Bercy, ses bobards, ses bobos et ses bisounours

Dès qu’on sort de sa province, on voit des trucs marrants. C’est ainsi que ce week-end, j’étais à Paris, et j’ai eu l’occasion de traverser « Bercy-Village ».

Bercy, c’est évidemment le Palais Omnisport. Mais c’est aussi le gigantesque ministère des finances, d’où Christine Lagarde nous pond régulièrement des bobards économiques qui consternent ou font se bidonner la France entière.

Bercy-Village, c’est surtout une rue piétonne (la cour Saint-Emilion, et ce n’est pas un hasard), entourée de bâtiments de vieilles pierres, qui étaient en fait des chais et des entrepôts datant de l’époque où Bercy était le quartier vigneron de Paris.

Ces bâtiments ont été réhabilités à la fin des années 1990, et transformés en chaleureux logements sociaux en un boboland tellement caricatural qu’il vaut mieux en rire : bar branchés, restos hors de prix, Monoprix (pardon, Monop’), sans oublier ces sempiternelles franchises qui défigurent uniformément tous nos centre-villes.

Il y avait là un monument historique, on y a greffé un temple de la con-sommation. C’est d’autant plus drôle que le cahier des charges initial prévoyait, à l’instar de celui de TF1, une sorte de « mieux disant culturel »… On en est loin…

Certes, c’est objectivement moins laid qu’un centre commercial lambda de la région parisienne, où les monospaces s’amoncellent par millions le week-end pour ravitailler chez Auchan, où encore que les zones pustulaires qui ont essaimé, telles des métastases, aux sorties de villes de France (Vous savez, Boulanger, Leroy-Merlin, Kiabi, Mc Do, Buffalo-Grill…). Mais le principe reste le même : l’exaltation du con-sumérisme, la décérébration de masse, le triomphe du marketing, la décorrélation du prix de vente avec le coût de production…

Il n’y a que quelques mètres à faire pour se retrouver dans un jardin public, surplombé d’appartements dont je n’aimerais pas payer les traites… Dans ce jardin, une exposition de dessins sur le thème : « + 2°C, Paris s’invente ». Bref, Paris en 2100, pris dans le réchauffement climatique. Rapprochons-nous donc.

Vous pouvez vous rapprocher aussi, il suffit d’aller sur le site de la Mairie de Paris , où vous pourrez admirer les panneaux et les agrandir à loisir pour en admirer tous les détails.

Il s’agit en fait du travail d’un collectif d’architectes baptisé « et alors ? », qui a déjà planché sur le même thème à Rennes , Avignon et Dunkerque.

Après une contemplation rapide, c’est la stupeur qui s’installe. Grâce à Christine Lagarde, on sait que la drogue qui circule dans ce quartier, à moins que ce ne soit le Saint-Emilion des bars à vin de la rue d’à côté, a des effets hallocinogènes redoutables, capables de faire voir à la victime la fin de la crise ou la baisse du chômage.

Mais il semble que ces architectes n’aient pas donné leur part au lion… A la vue de ces travaux, on apprend donc pêle-mêle qu’à Paris, en 2100, avec un réchauffement climatique limité à 2 degrés :

– Il n’y a plus de voiture
– La population s’est considérablement réduite
– Il y a de la verdure partout, notamment sur les toits.
– L’énergie proviendra des panneaux solaires et des éoliennes.
– Il n’y a plus de mendiants ni de vagabonds (alias SDF)
– Il n’y a plus de flics non plus.
– La population, sauf dans un immeuble réservé aux « réfugiés climatiques », est uniformément blanche.
– Personne ne semble travailler, tout le monde se promène.
– On se baigne dans la Seine.
– (Je ne sais pas si c’est une conséquence de toutes les propositions précédentes ): tout le monde semble épanoui et heureux.

C’est assez étonnant, car avec mon regard acéré de provincial se promenant dans Paris, je constate en 2011 les choses suivantes :

– Il y a des bagnoles partout, ça pue, ça fait un boucan terrible, c’est une invasion, aucun moyen de stationner, sauf à se faire racketter par les actionnaires de Vinci où les tarifs horaires sont astronomiques.
– Il y a du monde partout, on étouffe, et ce sentiment est encore aggravé par le fait que tout le monde fait à peu près la même chose en même temps.
– Il y a du béton partout, et sur les toits on trouve des antennes et des paraboles.
– Paris est fliqué, dans la rue, dans les gares, et je ne parle même pas des caméras omniprésentes.
– L’énergie provient à 75% du nucléaire, l’éolien n’en représente que 1.5%, le solaire encore moins.
– Il y a des mendiants et des vagabonds à tous les coins de rue ou de métros.
– Paris est un mélange de blancs, de noirs, d’arabes et de multiples autres ethnies, terreau sur lequel prospère le FHaine.
– Les gens viennent principalement à Paris pour travailler, le reste du temps ils habitent dans des banlieues sinon sordides du moins déprimantes.
– Personne ne se baigne dans la Seine, si ce n’est pour se suicider.
– La plupart des gens semblent stressés, pressés, ou alors tristes ou amorphes.

89 ans séparent les deux tableaux. On se demande même pourquoi les Français sont aussi pessimistes quand on leur parle d’avenir, alors que d’ici 89 ans Paris sera le paradis sur terre. Bon, vous me direz, dans 89 ans, nous serons tous morts, et en enfer…

Je me pose tout de même des questions : où sont passés les millions de bagnoles ? Comme l’industrie automobile emploie paraît-il 10% des français, leur disparition a forcément entraîné une catastrophe économique en chaîne… C’est sans doute pour cela que plus personne ne travaille, et que vu l’état actuel du marché du travail, on comprend qu’y échapper, dans ce monde de 2100, éthéré et détaché des préoccupations salariales, rende forcément plus heureux…
Autre question : qu’a-t-on fait des immigrés, et des Français descendants d’immigrés, que leur couleur de peau désignait aux flics comme cible prioritaire à contrôler ? Exterminés ? Retournés dans le pays de leurs ancêtres ? C’est étrange, puisque dans le même temps les mêmes architectes annoncent un afflux de réfugiés climatiques, qui se prélassent dans des hamacs dans les beaux immeubles tout neufs qu’on leur a réservés…  Quand on sait d’une part que des gens attendent actuellement un HLM depuis des années, et que l’on voit d’autre part les barbelés de Ceuta ou Mellila, quand on entend les débats incessants sur le sort à réserver à tous ces individus basanés, tous ces étrangers plus ou moins barbares, cette projection est carrément surréaliste…

Alors que des gens sérieux, à partir des mêmes données théoriques, font des projections apocalyptiques, parlent de guerre pour l’énergie, les matières premières, les terres agricoles, l’eau, de sécheresse, d’ouragans, d’émeutes, de faim, de surpopulation, de réfugiés climatiques par millions, de chômage, de misère, de retour des dictatures, les bisounours de Bercy arrivent aux conclusions exactement inverses, avec ce leitmotiv bien connu chez les marketeux : faites d’une contrainte une opportunité…

L’essentiel, c’est d’y croire…

SuperNo

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Ex-blogueur, râleur, ex-chômeur, gaucheur, photographeur, linuxeur et même geekeur à ses heures.

4 commentaires sur “Bercy, ses bobards, ses bobos et ses bisounours

  1. MOA

    lécolomobile : « Grâce à la rationalisation productiviste et à la robotisation, le salariat aura quasiment disparu »

    ah oui? quand ça?

    Vous révez lécolomobile.

  2. Nicolas

    Je ne comprends pas le problème de stationnement, là :
    « – Il y a des bagnoles partout, ça pue, ça fait un boucan terrible, c’est une invasion, aucun moyen de stationner, sauf à se faire racketter par les actionnaires de Vinci où les tarifs horaires sont astronomiques. »

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