Les voitures passent, les arbres trépassent, le tram encaisse

Ci-dessous nous reproduisons le texte de la Brique n°2, journal mural «alternatif» de Strasbourg paru fin mars 2006.

J’habite depuis quelque temps avenue Jean Jaurès, à Neudorf et lorsque je suis arrivé, de majestueux marronniers y habitaient aussi depuis plus d’un siècle. Un matin de cet hiver, une machine, impressionnante comme les petits garçons rêvent d’en conduire un jour, les a tous sciés en une journée.

Les plus jeunes ont été déracinés et replantés au parc de la Citadelle, m’a-t-on dit. C’est à cause du tram : bientôt il passera par ici et repassera par là, et il lui faut de la place pour circuler. Bon. Je pense que les transports publics, c’est une voie alternative à la voiture individuelle quant on y adjoint aussi les vélos, ok. Tant pis pour les marronniers, vive la nouvelle ligne de tram ! En plus ils replantent déjà des petits tilleuls sur les cotés ! Oui mais…

2×2 voies : tout pour les 4×4 ?

… Mais un autre matin (c’est souvent le matin que je remarque des trucs) je découvre à l’entrée de l’avenue un beau panneau de la CUS (Communauté Urbaine de Strasbourg) qui en représente le futur aménagement. Les travaux du tram vont en effet reprendre. Et là, stupeur ! Sur le montage photo je découvre que les 2×2 voies de bagnoles ne bougent pas, tout comme les places de stationnement latérales, et donc le tram, eh bien, il passe où il peut : à la place des défunts marronniers ! Si les arbres ont été sciés, c’est à cause des bagnoles, le tram a bon dos!

Il y a eu une concertation publique il y a peu sur la « place de la voiture en ville »… Mais chacun connaissait le point de vue de la Mairie avant cette consultation bidon : l’actuelle équipe municipale est pro-bagnole (1), et le restera. Elle se fiche de ce qu’en disent les citoyens… Elle se présente comme une mairie verte de droite, mais a fait procéder à l’ouverture de nouveaux tronçons de route, rêve toujours d’une nouvelle rocade, trace des routes qui « accompagnent le tracé du tram » (2), et rendra les voitures prioritaires sur le tram à l’intersection avec la route du Rhin !

Avenue Jean Jaurès, les voitures occuperont encore la plus grande partie de la voirie (3), fonceront toujours entre les feux de l’avenue, très distants les uns des autres (pollution, bruit). Le tram circulera au milieu de la chaussée : il faudra donc traverser le flux automobile pour accéder aux stations. Les trottoirs (déjà refaits) sont moins larges qu’avant, un mètre soixante. Qui voudra se promener sur un trottoir où l’on pourra à peine se croiser sans déborder sur la piste cyclable (pas bien large non plus) ? Des conflits piétons-vélos sont à prévoir… Et se surajouteront à ces interruptions des panneaux publicitaires qui vont fleurir le long du tracé du tramway comme sur les lignes existantes (comme si la publicité ne nous lavait déjà pas assez le cerveau). Qui aura envie d’utiliser ce boulevard à pied, en vélo, ou de prendre le tram ? Alors qu’il sera toujours si simple d’utiliser sa bagnole (4), puisque tout sera encore facilité pour son règne sans partage…

Règne qui commence à ressembler de plus en plus à une dictature écologiquement aberrante ! Comment faire accepter aux riverains le bruit supplémentaire du passage du tram ? Certainement pas en maintenant le volume sonore de 2×2 voies automobiles …

La pollution est de couleur verte

J’ai comme l’impression que dans cette affaire la Mairie suit sa ligne : rien dans la tête, tout dans la « com’ » ! Elle semble douter de l’envie réelle des citoyens de vivre dans une ville moins polluée, plus conviviale, avec des quartiers vivants, des jardins. Quelles idées farfelues !

La Mairie, elle, ne désire que réintroduire les moteurs partout, avec des gros centres commerciaux et des quartiers sectorisés : ici l’habitat, là le commerce franchisé et ses rues piétonnes, là le tourisme. La Mairie tire la leçon de cette divergence : il lui faut une façade « écolo-sympa-vous-voyez-tout-ce-qu’on-fait » pour mieux s’adonner, en arrière-cour, aux charmes des pistons et du béton.

Et donc, dans cette affaire, l’idée « communicante » lumineuse c’est : la plantation symbolique d’un arbre avenue Jean Jaurès ! C’était le 2 mars dernier. Les DNA n’ont pas suivis, on attend donc impatiemment la belle photo dans Strasbourg-magazine ou CUS-magazine… Quelle arnaque ! On se montre plantant un arbre quand on vient d’en couper des centaines de centenaires, on se présente comme « ayant conscience de l’environnement » et développant les transports publics quand en fait on planifie l’intensification de la pollution dans l’agglomération ! On regardera attentivement sur la photo : Fabienne portait-elle ce jour-là une écharpe verte ? Ah, qu’est-ce qu’il est beau le « style de ville » ! (5)

Un arbre qui cache une forêt d’hypocrisie

Dans le même style, où la vitrine présente l’inverse de ce que l’on trouve dans la boutique, voici quelques exemples : Organisations de faux débats médiatisés sur, par exemple, la place de la voiture en ville tandis qu’à chaque « consultation publique » ou projet, la Mairie se fout éperdument de tout autre avis que celui qu’elle a en tête.

Parodie de démocratie participative avec des conseils de quartiers noyautés et sans pouvoir, mais dont on se targue d’être l’initiateur.

La CUS met en avant sa subvention aux particuliers qui veulent installer des panneaux solaires, tandis qu’elle pourrait avec cette somme équiper les bâtiments publics dont elle a la charge et inciter au solaire l’habitat collectif, ce qui est bien plus efficace.

Organisation de manifestations rassembleuses telles le carnaval quand dans le même temps on a en projet « d’exporter » les pauvres hors de Strasbourg (6).

Mise en valeur dans le projet d’aménagement de la gare, du vélo et des transports publics alors que la voiture va faire son grand retour dans le quartier.

Dans ce même projet la mairie médiatise la création de nouvelles pistes cyclables (7) inutiles sans en créer là où il faut (8). Mise en avant de l’association de promotion de la bicyclette CADR 67, alors que les avis de celle-ci sont tout bonnement ignorés. Courage sans égal d’imposer une journée sans voiture (bon, c’est un dimanche et au centre-ville qui est essentiellement piétonnier mais c’est pas trop dit).

Et enfin départ du tour de France dans la ville du vélo (« à Strasbourg le vélo, c’est capital ! ») (9) alors que rien ne bouge de ce côté depuis l’entrée en fonction du tandem, et que le Tour de France représente désormais la négation même des valeurs du vélo en ville : caravane publicitaire automobile gigantesque (pollution), apologie de la vitesse et du dépassement personnel médicalisé (dopage), les gagnants gagnent et les perdants sont ignorés (quelle belle leçon de vie !), nationalisme sportif malsain…

Le Tandem pédale avec un moteur

Revenons à nos arbres, à nos rues, à nos quartiers. D’autres solutions pour l’avenue Jean Jaurès avaient été proposées par le cabinet d’urbanisme en charge du tramway, avec un aménagement se rapprochant de ce qui a été réalisé sur le boulevard de la Victoire, qui est une réussite. Chacun y circule sans stress, il y a moins de pollution (10), plus d’oiseaux dans les arbres pas coupés, des bancs (11), les voitures roulent à 30 alors que ce n’est pas obligatoire. Pour chaque mode de transport chacun peut discuter avec une autre personne utilisant le même moyen de locomotion sans gêner le flux, ce devrait être une norme. Les vélos peuvent discuter entre eux et même s’arrêter sans gêner les piétons qui peuvent faire de même. Tout comme dans une voiture, un bus ou un tram.

Alors, un tout petit rappel pour vous, Fabienne K. et Robert G. : les transports sont la principale cause du dérèglement climatique qui va s’accélérant. Peut-être que vous le saviez pas ? Et puis un autre truc que je vais vous révéler : vous êtes au Pouvoir ! Si, si. Vous avez une position privilégiée pour agir responsablement, dans une autre dimension que les initiatives individuelles de tout un chacun. Et ça, je vous le jure, ça passe notamment par l’urbanisme !

C’est comment ailleurs ? Différent

Je vais vous donner les pistes que je connais pour nourrir votre action, vous verrez, pour la plupart, c’est à deux pas, vous pouvez même aller voir en TER (prenez un Pass, ça ne vous coûtera pas cher), ou en vélo (en tandem si ça vous chante).

En Suisse, les communautés de communes ont fait en sorte que l’on puisse aller n’importe où, à n’importe quelle heure et n’importe quel jour, avec les transports en communs. Les horaires sont bien foutus, on attend jamais longtemps, on peut prendre son vélo partout, y’a de quoi le garer, des pistes partent de chaque gare et maillent le territoire. Il y a plein de petites gares de campagne qui n’ont même pas l’air mortes, je vous jure, et presque pas de barrières pour la sécurité de tous. Tout est fluide, tout le monde fait attention, et il n’y a pas plus d’accidents. Et bien sûr : il y a des arbres.

Pas loin, à Fribourg-en-Brisgau , en face de Colmar, il y a le quartier Vauban (12) entre autres, c’est visitable. L’empreinte écologique minimum de la ville est un objectif qui la transforme dans toutes ses dimensions. On y construit par exemple des habitats passifs (c’est-à-dire que les bâtiments ont un bilan énergétique nul, ils consomment autant qu’ils produisent). Les bâtiments sont bien orientés, isolés correctement, construits avec des matériaux locaux, on récupère l’eau, la chaleur dégagée par l’électroménager, la chaussée est pacifiée, les voitures se garent plus loin sur des parkings, des enfants jouent partout, tout le monde utilise le vélo ou les transports en commun, personne ne va plus au supermarché parce qu’il y a des commerces de proximité. Et puis il y a des arbres.

En Belgique, la ville d’Hasselt (70 000 habitants) a revue complètement sa politique de transports depuis plusieurs années : elle a intensifiée le maillage de l’agglomération par les bus, et a rendu ces transports en commun… gratuits ! Et ça ne lui coûte pas un centime de plus : la vente des tickets ou autres cartes d’abonnement représentait environ 30 % des recettes et les contrôleurs et machines de compostage à peu près 30 % des dépenses. Conséquences : tout le monde utilise les transports en communs au détriment de la voiture individuelle, la pollution a fortement diminuée, et la mobilité locale n’est plus un luxe… Et à mon avis il y a encore des arbres.

En Hollande, les transports quotidiens se font majoritairement à bicyclette, à Amsterdam, des politiques d’incitation aux transports doux modifient complètement le rapport qu’ont les habitants à leur ville. Il y a même des arbres.

Un quartier sympathique

On le voit, bien d’autres options étaient envisageables avenue Jean Jaurès — je n’ai rien contre les petits tilleuls — comme ailleurs dans Strasbourg. Tout le monde gagnerait à imaginer ensemble d’autres types d’aménagements de nos cadres de vie (sauf peut-être les métiers liés à l’automobile, où il faudrait se recycler dans le vélo, le bus, le tram, le jardinage). Des aménagements moins énergivores, plus sympathiques (13), plus démocratiques… Une ville moins minérale, où les arbres ne seraient pas là que pour témoigner d’une époque où la Nature n’était pas réduite à ces parcs où l’on se promène le dimanche dans des allées de graviers. Une ville avec des arbres jeunes et vieux, des jardins, des potagers. Une vie moins hors-sol. Et puis couper des gros arbres qui captent justement le carbone qu’il y a en trop dans l’atmosphère à cause des voitures, c’est un peu con, non ?

Gaëtan

PS : J’ai lu il n’y a pas longtemps : la revue Silence, Cyclopolis, ville nouvelle, de Benoit Lambert, éd. Georg (Suisse) et L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono.

PS 2 : Et puis venez nombreux à la Vélorution de Printemps de Strasbourg: c’est le 22 Avril prochain à 14 h, rue du Faubourg National !

Notes

(1) Un des thèmes majeurs de la campagne municipale Keller-Grossmann était qu’il fallait que la voiture soit réintroduite dans les endroits d’où elle avait été chassée…

(2) À Neudorf, Neuhof, Ostwald et la Robertsau, parfois justifiées, et parfois pas indispensables (percée dans le parc Kurgarten)…

(3) La voiture occupe en moyenne 80 % de l’espace d’une ville, en comptant la voirie, les garages, les parkings. Une voiture individuelle n’est utilisée que pendant 5 % de sa vie, le reste du temps elle est à l’arrêt.

(4) En ville, si l’on compare la durée des trajets porte à porte, le vélo sort presque toujours gagnant : en effet, la vitesse moyenne d’une voiture en ville ne dépasse guère 20 km/h et il faut aussi compter le temps perdu pour trouver à se garer. Et si l’on ajoute encore les heures gaspillées à travailler pour pouvoir se payer une bagnole, la différence devient abyssale… En France, un trajet sur deux fait moins de 3 kilomètres, soit environ 12 minutes en pédalant, et un déplacement sur quatre en automobile est inférieur à 1 kilomètre, soit 4 minutes de bicyclette. Voir le tract de la vélorution d’automne.

(5) Slogan cache-réalité placardé devant chaque chantier public de la CUS : « Ici nous inventons un nouveau style de ville. »

(6) Libération du 22 Janvier 2005 relate un mail de M. Le Jehan, élu UMP du quartier Gare, destiné au tandem municipal dans lequel il propose d’exporter l’habitat social, électoralement défavorable, « dans les communes périphériques, voire à la campagne. »

(7) La loi LAURE, Loi sur l’Air et l’Usage Rationnel de l’Energie (Article 20 de la loi du 30 décembre 1996), oblige qu’à chaque création de voie nouvelle en agglomération, des bandes cyclables soient adjointes aux voies bagnolables.

(8) Un projet de réaménagement des boulevards extérieurs avec intégration de pistes cyclables a été étudié mais est resté sans suite après le changement de municipalité.

(9) Slogan en tête de gondole des pages « Tour de France » sur le site internet de la ville.

(10) Benzène, particules diesel, métaux lourds, monoxyde de carbone, oxydes dazote… la liste des polluants sortant des pots d’échappement est longue, sans compter les composés secondaires qui en dérivent. Selon une étude européenne de 2002, en ramenant la teneur en particules dans lair à 20 microgrammes par mètre cube (au lieu de 23), 70 décès pourraient être évités chaque année à Strasbourg, ainsi que 21 hospitalisations pour des maladies respiratoires et 11 pour des problèmes cardiaques.

(11) Des bancs ! Vous vous souvenez ce que c’est, y’en a presque plus… Il ne faut surtout pas s’arrêter, il faut circuler, circuler entre deux magasins et consommer. Parce que ceux qui ne peuvent pas consommer, qui ne sont pas pressés,les clochards, eux, s’assoient sur les bancs. Ils y dorment même. Et c’est pas bien. Alors maintenant quand il y a un banc, on ne peut plus s’allonger, ils sont même conçus pour être inconfortable, pour qu’on y reste pas trop longtemps. Voir le film Le Repos du fakir.

(12) Voir le site du quartier Vauban,et écouter sur internet l’émission Terre à terre de France-Culture qui a consacré plusieurs émissions sur le sujet en mars dernier.

(13) L’urbaniste Donald Appleyard a démontré dans une enquète que, sur son panel, des habitants de rues à circulation automobile légère déclarent trois fois plus d’amis et deux fois plus de connaissances que les habitants de rues à circulation dense. Cité dans Cyclopolis, ville nouvelle, p. 74.

Vous pouvez télécharger cette Brique ainsi que toutes les autres ici.

Crep

A propos de Crep

Collectif de Réappropriation de l’Espace Public (CREP) de Strasbourg