les coins de la vie. Nous devenons, comme Jim Carrey dans Truman Show, des prisonniers dans un monde \u00ab\u00a0parfait\u00a0\u00bb. Une prison brillante. Mais, tout de m\u00eame, une prison.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignnone size-full wp-image-45577\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/img\/2023\/08\/truman-city-3.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"377\" \/><\/p>\n<blockquote><p><em>De la m\u00eame mani\u00e8re que la production \u00e9chappe \u00e0 notre vue dans une ville compacte, la nature elle-m\u00eame est \u00e9loign\u00e9e de notre proximit\u00e9.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>Troisi\u00e8mement, de la m\u00eame mani\u00e8re que la production \u00e9chappe \u00e0 notre vue dans une ville compacte, la nature elle-m\u00eame est \u00e9loign\u00e9e de notre proximit\u00e9. Parfois remplac\u00e9e par des \u00e9l\u00e9ments tels que des parcs de poche, des arbres de rue, des murs verts et des toits verts, qui sont tous des choses tr\u00e8s agr\u00e9ables, mais qui, malheureusement, ne sont rien de plus qu&rsquo;une garniture artificielle de \u00ab\u00a0maquillage vert.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Tout \u00e0 fait d\u00e9risoire par rapport \u00e0 l&#8217;empreinte \u00e9cologique dont chaque citoyen a besoin pour sa survie. Par cons\u00e9quent, le concept de ville \u00ab\u00a0dense\u00a0\u00bb, tel qu&rsquo;il est formul\u00e9 et pratiqu\u00e9, comporte en lui-m\u00eame une ali\u00e9nation continue de l&rsquo;homme par rapport \u00e0 la nature.<\/p>\n<p>La raison pour laquelle cela pose probl\u00e8me est que la crise environnementale est, \u00e0 la base, une crise de notre relation \u00e0 la nature. Notre utilisation non durable des ressources et la crise climatique sont toutes deux des sous-produits de notre incapacit\u00e9 \u00e0 nourrir les services biosyst\u00e9miques dont nous d\u00e9pendons, \u00e0 fermer les cycles biog\u00e9ochimiques et \u00e0 ajuster notre utilisation des ressources \u00e0 la capacit\u00e9 de charge de la nature. Cette incapacit\u00e9 d\u00e9coule d&rsquo;une ali\u00e9nation culturelle et g\u00e9ographique de la nature. En bref, en tant que culture, nous avons pens\u00e9 que la nature devait \u00eatre exploit\u00e9e plut\u00f4t qu&rsquo;entretenue afin d&rsquo;assurer la croissance \u00e9conomique et le d\u00e9veloppement.<\/p>\n<p>Ce que la ville dense et compacte fait \u00e0 cette crise relationnelle n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que d&rsquo;accro\u00eetre encore la distance mentale et physique entre le citadin et le monde ext\u00e9rieur dont il d\u00e9pend. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une \u00ab\u00a0solution\u00a0\u00bb du m\u00eame type que celle qui consiste \u00e0 pr\u00e9senter la s\u00e9gr\u00e9gation raciale comme une solution aux conflits ethniques et \u00e0 l&rsquo;exploitation. Nous devrions savoir maintenant que la s\u00e9gr\u00e9gation ne r\u00e9sout jamais les conflits entre deux groupes de personnes, mais qu&rsquo;elle les rend plus difficiles \u00e0 r\u00e9soudre.<\/p>\n<p>La s\u00e9gr\u00e9gation nourrit exactement les pr\u00e9somptions ignorantes qui constituent la base de tout conflit; la s\u00e9gr\u00e9gation \u00e9tablit la division entre l&rsquo;int\u00e9rieur et l&rsquo;ext\u00e9rieur, entre nous et l&rsquo;autre. Pire encore: la s\u00e9gr\u00e9gation cr\u00e9e une distance mentale et physique suffisante pour que l&rsquo;acte d&rsquo;oppression et d&rsquo;exploitation devienne un dilemme moral de moindre importance pour la partie la plus forte.<\/p>\n<p>\u00c0 cet \u00e9gard, la ville compacte n&rsquo;est pas diff\u00e9rente de la banlieue; toutes deux \u00e9tablissent un paysage artificiel et anthropog\u00e9nique totalement englobant, avec peu de perspectives au-del\u00e0 de l&rsquo;\u00e9paisse trame de maisons, de rues et de lampadaires.<\/p>\n<p>D&rsquo;aucuns diront que cette s\u00e9gr\u00e9gation entre l&rsquo;homme et la nature est de moindre importance, d\u00e8s lors que nous sommes tous d&rsquo;accord pour r\u00e9duire successivement notre consommation d&rsquo;\u00e9nergie.<\/p>\n<p>Je pense toutefois que cette opposition est erron\u00e9e pour la simple raison que nous vivons dans une d\u00e9mocratie parlementaire et que, dans toute d\u00e9mocratie, le degr\u00e9 de prise en compte de l&rsquo;environnement est en relation directe avec la conscience environnementale de l&rsquo;ensemble de l&rsquo;\u00e9lectorat. Un \u00e9lectorat tr\u00e8s sensibilis\u00e9 \u00e9lit des dirigeants qui sont forts sur les questions environnementales, tandis qu&rsquo;un \u00e9lectorat peu sensibilis\u00e9 &#8211; et ayant une faible relation avec la nature &#8211; \u00e9lit des dirigeants qui se pr\u00e9occupent davantage d&rsquo;autres choses.<\/p>\n<p>Cette corr\u00e9lation est visible lorsque l&rsquo;on compare la sensibilisation politique \u00e0 l&rsquo;environnement en Su\u00e8de, o\u00f9 les villes sont plut\u00f4t bien int\u00e9gr\u00e9es dans &#8211; et connect\u00e9es \u00e0 &#8211; leur montagne, malgr\u00e9 un degr\u00e9 \u00e9lev\u00e9 d&rsquo;urbanisation, et aux \u00c9tats-Unis, o\u00f9 les grandes villes sont plus clairement s\u00e9par\u00e9es de leur environnement.<\/p>\n<p>Quatri\u00e8mement, les strat\u00e9gies de densification d&rsquo;aujourd&rsquo;hui refl\u00e8tent une recentralisation qui d\u00e9coule d&rsquo;un changement continu de l&rsquo;\u00e9conomie. Tout comme l&rsquo;\u00e8re industrielle sous le r\u00e9gime du lib\u00e9ralisme de Manchester avait besoin de centraliser les travailleurs afin de faire baisser les salaires et d&rsquo;utiliser le travail de la classe ouvri\u00e8re comme intrants dans la production, le pouvoir \u00e0 l&rsquo;\u00e8re de l&rsquo;information et du n\u00e9olib\u00e9ralisme d\u00e9pend du contr\u00f4le des zones o\u00f9 le public est constitu\u00e9. Comme le note Lars-Mikael Raattamaa, \u00ab\u00a0le contr\u00f4le s&rsquo;exerce par la domination culturelle. La production du contr\u00f4le est la production de [l&rsquo;espace reconnu comme public]. Pour r\u00e9ussir, il faut vivre l\u00e0 o\u00f9 vivent les gens qui r\u00e9ussissent. C&rsquo;est ainsi que fonctionne la nouvelle discipline, la centralisation au lieu de la dispersion.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignnone size-full wp-image-45578\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/img\/2023\/08\/truman-city-4.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"385\" \/><\/p>\n<blockquote><p><em>J&rsquo;invite tous les progressistes verts \u00e0 adopter une attitude prudente \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des programmes de densification et de l&rsquo;id\u00e9e de la ville compacte comme forme sup\u00e9rieure.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e8re de la cr\u00e9ativit\u00e9, la valeur produite par le \u00ab\u00a0capital intellectuel\u00a0\u00bb est exploit\u00e9e et ma\u00eetris\u00e9e par le contr\u00f4le des interfaces o\u00f9 s&rsquo;\u00e9tablissent les connexions, qu&rsquo;elles soient physiques ou virtuelles. L\u00e0 encore, une centralisation s&rsquo;impose et, comme l&rsquo;ont montr\u00e9 Saskia Sassen, Manuel Castels et d&rsquo;autres, les villes de toutes tailles sont lanc\u00e9es dans un jeu o\u00f9 elles se battent pour attirer la \u00ab\u00a0bonne population.\u00a0\u00bb Dans cette lutte, les villes vont jusqu&rsquo;\u00e0 donner la priorit\u00e9 aux besoins et aux demandes de la mythique classe cr\u00e9ative nomade, tout en niant les besoins d&rsquo;autres groupes.<\/p>\n<p>Ce changement de priorit\u00e9s est marqu\u00e9 par un d\u00e9placement de l&rsquo;attention vers le centre-ville, o\u00f9 un aspect de l&rsquo;urbanit\u00e9 &#8211; une \u00ab\u00a0vie urbaine tr\u00e9pidante\u00a0\u00bb &#8211; est soudain consid\u00e9r\u00e9 comme la plus haute des vertus urbaines. Lorsque cette notion abstraite de vie urbaine est pr\u00e9cis\u00e9e, elle s&rsquo;av\u00e8re \u00eatre synonyme d&rsquo;une ville caract\u00e9ris\u00e9e par des magasins, des restaurants, des caf\u00e9s et des institutions culturelles &#8211; autant d&rsquo;activit\u00e9s inscrites dans une circulation \u00e9conomique et dont aucune n&rsquo;est gratuite. Dans les visions, la rue parfaite est souvent imagin\u00e9e comme une rue avec des petits commerces personnels et sp\u00e9cialis\u00e9s. Mais dans la r\u00e9alit\u00e9, les petites unit\u00e9s sont le plus souvent d\u00e9pass\u00e9es par les cha\u00eenes mondiales et par l&rsquo;internet, laissant un paysage de rue beaucoup plus conformiste, domin\u00e9 par le capital transnational, sur l&rsquo;autel duquel d&rsquo;autres valeurs sont sacrifi\u00e9es.<\/p>\n<p>Pour les raisons \u00e9voqu\u00e9es ci-dessus, j&rsquo;invite tous les progressistes verts \u00e0 adopter une attitude prudente \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des programmes de densification et de l&rsquo;id\u00e9e de la ville compacte comme forme sup\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Nous devons toujours nous attaquer aux m\u00eames probl\u00e8mes que les urbanistes anarchistes du 19e si\u00e8cle: comment pr\u00e9server la libert\u00e9 pour tous et lutter contre la centralisation du pouvoir, tout en ayant acc\u00e8s aux avantages de la vie urbaine et en construisant une soci\u00e9t\u00e9 \u00e9cologiquement durable.<\/p>\n<p>Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;une critique des villes en tant que telles. Comme le souligne \u00e0 juste titre Mike Davis dans un entretien paru dans <em>Occupied London (#1)<\/em>, le seul \u00ab\u00a0substitut possible \u00e0 l&rsquo;intensification constante de la consommation priv\u00e9e ou individuelle est le luxe public de la ville.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><em>Erik Berg est membre du Parti de gauche su\u00e9dois. Il travaille comme urbaniste et r\u00e9dige des critiques d&rsquo;architecture dans des magazines.<\/em><\/p>\n<p>Source:\u00a0<a href=\"http:\/\/carfree.fr\/index.php\/2023\/05\/24\/carbusters\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Carbusters n\u00b041, 2010<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Friedrich Engels \u00e9crivait en 1845 qu&rsquo;une ville comme Londres est une chose \u00e9trange. La centralisation colossale, \u00ab\u00a0cet entassement de deux millions et demi d&rsquo;\u00eatres humains en un seul point\u00a0\u00bb, a <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2023\/08\/31\/truman-city\/\">Lire la suite&#8230;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1705,"featured_media":45575,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[52,165,73],"tags":[1709,477,11,147,198,100,278,287,548,35,34,345],"views":7725,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/45574"}],"collection":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1705"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=45574"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/45574\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/45575"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=45574"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=45574"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=45574"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}