{"id":9209,"date":"2010-08-09T08:22:08","date_gmt":"2010-08-09T07:22:08","guid":{"rendered":"http:\/\/carfree.fr\/?p=9209"},"modified":"2021-11-17T10:51:55","modified_gmt":"2021-11-17T09:51:55","slug":"leur-ecologie-et-la-notre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/2010\/08\/09\/leur-ecologie-et-la-notre\/","title":{"rendered":"Leur \u00e9cologie et la n\u00f4tre"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" title=\"billard_meeting\" src=\"http:\/\/carfree.fr\/images\/billard_meeting.jpg\" alt=\"\" width=\"420\" height=\"200\" \/><\/p>\n<p>Visionnaire, le philosophe Andr\u00e9 Gorz avait pr\u00e9vu, dans ce texte paru en  1974, la r\u00e9cup\u00e9ration de l\u2019\u00e9cologie par l\u2019industrie, les groupes  financiers \u2014 en un mot, le capitalisme. <!--more--><\/p>\n<p>\u00c9voquer l\u2019\u00e9cologie, c\u2019est comme parler du suffrage universel et du  repos du dimanche\u00a0: dans un premier temps, tous les bourgeois et tous  les partisans de l\u2019ordre vous disent que vous voulez leur ruine, le  triomphe de l\u2019anarchie et de l\u2019obscurantisme. Puis, dans un deuxi\u00e8me  temps, quand la force des choses et la pression populaire deviennent  irr\u00e9sistibles, on vous accorde ce qu\u2019on vous refusait hier et,  fondamentalement, rien ne change.<\/p>\n<p>La prise en compte des exigences \u00e9cologiques conserve beaucoup  d\u2019adversaires dans le patronat. Mais elle a d\u00e9j\u00e0 assez de partisans  capitalistes pour que son acceptation par les puissances d\u2019argent  devienne une probabilit\u00e9 s\u00e9rieuse. Alors mieux vaut, d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent, ne  pas jouer \u00e0 cache-cache\u00a0: <em>la lutte \u00e9cologique n\u2019est pas une fin en  soi, c\u2019est une \u00e9tape.<\/em> Elle peut cr\u00e9er des difficult\u00e9s au capitalisme  et l\u2019obliger \u00e0 changer\u00a0; mais quand, apr\u00e8s avoir longtemps r\u00e9sist\u00e9 par  la force et la ruse, il c\u00e9dera finalement parce que l\u2019impasse \u00e9cologique  sera devenue in\u00e9luctable, il int\u00e9grera cette contrainte comme il a  int\u00e9gr\u00e9 toutes les autres.<\/p>\n<p>C\u2019est pourquoi il faut d\u2019embl\u00e9e poser la question franchement\u00a0: que  voulons-nous\u00a0? Un capitalisme qui s\u2019accommode des contraintes  \u00e9cologiques ou une r\u00e9volution \u00e9conomique, sociale et culturelle qui  abolit les contraintes du capitalisme et, <em>par l\u00e0 m\u00eame,<\/em> instaure  un nouveau rapport des hommes \u00e0 la collectivit\u00e9, \u00e0 leur environnement et  \u00e0 la nature\u00a0? R\u00e9forme ou r\u00e9volution\u00a0?<\/p>\n<p>Ne r\u00e9pondez surtout pas que cette question est secondaire et que  l\u2019important, c\u2019est de ne pas saloper la plan\u00e8te au point qu\u2019elle  devienne inhabitable. Car la survie non plus n\u2019est pas une fin en soi\u00a0:  vaut-il la peine de survivre <em>[comme se le demande Ivan Illich],<\/em> dans <em>\u00ab\u00a0un monde transform\u00e9 en h\u00f4pital plan\u00e9taire, en \u00e9cole  plan\u00e9taire, en prison plan\u00e9taire et o\u00f9 la t\u00e2che principale des  ing\u00e9nieurs de l\u2019\u00e2me sera de fabriquer des hommes adapt\u00e9s \u00e0 cette  condition\u00a0\u00bb<\/em> ?\u00a0(&#8230;)<\/p>\n<p>Il vaut mieux tenter de d\u00e9finir, d\u00e8s le d\u00e9part, <em>pour<\/em> quoi on  lutte et pas seulement <em>contre<\/em> quoi. Et il vaut mieux essayer de  pr\u00e9voir comment le capitalisme sera affect\u00e9 et chang\u00e9 par les  contraintes \u00e9cologiques, que de croire que celles-ci provoqueront sa  disparition, sans plus.<\/p>\n<p>Mais d\u2019abord, qu\u2019est-ce, en termes \u00e9conomiques, qu\u2019une contrainte  \u00e9cologique\u00a0? Prenez par exemple les gigantesques complexes chimiques de  la vall\u00e9e du Rhin, \u00e0 Ludwigshafen (Basf), \u00e0 Leverkusen (Bayer) ou  Rotterdam (Akzo). Chaque complexe combine les facteurs suivants\u00a0:<\/p>\n<p>\u2014\u00a0des ressources naturelles (air, eau, min\u00e9raux) qui passaient  jusqu\u2019ici pour gratuites parce qu\u2019elles n\u2019avaient pas \u00e0 \u00eatre reproduites  (remplac\u00e9es)\u00a0;<\/p>\n<p>\u2014\u00a0des moyens de production (machines, b\u00e2timents), qui sont du capital  immobilis\u00e9, qui s\u2019usent et dont il faut donc assurer le remplacement  (la reproduction), de pr\u00e9f\u00e9rence par des moyens plus puissants et plus  efficaces, donnant \u00e0 la firme un avantage sur ses concurrents\u00a0;<\/p>\n<p>\u2014\u00a0de la force de travail humaine qui, elle aussi, demande \u00e0 \u00eatre  reproduite (il faut nourrir, soigner, loger, \u00e9duquer les travailleurs).<\/p>\n<p>En \u00e9conomie capitaliste, la combinaison de ces facteurs, au sein du  processus de production, a pour but dominant le maximum de profit  possible (ce qui, pour une firme soucieuse de son avenir, signifie  aussi\u00a0: le maximum de puissance, donc d\u2019investissements, de pr\u00e9sence sur  le march\u00e9 mondial). La recherche de ce but retentit profond\u00e9ment sur la  <em>fa\u00e7on<\/em> dont les diff\u00e9rents facteurs sont combin\u00e9s et sur  l\u2019importance relative qui est donn\u00e9e \u00e0 chacun d\u2019eux.<\/p>\n<p>La firme, par exemple, ne se demande jamais comment faire pour que le  travail soit le plus plaisant, pour que l\u2019usine m\u00e9nage au mieux les  \u00e9quilibres naturels et l\u2019espace de vie des gens, pour que ses produits  servent les fins que se donnent les communaut\u00e9s humaines. <em>(&#8230;)<\/em><\/p>\n<p>Mais voici que, dans la vall\u00e9e du Rhin notamment, l\u2019entassement  humain, la pollution de l\u2019air et de l\u2019eau ont atteint un degr\u00e9 tel que  l\u2019industrie chimique, pour continuer de cro\u00eetre ou m\u00eame seulement de  fonctionner, se voit oblig\u00e9e de filtrer ses fum\u00e9es et ses effluents,  c\u2019est-\u00e0-dire de <em>reproduire<\/em> des conditions et des ressources qui,  jusqu\u2019ici, passaient pour \u00ab\u00a0naturelles\u00a0\u00bb et gratuites. Cette n\u00e9cessit\u00e9  de reproduire l\u2019environnement va avoir des incidences \u00e9videntes\u00a0: il  faut investir dans la d\u00e9pollution, donc accro\u00eetre la masse des capitaux  immobilis\u00e9s\u00a0; il faut ensuite assurer l\u2019amortissement (la reproduction)  des installations d\u2019\u00e9puration\u00a0; et le produit de celles-ci (la propret\u00e9  relative de l\u2019air et de l\u2019eau) ne peut \u00eatre vendu avec profit.<\/p>\n<p>Il y a, en somme, augmentation simultan\u00e9e du poids du capital investi  (de la \u00ab\u00a0composition organique\u00a0\u00bb), du co\u00fbt de reproduction de celui-ci  et des co\u00fbts de production, sans augmentation correspondante des ventes.  Par cons\u00e9quent, de deux choses l\u2019une\u00a0: ou bien le taux de profit  baisse, ou bien le prix des produits augmente. La firme cherchera  \u00e9videmment \u00e0 relever ses prix de vente. Mais elle ne s\u2019en tirera pas  aussi facilement\u00a0: toutes les autres firmes polluantes (cimenteries,  m\u00e9tallurgie, sid\u00e9rurgie, etc.) chercheront, elles aussi, \u00e0 faire payer  leurs produits plus cher par le consommateur final. La prise en compte  des exigences \u00e9cologiques aura finalement cette cons\u00e9quence\u00a0: les prix  tendront \u00e0 augmenter plus vite que les salaires r\u00e9els, le pouvoir  d\u2019achat populaire sera donc comprim\u00e9 et tout se passera comme si le co\u00fbt  de la d\u00e9pollution \u00e9tait pr\u00e9lev\u00e9 sur les ressources dont disposent les  gens pour acheter des marchandises.<\/p>\n<p>La production de celles-ci tendra donc \u00e0 stagner ou \u00e0 baisser\u00a0; les  tendances \u00e0 la r\u00e9cession ou \u00e0 la crise s\u2019en trouveront aggrav\u00e9es. Et ce  recul de la croissance et de la production qui, dans un autre syst\u00e8me,  aurait pu \u00eatre un bien (moins de voitures, moins de bruit, plus d\u2019air,  des journ\u00e9es de travail plus courtes, etc.), aura des effets enti\u00e8rement  n\u00e9gatifs\u00a0: les productions polluantes deviendront des biens de luxe,  inaccessibles \u00e0 la masse, sans cesser d\u2019\u00eatre \u00e0 la port\u00e9e des  privil\u00e9gi\u00e9s\u00a0; les in\u00e9galit\u00e9s se creuseront\u00a0; les pauvres deviendront  relativement plus pauvres et les riches plus riches.<\/p>\n<p>La prise en compte des co\u00fbts \u00e9cologiques aura, en somme, les m\u00eames  effets sociaux et \u00e9conomiques que la crise p\u00e9troli\u00e8re. Et le  capitalisme, loin de succomber \u00e0 la crise, la g\u00e9rera comme il l\u2019a  toujours fait\u00a0: des groupes financiers bien plac\u00e9s profiteront des  difficult\u00e9s de groupes rivaux pour les absorber \u00e0 bas prix et \u00e9tendre  leur mainmise sur l\u2019\u00e9conomie. Le pouvoir central renforcera son contr\u00f4le  sur la soci\u00e9t\u00e9\u00a0: des technocrates calculeront des normes \u00ab\u00a0optimales\u00a0\u00bb  de d\u00e9pollution et de production, \u00e9dicteront des r\u00e9glementations,  \u00e9tendront les domaines de \u00ab\u00a0vie programm\u00e9e\u00a0\u00bb et le champ d\u2019activit\u00e9 des  appareils de r\u00e9pression. <em>(&#8230;)<\/em><\/p>\n<p>Direz-vous que rien de tout cela n\u2019est in\u00e9vitable\u00a0? Sans doute. Mais  c\u2019est bien ainsi que les choses risquent de se passer si le capitalisme  est contraint de prendre en compte les co\u00fbts \u00e9cologiques <em>sans qu\u2019une  attaque politique,<\/em> lanc\u00e9e \u00e0 tous les niveaux, lui arrache la  ma\u00eetrise des op\u00e9rations et lui oppose un tout autre projet de soci\u00e9t\u00e9 et  de civilisation. Car les partisans de la croissance ont raison sur un  point au moins\u00a0: <em>dans le cadre<\/em> de l\u2019actuelle soci\u00e9t\u00e9 et de  l\u2019actuel mod\u00e8le de consommation, fond\u00e9s sur l\u2019in\u00e9galit\u00e9, le privil\u00e8ge et  la recherche du profit, la non-croissance ou la croissance n\u00e9gative  peuvent seulement signifier stagnation, ch\u00f4mage, accroissement de  l\u2019\u00e9cart qui s\u00e9pare riches et pauvres. Dans le cadre de l\u2019actuel mode de  production, il n\u2019est pas possible de limiter ou de bloquer la croissance  tout en r\u00e9partissant plus \u00e9quitablement les biens disponibles.<\/p>\n<p>Tant qu\u2019on raisonnera dans les limites de cette civilisation  in\u00e9galitaire, la croissance appara\u00eetra \u00e0 la masse des gens comme la  promesse \u2014 pourtant enti\u00e8rement illusoire \u2014 qu\u2019ils cesseront un jour  d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0sous-privil\u00e9gi\u00e9s\u00a0\u00bb, et la non-croissance comme leur  condamnation \u00e0 la m\u00e9diocrit\u00e9 sans espoir. Aussi n\u2019est-ce pas tant \u00e0 la  croissance qu\u2019il faut s\u2019attaquer qu\u2019\u00e0 la mystification qu\u2019elle  entretient, \u00e0 la dynamique des besoins croissants et toujours frustr\u00e9s  sur laquelle elle repose, \u00e0 la comp\u00e9tition qu\u2019elle organise en incitant  les individus \u00e0 vouloir, chacun, se hisser \u00ab\u00a0au-dessus\u00a0\u00bb des autres. La  devise de cette soci\u00e9t\u00e9 pourrait \u00eatre\u00a0: <em>Ce qui est bon pour tous ne  vaut rien. Tu ne seras respectable que si tu as \u00ab\u00a0mieux\u00a0\u00bb que les  autres.<\/em><\/p>\n<p>Or c\u2019est l\u2019inverse qu\u2019il faut affirmer pour rompre avec l\u2019id\u00e9ologie  de la croissance\u00a0: <em>Seul est digne de toi ce qui est bon pour tous.  Seul m\u00e9rite d\u2019\u00eatre produit ce qui ne privil\u00e9gie ni n\u2019abaisse personne.  Nous pouvons \u00eatre plus heureux avec moins d\u2019opulence, car dans une  soci\u00e9t\u00e9 sans privil\u00e8ge, il n\u2019y a pas de pauvres.<\/em><\/p>\n<p>Andr\u00e9 Gorz<\/p>\n<p>Source:<em> <\/em>www.monde-diplomatique.fr<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Visionnaire, le philosophe Andr\u00e9 Gorz avait pr\u00e9vu, dans ce texte paru en 1974, la r\u00e9cup\u00e9ration de l\u2019\u00e9cologie par l\u2019industrie, les groupes financiers \u2014 en un mot, le capitalisme.<\/p>\n","protected":false},"author":165,"featured_media":9210,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[52,124],"tags":[1050,114,731,416,130,477,153,129,188,306,139,11,780,611,640,84,60,308,198,115,81,276,67,61,610,578,278,54,287,33,47,82,211,19,246,232,164,97,25],"views":6562,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9209"}],"collection":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/165"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9209"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9209\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9209"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=9209"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/carfree.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=9209"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}