Quand cessera la farce des COP ?

Première partie

Après la tonitruante et triomphale COP 21 de 2015 à Paris suivie du discret intermède touristique marocain à Marrakech de la COP 22, la conférence des Etats au chevet du climat est revenue en Europe, à Bonn. Mais l’ambiance était morose, le cœur n’y était plus… Les deux années d’inaction passées pesaient de plus en plus lourd. Le fameux « accord de Paris » obtenu « au finish » était resté lettre morte… La COP 23 est passée… Elle a accouché d’une souris et botté en touche avec un « Dialogue Talanoa » à débuter en janvier 2018 et le rappel du calendrier des nombreux évènements futurs. Bref la routine des COP et rapports du GIEC continue.

Qu’aurions-nous pu espérer ? Jouons un instant les Candide. Peut-être que dans la capitale germanique du capitalisme européen qui a largement fait ses preuves pour l’ordre financier de l’union en imposant le TINA néolibéral au peuple grec avec le paiement, jusqu’au dernier kopek, de la dette souveraine illégitime, peut-être donc qu’en ce lieu de haute autorité politique, les Etats seront mis en demeure de concrétiser leurs promesses. Fallait-il cette fois-ci y croire ? En tout cas rien n’avait été laissé au hasard. Les conférences étasuniennes invitées en première partie d’ouverture du spectacle ont d’emblée chauffé les salles (1). L’ambiance était déjà assurée. Plus sérieusement, pour redonner un peu de crédibilité humanitaire et instiller un minimum de suspens à la 23e édition de ces conférences annuelles, la présidence de l’événement était cette fois-ci confiée aux Îles Fidji. Un Etat insulaire aux premières loges du défi climatique… Énorme déception, la souris du « Dialogue Talanoa », c’est le 1er ministre des Îles Fidji qui l’a sortie : des palabres à l’infini.

Après la COP, le « Black Friday »

Mais redescendons sur terre : après la COP le Black Friday, les Etats-Unis reprennent leur leadership. Sans vouloir jouer les trouble-fêtes, faut-il continuer à se bercer d’illusions avec ces conférences événementielles de mise en scène des Etats ? Encore une fois, la réponse ne réside pas dans la connaissance approfondie physique de l’atmosphère et encore moins dans la géo-ingénierie de l’atmosphère, inscrites dans les options du GIEC. Seul un regard lucide sur l’histoire contemporaine et l’état du monde permet de répondre. Disons-le d’emblée, la catastrophe n’est pas à venir, elle a largement commencé depuis les deux premières décennies d’après-guerre, comme le laisse entendre le récent concept de « Great Acceleration » issu de la vaste discussion scientifique sur la datation du début de l’Anthropocène (2). Pour s’en convaincre dans le pays dudit « Accord de Paris », il suffit de lire ou relire « L’Utopie ou la Mort » de René Dumont. Dès cette époque, le style catastrophiste était on ne peut plus de rigueur. C’était il y a un demi-siècle au moment du premier « choc pétrolier »… Le regard sur le présent est encore plus désespérant.

Un monde plus que jamais unifié sur le Modèle Etasunien.

Changement de siècle et de millénaire ou pas, fondamentalement, il n’y a rien de nouveau sous le soleil : aujourd’hui comme hier tous les Etats s’en foutent du climat… A commencer par ceux qui sont militairement à la botte des Etats-Unis ; la plupart des Etats de l’Union Européenne sont dans ce cas en tant que membres de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord… En tant « qu’activité humaine » -selon les termes du GIEC-, un exercice militaire aéronaval pour tenter d’impressionner l’adversaire, c’est au juste combien de tonnes de gaz à effet de serre inutilement largué dans l’atmosphère ?

Si l’on ne veut pas complètement noircir le tableau noir des négociations opaques et oiseuses sur le climat, subsistent en effet quelques Etats susceptibles d’être au moins intéressés par le résultat des négociations voire mobilisés pour que le réchauffement ne dépasse pas les fatidiques « deux degrés » du basculement climatique prévisible. Mais dans la masse des Etats qui ont émergé à la surface de la Terre sous le parrainage des Etats-Unis à la suite du second conflit mondial, il n’y a que les Etats insulaires qui sont réellement préoccupés par la menace du dérèglement climatique. Et, en toute objectivité politique, il faut malheureusement faire une précision supplémentaire : parmi ce groupe, on ne compte que les rares Etats micro-insulaires autonomes directement menacés de disparition par la montée des eaux. La plupart des autres archipels micronésiques de l’Océan indien, d’Océanie et du Pacifique sont depuis le début du capitalisme possédés et administrés par les puissances occidentales, Etats-Unis, France et Royaume-Uni en tête, ce qui limite d’autant le nombre d’Etats insulaires autonomes. A la fin du 19e siècle commençait l’expansionnisme étasunien vers le levant par la route inverse du Pacifique ; presque tout ce qui en mer n’était ni Français ni Britannique est passé sous la coupe des Etats-Unis. Après le second conflit mondial, Paul Valéry pouvait lancer sa célèbre sentence solennelle : « Le temps du monde fini commence ».

Ainsi, avec si peu de micro-Etats insulaires autonomes et la souris accouchée par les îles Fidji, les COP peuvent mouliner à l’infini avec la même efficacité spirituelle que des moulins à prière…

Plus généralement, cette effrayante fatalité d’un monde possédé est simplement liée à l’unité économique fondamentale du monde d’après-guerre sous l’autorité politique supérieure des Etats-Unis avec la puissance énergétique irrésistible du pétrole. Ainsi, il n’y a qu’une seule loi celle du capitalisme mondialisé et, sous cette autorité, tous les Etats sans exceptions, insulaires compris, participent à la marchandisation destructrice de la Terre. Qui ne se souvient pas du boum économique à l’américaine de la « République Nauru », un micro-Etat de Micronésie ? En deux décennies d’extraction du phosphate, l’île se peupla de bagnoles de frigos et d’un mode de vie consumériste à l’américaine puis rapidement d’obèses et de diabétiques jusqu’à l’effondrement. L’économie de pillage nécessaire au développement des puissances industrielles du pôle occidental s’est répliquée avec un nouveau mégapôle asiatique tout aussi avide d’énergie fossile.

Une Terre de réfugiés

Dans ce mouvement dit de « développement économique » initié sur le modèle étasunien après la Seconde Guerre mondiale, le statut de « réfugié » s’est banalisé pour devenir l’avenir du genre humain. Après la « Révolution Verte », puis la ruée actuelle d’accaparement des terres agricoles au profit des transnationales pour une exploitation industrielle des surfaces arables, la Terre n’en finit pas de se peupler de paysans sans terre… On en compte déjà près de 100 millions à travers le monde… Aux réfugiés politiques et économiques viendront s’ajouter les réfugiés climatiques. Dans ce destin général de l’humanité la nouvelle vague des victimes du déluge sera à peine perceptible, puisque dès aujourd’hui l’on est dans l’exacerbation de l’économie de pillage avec l’extractivisme tous azimuts et le rush financier privé et étatique d’accaparement des terres pour les… biocarburants. Par voies directes ou détournées, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Ce qui est aujourd’hui responsable du réchauffement climatique – le modèle étasunien du dit « développement économique » – a déjà unifié les Etats…

De la Guerre de l’Opium à l’atelier du Monde

On apprend de source officielle que la Chine est désormais le premier émetteur de CO2… La belle affaire. Sur deux siècles, l’histoire de ce pays n’a été qu’un processus violent d‘intégration au capitalisme mondialisé. Quelques centaines de millions de morts et de réfugiés après, le décor industriel est planté. Et, à part les idéogrammes et le vieux décorum du parti, par la magie des bulldozers pilotés du haut des cabinets transnationaux d’architecture, le paysage urbain d’Extrême-Orient a cédé la place au standard international…

Au 19e siècle, à la suite de la 1ère Guerre de l’Opium (1839-1842) l’Empire du Milieu était devenu l’Eldorado du capitalisme occidental. En langage économique, le crime du narcotrafic britannique en Chine secondé par la diplomatie de la canonnière s’appela « ouverture du marché chinois » pour la bonne cause du « libre-échange ». A la suite de cette brèche ouverte, plus aucune puissance impériale européenne et américaine ne pouvait se permettre de faire l’impasse de sa présence dans cet immense pays d’Extrême-Orient.

La Chine multimillénaire pouvait encore largement se passer des « bonnes œuvres » du monde occidental. Mais, à l’inverse, poussé par son développement fulgurant, le capitalisme industriel, se sentant de plus en plus à l’étroit dans le vieux monde était rapidement devenu dépendant d’un trafic de marchandise vers la Chine. Dans un seul élan au cours du 19e siècle, tous les grands états-majors du monde s’étaient donné le mot : le marché où il fallait être se situait dans l ’Empire du Milieu…

Un siècle et demi plus tard, en s’alignant sur le modèle étasunien de développement, la Chine, devenue atelier du monde s’affirme à nouveau comme le nouvel Eldorado des transnationales occidentales. Dans son nouveau rôle au service du capitalisme industriel mondialisé, elle s’est hissée en un temps record à la seconde place des puissances économiques et, dans la foulée, le pays se retrouve premier émetteur de gaz à effet de serre du monde.

D’un siècle à l’autre, d’un Eldorado à l’autre, une seule cause : l’expansionnisme de la civilisation industrielle désormais valorisée sous le patronage spirituel du modèle étasunien.

Aucun grand groupe automobile ne peut faire l’impasse du méga-marché chinois. Aucun géant de la micro-informatique de masse ne peut se passer des millions de petites mains laborieuses de l’Empire du Milieu généreusement mises à disposition par les camarades dirigeants du puissant PCC. Plus aucune industrie de haute-technologie ne peut se permettre de faire la fine bouche et fermer les yeux face aux conditions criminelles d’extraction et de purification des « terres rares » largement consenties par le Parti-Etat Chinois… Si les « classes créatives » s’activent dans les métropoles de la côte ouest des Etats-Unis, la concrétisation de leurs créations hautement climaticides ne peut se faire sans l’esclavage des masses laborieuses dans l’espace des mégalopoles de l’Empire du Milieu. Main dans la main pour la plus grande gloire du capitalisme, la main de fer laborieuse du PCC à la manœuvre vient prêter main-forte à la vieille main invisible de la science économique occidentale…

Ailleurs dans le monde et au hasard de l’actualité, on peut puiser quelques hauts faits de la guerre économique pour illustrer l’imperturbable unité foncière du monde, militaire et pétrolière, héritée de la Seconde Guerre mondiale…

Transactions sordides sur l’Archipel des Chagos

Avant les réfugiés climatiques, voici un haut fait de guerre de l’unification du monde sous la bannière étoilée. En 2017 refaisait surface la tragédie des habitants de l’archipel des Chagos. Un groupe d’îles perdues au beau milieu de l’Océan Indien à 800 miles nautiques au sud des Maldives et (bien sûr) possédée par une grande puissance : l’Empire Britannique.

Au début des années 1960 une transaction sordide sur le sort de ces îles se décide en haut lieu entre l’Empire Britannique sans-le-sou et sur le déclin et l’impérialisme américain, plein aux as en or, or noir, pétrodollars et aussi technologie militaire high tech pour l’époque. Les Etats-Unis veulent un pied à terre tranquille et discret sur la route des Indes et surtout sur celle de la Guerre du Vietnam… Pas grand-chose à l’échelle de ces géants gendarmes du monde, une simple négociation pour un lopin de terre dans une passation de bâton. Les Etats-Unis avancent l’argent et quelques technologies militaires. Mais, dans le contrat, en plus des terres offertes se trouve un close spéciale à la charge des sujets de sa gracieuse majesté propriétaire de l’Archipel : faire disparaître d’une manière ou d’une autre les habitants de ce petit paradis tropical. Plus aucune âme ou foyer ne doit subsister sur ces terres à peine émergées, car les Etats-Unis veulent y installer une base militaire aéronavale. L’Angleterre s’exécute et organise la déportation des îliens, d’abord par des voyages touristiques sans billet retour puis de plus en plus manu militari pour accélérer le nettoyage. La mise en branle du méga-chantier avec piste d’atterrissage pour bombardiers lourds et port sur l’île la plus vaste de l’archipel -Diego Garcia – devait s’inscrire dans le timing militaire déjà chargé du Pentagone.

Quelques décennies plus tard, les descendants des victimes de ce crime répertorié en droit international n’ont pas perdu espoir de retrouver leurs terres d’origine avant que le réchauffement climatique ne les submerge à jamais.

En 2017, donc, avec les autorités de l’Île Maurice où ont été déportés leurs parents, ils ont tenté de faire valoir leur droit devant l’Assemblée Générale des Nations-Unies… Sans surprise et conformément au sordide accord conclu, les Etats-Unis et l’Angleterre mirent leur véto… Sans surprise non plus, la France s’est abstenue… Le pacte militaire de l’Atlantique Nord n’a que faire des problématiques humanitaires… La neutralité française a cependant choqué Jean-Marie Gustave Le Clézio, prix Nobel de littérature, qui l’a qualifié « d’incompréhensible et scandaleuse (3) ». Mais encore une fois l’actualité de la guerre du pétrole au Moyen-Orient nous la rend parfaitement compréhensible puisque la France vend sans mauvaise conscience des armes aux pétromonarchies du Golfe qui sont à la fois des Etats islamistes et esclavagistes, financiers notoires des multiples groupes djihadistes, Daech en tête…

A suivre.

Jean-Marc Sérékian
Novembre 2017

Notes

(1) LE MONDE | 14.11.2017 | Par Simon Roger (Bonn (Allemagne), envoyé spécial) :
« A la COP23, l’hymne des Américains aux énergies fossiles »

(2) Will Steffen,Wendy Broadgate, Lisa Deutsch,Owen Gaffney and CorneliaLudwig
« The trajectory of the Anthropocene: The Great Acceleration » The Anthropocene Review 2015, Vol. 2(1) 81– 98

(3) Le Monde Dimanche 2 et Lundi 3 juillet 2017 : « Un écrivain aux côtés des damnés de la Terre. » JMG Le Clézio « le retour au pays des peuples déplacés est un droit fondamental »

Jean-Marc Sérékian

A propos de Jean-Marc Sérékian

Rédacteur du site Carfree France, spécialiste des questions d'énergie et de biodiversité.

2 commentaires sur “Quand cessera la farce des COP ?

  1. acements de

    ça fout le moral en l’air votre article! Y a qu’à voir en France on l’on construit sans cesse à la place des champs, on l’on crée des « périphéries » dégueulasses de maisons individuelles et centres commerciaux qui entrainent un système qui pollue énormement.  et après on vient donner la leçon à d’autres. Commençons par nous-même!

    Il faut des mesures fiscales contre la voiture, pour les transports en commun et les modes non motorisés, il faut taxer plus les maisons à « 4 façades », revoir la taxation de la propriété foncière et notamment des espaces ouverts (fôrets, champs) afin qu’ils soient moins vulnérables à la construction, favoriser les circuits courts, mettre des sortes de vignettes Crit’Air aux avions… tellement de mesures possibles… mais impopulaires

  2. Raimond

    C’est un résumé bien synthétique d’une COP. Et un peu fataliste. Ok, la routine peut guetter dans ce genre d’assemblées et on a le droit de se montrer cyniques face aux déclarations et aux calendriers remplis d’échéances. Est ce que c’est une farce?

    Je ne crois personnellement pas. Dans une COP, on parle beaucoup, ça peut sembler creux, mais les COP ont une influence majeure sur les décisions financières actuellement. Sans les COP et leurs défauts, il est fort à parier que le monde de la finance serait encore plus lent à changer leurs habitudes. Sans les COP, on peut également s’attendre à ce que les gouvernements aient moins de passerelles économiques pour développer des programmes de financement ambitieux. Certes, c’est lent, l’inertie est omniprésente et sera certainement la cause de beaucoup de dégâts qu’on pourrait éviter dans le futur, et on peut rester cynique face à des objectifs de baisse de température virtuels validés par des projections informatique. Mais elles ont le mérite de donner un cadre.

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