Je déteste la gauche

Ce texte a une (petite) histoire. A la création du journal « La Décroissance » en 2004, Fabrice Nicolino fait partie du comité de rédaction. Pour le deuxième numéro du journal (printemps 2004), il propose cet article intitulé « Je déteste la gauche », article refusé par la rédaction. Suite à ce refus, Fabrice Nicolino quitte le comité de rédaction du journal en signe de protestation, et ce texte ne paraît pas, jusqu’à aujourd’hui. Toutes les explications sont ici.

Je déteste la gauche

Vous savez quoi ? La gauche m’emmerde. Toute la gauche, toutes les gauches. Besancenot comme Hollande ou Buffet, Arlette autant que Ségolène. Et même Nikonoff, Ramonet, Halimi et tous autres. Cela fait du monde, je sais. Pourquoi ? Parce que. Parce que la Chine, entre mille autres exemples. Rien à voir ? Si.

Un pays est en train de mourir, qui va tout entraîner à sa suite. Probablement 150 millions de mingong – des paysans chinois errants – y cherchent de quoi survivre, passant d’une ville à l’autre. Grâce à l’entrée de Pékin dans l’OMC, ils seront sans doute deux fois plus dans seulement quelques années. Avec un peu de chance, je serai le contemporain du plus grand exode de l’histoire humaine, et de très loin.

Qui nourrira cette Chine détruite à la racine ? Personne. En 1994, l’ancien agronome Lester R. Brown publiait un livre fulgurant, fulgurant et fou, Who will feed China ? Il y prédisait que la Chine, en se « développant » à notre manière, serait contrainte en 2030 d’importer entre 200 et 369 millions de tonnes de céréales chaque année. Et les infâmes bureaucrates de Pékin, qui ne sont pas tous des crétins, prirent l’affaire avec tant de sérieux qu’ils lancèrent une alerte nationale, reléguée depuis par le « miracle » en cours, et ses taux de croissance prodigieux.

Mais aucun miracle n’évitera à ce pays la tragédie qui l’attend. Après avoir atteint son maximum en 1981, la surface mondiale plantée en céréales n’a cessé de diminuer. Voyez-vous, il n’y a plus assez d’eau pour l’irrigation, ni de terres arables de qualité, dont beaucoup sont dévorées par les routes, les villes, les infrastructures. Surtout en Chine, où des villes comme Shanghaï s’enfoncent – je ne plaisante pas – dans le sol parce qu’on a trop pompé dans les nappes phréatiques. Le marché mondial, ce grand totem des aveugles, ne pourra pas fournir ce qui manque, et pour les mêmes raisons. Je parie qu’aucun Madelin n’a entendu parler de l’aquifère d’Ogallala, qui court entre le Dakota du Sud et le Texas, sur près de 1500 km de long. C’est pourtant la plus vaste réserve d’eau douce des Etats-Unis, devenus grâce à elle le plus grand producteur de blé dans le monde par habitant. Et le plus grand exportateur. Mais Ogallala est une nappe fossile, qui contient l’eau de fonte de la dernière ère glaciaire, et elle se vide à une allure désespérante.

La Chine et ses dizaines de millions de petits-bourgeois qui nous ressemblent tant s’en foutent. Le désert est proche de Pékin, les nuages de poussière de l’érosion généralisée empêchent certaines saisons d’y voir à cinquante mètres, l’air tue autant qu’à Mexico, et le boom économique, qui fera boum sous peu, aggrave chaque jour le dérèglement climatique. Mais en 2020, il y aura de 13 à 22 fois plus de bagnoles en Chine qu’en 1998. Le bureau de la statistique, enivré, ne parvient pas à plus de précision.

C’est bien. Renault-Nissan va marquer des points, c’est sûr. Tout comme Alstom, cher au coeur de Chevènement et consorts, parvenu à fourguer des turbines géantes pour le barrage des Trois-Gorges, qui deviendra en 2009 un lac de 600 km de long après avoir chassé un million de paysans de plus. La liste est longue, de BNP-Paribas à Areva : la Chine aide à maintenir ici, pour quelques années du moins, un niveau de vie démentiel.

Et la gauche, je me répète, m’emmerde et m’insupporte. Cette gauche égotiste et misérable a tout oublié de la pensée universaliste qui l’inspira parfois. Elle ne dit plus rien du monde vrai. Elle continue à pousser les drogués du portable et du DVD à réclamer des augmentations de salaire qui nous rapprochent chaque fois du gouffre. Il faudrait penser, elle jure qu’il faut posséder : des choses, des millions de tonnes de choses attristantes. Il faudrait amener peu à peu notre peuple, à commencer par ses classes moyennes, à cette idée fatale que nous avons déjà trop pris. Mais elle prétend que nous n’avons rien encore. Je la déteste.

Fabrice Nicolino
http://fabrice-nicolino.com/

Fabrice Nicolino

A propos de Fabrice Nicolino

Journaliste français spécialisé sur les questions d'écologie

14 commentaires sur “Je déteste la gauche

  1. tommilidjeuns

    Et moi je lui cague dans le bec, à la Gauche, comme à la droite d’ailleurs…Tous des bonimenteurs de foire, des affabulateurs incapables de dire la Vraie Vérité : que ce système de merde est en train de s’effondrer sur lui-même et que RIEN n’est prévu comme plan B…

  2. MinouMinou

    À propos des limites des ressources naturelles, avez-vous les titres des nouvelles d’avant-hier ?

    Sur Yahoo News :

    « Un porte-parole de la commissaire européenne à la Pêche, Maria Damanaki, qui a pris la décision d’interrompre prématurément la campagne 2010, a dit que cette interdiction était « nécessaire pour protéger les stocks fragiles de thon rouge et s’assurer de leur récupération ».

    Vous avez bien lu STOCKS ?

    STOCKS. Les journalistes ne se contentent plus de le penser secrètement et honteusement, ils le disent sans complexes.

  3. CarFree

    Le terme « stocks » pour les poissons n’est pas seulement utilisé par les journalistes, mais surtout par le commissariat européen à la pêche ou par les ministères responsables de la pêche… ainsi que par les associations de pêcheurs qui réclament en permanence des augmentations de « quotas »…
    Je voyais hier un reportage sur cet épisode de la pêche au thon. On y disait que les thoniers avaient un « quota » de 50 tonnes pour l’année et qu’ils pouvaient pêcher en un seul coup jusqu’à 120 tonnes de thon! autrement dit, ils faisaient leur saison complète sur un seul jour… vive la décroissance du travail! 😉 Non, plus sérieusement, comme d’habitude on marche sur la tête: les flottes de thoniers à l’échelle européenne ont de quoi pêcher 100 fois leur quota autorisé, chaque thonier est un monstre de plusieurs milliers de tonnes et qui coûte plusieurs dizaines de millions d’euros… Tout ça pour un « stock » en perpétuelle baisse malgré les tentatives européennes dérisoires pour laisser un peu tranquilles les thons forniquer entre eux pour se reproduire…

  4. tommilidjeuns

    « Stock », çà ressemble à « stück », en allemand çà veut dire « morceau, pièce, unité ». Une fois, une entreprise allemande avait besoin d’un « stück » pour remplacer un malade, sur un chantier…Et le stück en question ce fut mézigue. Nous, les intérimaires, on appelle çà les « marchands de viande », poétique et délicat, n’est-ce pas ?
    Après tout voilà ce que nous sommes devenus, les humains, des pièces de rechange numérotées.
    Oui les thons ce qui leur arrive c’est beaucoup plus dégueulasse , et quand tu vois ces requins péchés, amputés de leurs ailerons et nageoires, puis rejetés vivants en mer, on appelle çà comment? On s’ invente des mots nouveaux pour redéfinir la barbarie, l’immonde, l’indicible, ou alors on zappe sur une autre chaîne, on refoule ses larmes de dépit et de dégout et on continue à désespérer de la gent humaine.
    Y a pas autre chose pour faire la soupe que des ailerons de requin ?

  5. CarFree

    On parlait de la gauche… et on en arrive aux ailerons de requins… 😉
    Sans doute parce que certains ont les dents longues à gauche…

  6. Joshuadu34joshuadu34

    @ carfree : héhéhé… en même temps, question soupe à servir, à gauche, on se pose là !!! Les retraites, le plein emploi, les salaires, ben oui, voilà leur programme officiel (même si on a pu constater, il n’y a pourtant pas si longtemps, ce qu’il en était, de ce programme)… Et l’Ecologie, bien entendu ! Pas la nécessaire, pas celle qui fait grincer les dents de nos puissants à coup de décroissants chauds, à coup de « socialement inacceptable » dès qu’il s’agit de toucher aux portefeuilles les plus remplis, non, juste celle de façade, qui passe bien à la télé, présentée par hélicoptère par le « penseur » ultime qui nous annonce que, franchement, c’est pas génial, celle de la prime à la casse auto poussant à l’achat de nouveaux 4×4 !

    La gauche…

    Ah, si je me plante et que le paradis existe, ils doivent bien se marrer, ceux qui révaient d’une gauche humaine, d’une société de répartition, d’une société de liberté, face à ce qu’ont (sans qu et avec seulement un C, ça le fait aussi) fait de ces termes ceux qui, aujourd’hui, s’en revendiquent !

  7. Nico

    @ Céréales Eater: C’est du lourd le deuxième site que vous proposez. A quand un article sur « Le mythe de la non-finitude terrestre »?

  8. CarFree

    C’est vrai que c’est du lourd… à ce niveau-là, on nage en plein délire: La Terre, c’est l’univers, les ressources sont infinies, vivement qu’on soit 1000 milliards sur la planète!

  9. Wombie

    L’article sur le mythe de la finitude est excellent par son démasquage du malthusianisme mais néglige un détail : les gains de productivité censés répondre à la croissance de la population reposent sur une mécanisation à outrance (genre, les plaines américaines ou s’alignent 30 moissonneuses batteuses…).
    Donc, même si les zones cultivables potentielles peuvent répondre à la demande, s’il n’y a plus de pétrole ou d’uranium, je vois mal une mégamoissonneuse fonctionner au solaire
    Bref, vitrifier deux ou trois pays émergents sera plus rapide pour limiter la demande globale de nourriture (en plus, on n’aura plus qu’à tracer les bandes blanches pour avoir de beaux parkings)

  10. serj

    Il y a encore 2 ans je faisais mes courses en grde partie en coop bio maintenant je pointe à netto.
    Alors moi je veux plus de gauche.Plus de fric pour bouffer normalement tout le mois et pour payer mon loyer sans flipper.
    serj syndicaliste sud

  11. Gilles ChomelLécoLomobiLe

    Je déteste la gauche quand elle dénigre des individus non pas pour ce qu’il disent mais en raison d’une appartenance. C’est le travers de Carfree qui fait régulièrement des procès à l’encontre de personnalités qui ont pourtant le mérite de délivrer un discours et des messages favorables à l’environnement et favorables à notre cause. Je déteste ces dénigrations épisodiques de Nicolas Hulot ou de Yann Arthus Bertrand. Avec sa campagne de 10%, on doit reconnaître à YAB le mérite de faire baisser de 10% les ventes de bagnoles!

  12. CarFree

    @Lecolomobile
    C’est à côté de la plaque comme raisonnement: « dénigrer des individus non pas pour ce qu’il disent mais en raison d’une appartenance », ce n’est pas le propre de la gauche, c’est aussi une pratique très fréquente à droite et au centre…
    Pour ce qui concerne Carfree, c’est aussi infondé: il n’a jamais été question de dénigrer YAB « en raison d’une appartenance » de celui-ci.. d’ailleurs à quoi? Au capitalisme croissantiste repeint en vert?
    On s’autorise seulement à être critique en fonction de ses dires et de ses actes.

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