{"id":6736,"date":"2010-02-08T16:21:56","date_gmt":"2010-02-08T15:21:56","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/?p=6736"},"modified":"2016-05-31T14:59:03","modified_gmt":"2016-05-31T13:59:03","slug":"la-revolution-par-la-gratuite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2010\/02\/08\/la-revolution-par-la-gratuite\/","title":{"rendered":"La r\u00e9volution par la gratuit\u00e9"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" title=\"vivre-la-gratuite\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/images\/vivre-la-gratuite.jpg\" alt=\"vivre-la-gratuite\" width=\"420\" height=\"200\" \/><\/p>\n<p>La perspective r\u00e9volutionnaire est-elle morte avec l&rsquo;effondrement du mod\u00e8le sovi\u00e9tique ? Ne peut-on penser pourtant que la crise \u00e9cologique rend plus actuelles et urgentes que jamais les grandes questions que posaient jadis les diff\u00e9rentes familles socialistes ? <!--more--><\/p>\n<p>Le moment est incontestablement venu d&rsquo;en finir avec une certaine gauche c&rsquo;est-\u00e0-dire avec sa vision de l&rsquo;histoire, sa conception du politique, son r\u00eave d&rsquo;un g\u00e2teau toujours croissant. En finir avec cette gauche-l\u00e0 est n\u00e9cessaire pour retrouver, sous ses s\u00e9diments solidifi\u00e9s, le sang qui vivifiait autrefois ses r\u00eaves, ses valeurs, ses projets, ses combats, ses conqu\u00eates. Tout se passe comme si nous avions perdu la capacit\u00e9 d&rsquo;imaginer un autre monde en raison de ce \u00ab trop plein de r\u00e9alit\u00e9 \u00bb qui nous broie et interdit toute \u00e9vasion. Comment croire qu&rsquo;\u00eatre \u00abr\u00e9volutionnaire \u00bb puisse \u00eatre de revendiquer le SMIC \u00e0 1500 euros \u00ab tout de suite \u00bb face \u00e0 une gauche r\u00e9formiste qui le promet pour un peu plus tard ? Si cette identit\u00e9 doit \u00eatre conserv\u00e9e, \u00eatre de gauche n&rsquo;est-ce pas d&rsquo;abord d\u00e9fendre les dimensions non \u00e9conomiques de nos existences et de la soci\u00e9t\u00e9, valoriser les cultures populaires, c&rsquo;est-\u00e0-dire se refuser (individuellement et collectivement) comme for\u00e7ats du travail et de la consommation ? Certes, si on ne croit plus en la possibilit\u00e9 de construire une soci\u00e9t\u00e9 plus fraternelle, le SMIC \u00e0 1500 euros devient une revendication confortable et m\u00eame juste socialement, car comment pourrions-nous accepter de renvoyer dos \u00e0 dos exploit\u00e9s et exploiteurs, dominants et domin\u00e9s, salauds et pauvres types. Mais si nous croyons toujours en la possibilit\u00e9 de rouvrir le champ des possibles, faut-il accepter ce corporatisme qui entretient le syst\u00e8me qui nous ali\u00e8ne plus qu\u2019il ne le combat ?<\/p>\n<p>Nous ne pourrons renouer avec l&rsquo;esp\u00e9rance que si nous rejetons \u00e0 la fois l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;un autre monde ne serait pas possible et celle qu&rsquo;un autre monde serait in\u00e9luctable. En finir avec le dogme de la fin de l&rsquo;histoire ne sera pas n\u00e9cessairement si simple lorsqu&rsquo;on constate avec quelle facilit\u00e9 cette gauche s&rsquo;abreuve aux \u00ab globalivernes \u00bb de l&rsquo;\u00e9poque : apr\u00e8s avoir r\u00e9habilit\u00e9 l&rsquo;entreprise et le march\u00e9, il nous faudrait \u00e9pouser  leur immondialisation. En finir avec l&rsquo;autre dogme suppose de r\u00e9gler nos comptes avec la th\u00e8se marxienne d&rsquo;un encha\u00eenement in\u00e9vitable des soci\u00e9t\u00e9s : le capitalisme comme accoucheur du socialisme. J&rsquo;ai bien peur en effet que la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste en d\u00e9truisant tout ce qui restait des soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles ait fini par inventer les humains qui vont avec ses produits. Nous serions dans ce cas bien plus \u00e9trangers au socialisme que nos grands-parents purent l&rsquo;\u00eatre. Ce ne serait donc pas par hasard que la nouvelle fronti\u00e8re du socialisme passerait quelque part en Am\u00e9rique latine et centrale au contact des peuples autochtones les moins d\u00e9racin\u00e9s. Ce constat serait d\u00e9sesp\u00e9rant, sauf si nous acceptons de changer de regard et d&rsquo;admettre que l&rsquo;anticapitalisme a toujours son si\u00e8ge au coeur m\u00eame de nos existences<\/p>\n<p><strong>Quel pourrait \u00eatre le nouveau paradigme r\u00e9volutionnaire ?<\/strong><\/p>\n<p>Je suis fondamentalement d\u2019accord avec Jean Zin : la notion de \u00ab d\u00e9colonisation de l\u2019imaginaire \u00bb (Serge Latouche) ou de \u00ab r\u00e9veil des consciences \u00bb (Pierre Rahbi) est totalement insuffisante, car le grand probl\u00e8me est d\u2019abord celui des institutions. Nous avons besoin d\u2019un principe qui guide nos pas et qui soit capable de f\u00e9d\u00e9rer notre action. Les objecteurs de croissance revendiquent \u00ab plus de liens et moins de biens \u00bb mais comment y parvenir ? Beaucoup de nos amis ne croient pas en la possibilit\u00e9 de faire r\u00eaver et de d\u00e9fendre des int\u00e9r\u00eats, c&rsquo;est pourquoi ils s&rsquo;en remettent \u00e0 la p\u00e9dagogie des catastrophes. Ces adeptes de \u00ab la d\u00e9croissance faute de mieux \u00bb se condamnent \u00e0 l&rsquo;impuissance. Je fais, au contraire, le pari oppos\u00e9 : celui du caract\u00e8re d\u00e9sirable de notre projet. Ce qui suppose de partir de ce qui constitue l\u2019angle mort de tout syst\u00e8me car la solution est toujours du c\u00f4t\u00e9 de la b\u00e9ance\u2026 entendue comme ce qui suture la structure. Toute soci\u00e9t\u00e9 est en effet fond\u00e9e sur un Interdit structurel : la monarchie a ainsi fait du r\u00e9gicide le crime absolu ; la bourgeoisie a ensuite \u00e9lev\u00e9 le respect de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e au rang de tabou ; l&rsquo;interdit de la gratuit\u00e9 est d\u00e9sormais ce qui fait syst\u00e8me et suture la soci\u00e9t\u00e9 de l&rsquo;hyper-capitalisme. C&rsquo;est pourquoi contrairement aux autres soci\u00e9t\u00e9s marchandes qui ont toujours tol\u00e9r\u00e9 un secteur gratuit (religieux ou la\u00efc), l&rsquo;hyper-capitalisme, fond\u00e9 sur la v\u00e9nalisation du marchand, ne peut que sacrifier la gratuit\u00e9. Nos anciens ont d\u00fb guillotiner Louis XVI, Proudhon a martel\u00e9 que \u00ab la propri\u00e9t\u00e9, c&rsquo;est le vol \u00bb, c&rsquo;est d\u00e9sormais de la d\u00e9fense de la (quasi)gratuit\u00e9 que nous devons partir pour esp\u00e9rer fissurer l&rsquo;\u00e9difice et \u00e9largir, peu \u00e0 peu, cette fissure au point d&rsquo;en faire soci\u00e9t\u00e9 : de la d\u00e9fense des gratuit\u00e9s existantes \u00e0 l&rsquo;extension constante de la sph\u00e8re de la gratuit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>\u00ab Gratuit\u00e9 de l&rsquo;usage, rench\u00e9rissement du m\u00e9susage \u00bb.<\/strong><\/p>\n<p>Cette r\u00e9volution que nous proposons est donc celle de la \u00ab gratuit\u00e9 du bon usage \u00bb.<\/p>\n<p>Cette notion ne rel\u00e8ve pas d\u2019une d\u00e9finition objective et encore moins moraliste. L\u2019usage est simplement ce que la soci\u00e9t\u00e9 reconna\u00eet comme tel \u00e0 un moment donn\u00e9 face au m\u00e9susage. La d\u00e9finition est donc affaire de m\u0153urs, de rapports de force, d\u2019\u00e9tat des lieux. Le premier grand int\u00e9r\u00eat de ce paradigme est de r\u00e9soudre la contradiction entre les contraintes environnementales et le souci social car il ne suppose plus de faire cro\u00eetre la g\u00e2teau (PIB) avant de proc\u00e9der \u00e0 sa redistribution, mais d&rsquo;en changer la recette. L&rsquo;autre grand avantage est de reconcilier le temps de la d\u00e9mocratie et celui des \u00e9co-syst\u00e8mes, car ce sera aux citoyens de d\u00e9finir ce qui est bon usage (gratuit) et ce qui est m\u00e9susage (rench\u00e9ri). Il fait donc dispara\u00eetre toute contradiction entre le but et le chemin. Il exige \u00e0 chaque \u00e9tape que le politique, la d\u00e9lib\u00e9ration, soit premi\u00e8re. Le l\u00e9gislateur saura trouver les solutions techniques adapt\u00e9es : syst\u00e8me de prix variables par niveaux de consommation ou par type d&rsquo;usage, etc. Pourquoi payer au m\u00eame tarif le m\u00e8tre cube d\u2019eau pour faire son m\u00e9nage et remplir sa piscine priv\u00e9e ? Pourquoi payer les m\u00eames imp\u00f4ts fonciers pour une r\u00e9sidence principale et secondaire ? Pourquoi payer son essence, son \u00e9lectricit\u00e9, son gaz le m\u00eame prix pour un usage normal et un m\u00e9susage ? L&rsquo;eau va manquer : raison de plus pour en rendre gratuit le bon usage et rench\u00e9rir ou interdire le m\u00e9susage. Ce paradigme s&rsquo;oppose \u00e0 celui de la soci\u00e9t\u00e9 dominante : que signifierait en effet l&rsquo;adoption programm\u00e9e d&rsquo;une taxe sur le carbone si ce n&rsquo;est le fait de vider les rues des voitures des plus pauvres pour que les riches puissent rouler plus vite ?<\/p>\n<p>Ce principe de gratuit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralisable (sous diverses formes) \u00e0 l&rsquo;ensemble des biens communs est susceptible de susciter un fort courant de mobilisations populaires donc de cr\u00e9er un d\u00e9bat qui obligera, droite et gauche, \u00e0 se positionner sur ce terrain. Ce principe a aussi le grand m\u00e9rite de lier la cause de la libert\u00e9 (de l\u2019autonomie) \u00e0 celle de la responsabilit\u00e9. Contrairement \u00e0 ce que pourrait \u00eatre un mariage rouge-vert qui cumulerait les interdits, nous osons la libert\u00e9 mais nous rappelons qu&rsquo;elle doit \u00eatre encadr\u00e9e et qu&rsquo;elle a n\u00e9cessairement un prix. Chacun reste libre de s&rsquo;offrir du m\u00e9susage (dans la mesure o\u00f9 la loi ne l&rsquo;interdit pas exceptionnellement) : par exemple en poss\u00e9dant une maison de campagne mais en supportant les surco\u00fbts de ce m\u00e9susage.<\/p>\n<p>Le danger serait bien s\u00fbr que cette politique renforce les in\u00e9galit\u00e9s en permettant l\u2019acc\u00e8s aux m\u00e9susages \u00e0 une petite minorit\u00e9 fortun\u00e9e. Le pire serait de cantonner le peuple au n\u00e9cessaire (au s\u00e9rieux) et de lib\u00e9rer, moyennant finances, le futile, le frivole, aux classes ais\u00e9es. C&rsquo;est pourquoi ce paradigme de \u00ab la gratuit\u00e9 de l&rsquo;usage \u00bb et du \u00ab rench\u00e9rissement du m\u00e9susage \u00bb ne peut aller sans une diminution importante de la hi\u00e9rarchie des revenus et sans une r\u00e9flexion sur l&rsquo;adoption d&rsquo;un revenu universel d&rsquo;existence, RUE, (autour du SMIC) accoupl\u00e9 \u00e0 un \u00ab revenu maximal autoris\u00e9 \u00bb, RMA, (au-dessus d&rsquo;un seuil on prend tout).<\/p>\n<p><strong>Pour un revenu universel inconditionnel li\u00e9 \u00e0 un revenu maximum autoris\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Cette vieille id\u00e9e du 18e si\u00e8cle d\u2019un revenu universel, qui figure dans l\u2019article 25-1 de la D\u00e9claration universelle des droits de l\u2019Homme de 1948, est toujours rest\u00e9e lettre morte : \u00ab Toute personne a droit \u00e0 un niveau de vie suffisant pour assurer sa sant\u00e9, son bien-\u00eatre et ceux de sa famille, notamment pour l\u2019alimentation, le logement, les soins m\u00e9dicaux ainsi que pour les services sociaux n\u00e9cessaires \u00bb.<\/p>\n<p>La gauche productiviste n\u2019a jamais voulu engager ce combat sous pr\u00e9texte que l\u2019introduction d\u2019un revenu universel inconditionnel servirait de pr\u00e9texte \u00e0 la droite lib\u00e9rale pour supprimer le salaire minimum. Faisons remarquer \u00e0 nos amis que le patronat et l\u2019Etat n\u2019ont pas attendu l&rsquo;adoption d&rsquo;un RUE pour d\u00e9manteler le droit du travail&#8230;. Les in\u00e9galit\u00e9s sociales ont m\u00eame explos\u00e9 lorsque cette gauche-l\u00e0 \u00e9tait au pouvoir. Cons\u00e9quence : la soci\u00e9t\u00e9 s&rsquo;est monstrueusement habitu\u00e9e aux in\u00e9galit\u00e9s de revenus : qui proposerait aujourd\u2019hui un \u00e9cart maximal de salaires de un \u00e0 quatre passerait pour un affreux extr\u00e9miste, alors qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une mesure phare du Programme commun de gouvernement de la gauche durant les ann\u00e9es soixante-dix. En 1974, le revenu moyen des dix patrons am\u00e9ricains les mieux pay\u00e9s \u00e9tait 47 fois plus \u00e9lev\u00e9 que le salaire moyen d\u2019un ouvrier de l\u2019industrie de l\u2019automobile ; en 1999, il \u00e9quivalait \u00e0 2381 fois le salaire moyen. Je propose donc d&rsquo;opposer \u00e0 l&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par l\u2019hyper-capitalisme le principe d\u2019un revenu universel d\u2019existence (RUE) vers\u00e9, sans condition, \u00e0 l\u2019ensemble des citoyens : ce RUE est simplement la contrepartie de la reconnaissance du droit de chacun \u00e0 l\u2019existence puisque nous h\u00e9ritons tous, en tant que membres de l&rsquo;humanit\u00e9, de la civilisation.<\/p>\n<p>L&rsquo;ind\u00e9pendance financi\u00e8re est indispensable pour passer des droits formels aux droits r\u00e9els et poursuivre le mouvement d\u2019\u00e9mancipation notamment des femmes et des jeunes. Elle est en outre la condition m\u00eame de la d\u00e9croissance, car aucun individu n\u2019acceptera de diminuer ses activit\u00e9s r\u00e9mun\u00e9ratrices si la soci\u00e9t\u00e9 ne lui assure pas une certaine s\u00e9curit\u00e9. Ce choix du revenu d\u2019existence est donc celui de la poursuite de la socialisation face au recours aux tribus, chers \u00e0 la Nouvelle droite qui pr\u00e9f\u00e8rera toujours ses \u00ab petites patries \u00bb \u00e0 celui d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 fond\u00e9e sur l\u2019auto-limitation des besoins comme condition de l\u2019autonomie. Cette mesure en desserrant l\u2019emprise de l\u2019\u00e9conomie all\u00e9gerait l\u2019obligation de travailler. Cette lib\u00e9ration de l\u2019id\u00e9ologie du travail est sans doute ce qui g\u00e8ne le plus le co-Pr\u00e9sident d&rsquo;ATTAC, l&rsquo;\u00e9conomiste Jean-Marie Harribey puisqu\u2019il qualifie ce projet de \u00ab revenu d\u2019existence mon\u00e9taire et d\u2019inexistence sociale \u00bb. Comment peut-on croire encore au mythe du travail lib\u00e9rateur ? Pourquoi pas \u00ab Moulinex lib\u00e8re la femme \u00bb ?<\/p>\n<p>Disons-le tout de suite : l\u2019argent ne manque pas pour financer ce RUE. Des pays moins riches notamment l&rsquo;Alaska et le Br\u00e9sil l&rsquo;exp\u00e9rimentent \u00e0 un niveau financier trop faible. La France a consacr\u00e9 en 2005 un budget de 505 milliards pour ses organismes sociaux. Les m\u00e9nages en ont re\u00e7u 438 milliards au titre des diff\u00e9rentes allocations. Le reste est consacr\u00e9 aux services publics (\u00e9coles, h\u00f4pitaux, etc.). L\u2019affectation directe de tout ou partie de ces 438 milliards aux 60 millions de Fran\u00e7ais ne pose donc pas un probl\u00e8me comptable mais une question de choix de soci\u00e9t\u00e9 : comment voulons-nous vivre ? Ce revenu d\u2019existence est en outre ins\u00e9parable d\u2019un revenu maximal autoris\u00e9 (RMA). L\u00e0 o\u00f9 Sarkozy pr\u00f4ne, avec la notion de bouclier fiscal, de ne pas redistribuer une partie des revenus au-dessus d\u2019un certain plafond, nous disons l\u2019inverse : au-del\u00e0 d\u2019un certain revenu, l\u2019Etat prend tout. L\u2019adoption de ce RMA (par le biais de la pression fiscale) permettrait de financer le revenu universel et l\u2019extension de la gratuit\u00e9.<\/p>\n<p>Ce RUE pourrait \u00eatre vers\u00e9 en partie en monnaie locale pour favoriser la relocalisation des activit\u00e9s (pas seulement \u00e9conomiques), en partie en monnaie fondante pour \u00e9viter la capitalisation voire sous forme de droits de tirage sur des biens communs (allocations en nature).<\/p>\n<p><strong>Quelle culture de la gratuit\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n<p>Il ne peut y avoir de soci\u00e9t\u00e9 de la gratuit\u00e9 sans culture de la gratuit\u00e9 comme il n\u2019existe pas de soci\u00e9t\u00e9 marchande sans culture marchande. Les adversaires de la gratuit\u00e9 le disent beaucoup mieux que nous. John H. Exclusive est devenu aux Etats-Unis un des gourous de la pens\u00e9e \u00ab anti-gratuit\u00e9 \u00bb en publiant Fuck them, they\u2019re pirates (\u00ab Qu\u2019ils aillent se faire foutre, se sont des pirates \u00bb). Il y explique que le piratage existe parce que les enfants sont habitu\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9cole \u00e0 recopier des citations d\u2019auteurs, \u00e0 se pr\u00eater des disques, \u00e0 regarder des vid\u00e9os ensemble, \u00e0 emprunter gratuitement des livres dans les biblioth\u00e8ques, etc. L\u2019\u00e9cole (m\u00eame am\u00e9ricaine) ferait donc l\u2019\u00e9ducation \u00e0 la gratuit\u00e9. Les milieux n\u00e9o-conservateurs proposent donc de d\u00e9velopper une politique dite de la \u00ab gratuit\u00e9-z\u00e9ro \u00bb qui serait la r\u00e9ponse du pouvoir aux difficult\u00e9s des industries \u00ab culturelles \u00bb confront\u00e9es au d\u00e9veloppement des \u00e9changes gratuits, via les syst\u00e8mes \u00ab peer-to-peer \u00bb. La politique \u00e0 promouvoir sera totalement \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 et passera par la g\u00e9n\u00e9ralisation d\u2019une culture de la (quasi)gratuit\u00e9. Nous aurons besoin pour cela de nouvelles valeurs, de nouveaux rites, de nouveaux symboles, de nouvelles communications et technologies, etc. Puisque les objets sont ce qui m\u00e9diatisent le rapport des humains \u00e0 la nature quels devront \u00eatre le nouveau type d\u2019objets de la gratuit\u00e9 ? L\u2019invention d\u2019une culture de la gratuit\u00e9 est donc un chantier consid\u00e9rable pour lequel nous avons besoin d\u2019exp\u00e9rimenter des formules diff\u00e9rentes mais on peut penser que l&rsquo;\u00e9cole sera un relais essentiel pour d\u00e9velopper une culture de la gratuit\u00e9 et apprendre le m\u00e9tier d&rsquo;humain, et non plus celui de bon producteur et consommateur. Parions que la gratuit\u00e9 ayant des racines collectives et individuelles beaucoup plus profondes que la v\u00e9nalit\u00e9 en cours, il ne faudrait pas tr\u00e8s longtemps pour que raison et passion suivent\u2026<\/p>\n<p><strong>Comment avancer vers la gratuit\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n<p>Jean-Louis Sagot-Duvauroux  (Pour la gratuit\u00e9, DDB, 1995) a d\u00e9fini toute une d\u00e9marche pour avancer vers la gratuit\u00e9 qui pourrait nous servir de mod\u00e8le. Il propose de \u00ab r\u00e9pertorier tous les espaces de gratuit\u00e9 qui subsistent et que la nomenclature habituelle de nos repr\u00e9sentations \u00e9parpille sous des rubriques diff\u00e9rentes. Cela permettrait de faire appara\u00eetre un territoire beaucoup plus grand qu\u2019on ne l\u2019imagine au premier abord, un rapport de force beaucoup plus disput\u00e9 entre le gratuit et le marchand, prise de conscience qui constitue en elle-m\u00eame un puissant encouragement \u00e0 combattre le r\u00e8gne de l\u2019argent. \u00bb<\/p>\n<p>A c\u00f4t\u00e9 des gratuit\u00e9s construites (l\u2019\u00e9cole, les biblioth\u00e8ques) existent des gratuit\u00e9s premi\u00e8res (la lumi\u00e8re du soleil, l\u2019air), et des \u00eelots de gratuit\u00e9 notamment dans le cadre familial, amical, coop\u00e9ratif. Ce rep\u00e9rage permet d\u00e9j\u00e0 de constater que, malgr\u00e9 ce que voudrait nous faire croire le syst\u00e8me, la gratuit\u00e9 n\u2019est pas morte : \u00ab Tracer la g\u00e9ographie du continent gratuit\u00e9 fait surgir \u00e0 la conscience des images et des perspectives inattendues : l\u2019argent et ses lois n\u2019ont pas pris le pouvoir partout ; la vie humaine n\u2019est pas forc\u00e9ment vou\u00e9e au culte de la marchandise ; m\u00eame si elle reste un parti pris, la gratuit\u00e9 n\u2019est pas une illusion. \u00bb<\/p>\n<p>La notion de la gratuit\u00e9 constitue un excellent levier de changement, parce qu\u2019elle est enracin\u00e9e au plus profond de l\u2019histoire et de la conscience humaine : du mythe du paradis terrestre au souvenir fantasm\u00e9 du sein maternel (Maurice Bellet, Plaidoyer pour la gratuit\u00e9 et l\u2019abstinence, Bayard). Marcel Mauss puis l\u2019\u00e9quipe d\u2019Alain Caill\u00e9 ont montr\u00e9 en quoi on est intellectuellement et ontologiquement oblig\u00e9 de poser l\u2019id\u00e9e d\u2019une gratuit\u00e9 initiale pour fonder la soci\u00e9t\u00e9. C\u2019est donc cette donation premi\u00e8re qui fait tenir les hommes ensemble. La loi du don engendre une triple obligation : celle de donner, celle de recevoir et celle de rendre. Le don constitue donc une v\u00e9ritable institution. Cette universalit\u00e9 du don engendre l\u2019universalit\u00e9 de la lutte pour pouvoir donner.<\/p>\n<p>Notre soci\u00e9t\u00e9, pour avoir trop \u00e9vacu\u00e9 le don, s\u2019en trouve fortement fragilis\u00e9e : seule la gratuit\u00e9 pourrait rem\u00e9dier au malaise dans la civilisation. Jean-Louis Sagot-Duvauroux ajoute que \u00ab Ce combat pour am\u00e9liorer la part gratuite de la vie \u00bb peut servir de \u00ab boussole pour des combats apparemment d\u00e9pareill\u00e9s \u00bb comme le mouvement pour la gratuit\u00e9 des transports collectifs urbains, du logement social, du droit au sol, etc.<\/p>\n<p>L\u2019extension de la sph\u00e8re de la gratuit\u00e9 est la meilleure fa\u00e7on de contrer la tendance actuelle \u00e0 la privatisation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e (du vivant, des espaces urbains, a\u00e9riens, maritimes, des plages, des for\u00eats, etc.) et donc au m\u00e9susage : avec la d\u00e9fense de la (quasi)gratuit\u00e9, nous pourrions conqu\u00e9rir de nouveaux bastions, au lieu de nous cantonner \u00e0 une attitude d\u00e9fensive des services publics existants, et cr\u00e9er ainsi un rapport de force plus favorable.<\/p>\n<p>Face au capitalisme qui est une machine \u00e0 ins\u00e9curiser, nous devons s\u00e9curiser.<br \/>\nFace au capitalisme qui est une machine \u00e0 tout v\u00e9naliser : nous devons d\u00e9v\u00e9naliser.<br \/>\nFace au capitalisme qui d\u00e9territorialise, nous devons d\u00e9fendre l&rsquo;usager ma\u00eetre de ses usages.<\/p>\n<p>Tout ce qui permet de retrouver l\u2019usager (n\u00e9cessairement multiple) derri\u00e8re la figure trompeuse du consommateur est positif. Mais ne nous leurrons pas : il ne suffit pas de renouer avec un autre vocabulaire pour m\u00e9tamorphoser les conceptions et les pratiques. Il ne s\u2019agit pas davantage de fantasmer sur un retour des anciens usages : non seulement c\u2019est impossible mais pas souhaitable. Serait-il profitable de revenir \u00e0 des objets sexu\u00e9s ? Nous pouvons rompre avec la soci\u00e9t\u00e9 productiviste et de consommation sans faire de nouveau des serpilli\u00e8res et des balais les biens propres des usag\u00e8res (des femmes).<\/p>\n<p>Il s\u2019agit bien de r\u00e9inventer un autre mangeur derri\u00e8re le consommateur de produits alimentaires, de r\u00e9inventer un nouveau patient derri\u00e8re le consommateur de soins (para)m\u00e9dicaux, de r\u00e9inventer un nouvel \u00e9l\u00e8ve derri\u00e8re le consommateur de cours, etc. Tous ces combats sont parall\u00e8les mais dissemblables puisqu\u2019il s\u2019agit justement de faire (re)na\u00eetre des usages sp\u00e9cifiques : nous sommes du c\u00f4t\u00e9 de la d\u00e9-liaison de ce que la consommation a li\u00e9. Nous devons d\u00e9sapprendre \u00e0 penser que manger et lire serait comparable donc aucune alter-consommation ne peut les r\u00e9unir. Cette r\u00e9invention de l\u2019usage passe par une anthropologie sensualiste. Le bon usage est toujours du domaine du voir, de l\u2019entendre, du toucher, du go\u00fbter, du contempler, du penser, de l\u2019aimer, de l\u2019agir alors que le m\u00e9susage est du registre de l\u2019avoir, du para\u00eetre, du v\u00e9nal.<\/p>\n<p>J&rsquo;insiste : la culture de l\u2019usage n\u2019est pas celle du n\u00e9cessaire. Elle ne s\u2019oppose pas \u00e0 la frivolit\u00e9, bien au contraire, contrairement \u00e0 toute une tradition de l\u2019extr\u00eame gauche qui r\u00e9duisait sa pens\u00e9e aux \u00ab vrais \u00bb besoins. Le bon usage, c\u2019est aussi la f\u00eate c\u2019est-\u00e0-dire faire bombance, faire du bruit, m\u00e9langer le politique et le commercial, le livre et les merguez.<\/p>\n<p>\u00ab Gratuit\u00e9 de l&rsquo;usage \u00bb et \u00ab rench\u00e9rissement du m\u00e9susage \u00bb : voil\u00e0 qui aiderait cependant \u00e0 renouveler la pens\u00e9 d&rsquo;une gauche d\u00e9boussol\u00e9e et d&rsquo;une \u00e9cologie exsangue, voil\u00e0 qui pourrait renouveler les formes de notre combat.<\/p>\n<p>Ces questions sont d\u00e9velopp\u00e9es dans Paul Ari\u00e8s, Le M\u00e9susage, Essai sur l&rsquo;hypercapitalisme, Parangon, 2007.<\/p>\n<p>Paul Ari\u00e8s est politologue, directeur de la r\u00e9daction du Sarkophage http:\/\/www.lesarkophage.com\/<br \/>\nOuvrage \u00e0 para\u00eetre : La simplicit\u00e9 contre le mythe de l\u2019opulence (La D\u00e9couverte, 2010).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La perspective r\u00e9volutionnaire est-elle morte avec l&rsquo;effondrement du mod\u00e8le sovi\u00e9tique ? 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