La Volonté de paresse

Extrait de l’ouvrage collectif « La Volonté de paresse» (Philippe Godard, Raoul Vaneigem, Paul Lafargue, Pauline Wagner) publié par L’Or des fous Editeur en 2006.

« Être paresseux nous est désormais interdit dans ce monde pour lequel le travail, la vitesse, la productivité, la machine sont quelques-unes des valeurs suprêmes. Les laudateurs du système ne se contentent plus de chanter à l’infini les louanges de l’économie productiviste : ils calomnient et dénoncent avec vigueur tout ce qui grippe les rouages de cette mégamachine vouée à accumuler des marchandises inutiles. La lenteur est stigmatisée, la paresse combattue et pourchassée. Car, au premier rang des adversaires du Moloch, figure la paresse, tout ensommeillée, toujours consciente que sa force tient en partie à ce sommeil. La paresse, péché capital selon l’Église, tare absolue selon le Capital.

Éloge de la lenteur naturelle

Au nord de la planète, plus nous nous évertuons, en nous pressant, à emplir nos vies de travail et de loisirs organisés, plus le travail et les loisirs organisés les vident de tout intérêt. Au sud, le choix n’est qu’entre un salaire de misère et une misère sans salaire. Loin de cet affligeant spectacle de la barbarie humaine, les paresseux, les premiers, ceux qui sont apparus bien avant l’homme, paressent, suspendus aux branches des arbres d’Amazonie.

Le paresseux est un mammifère en tous points extraordinaire. Sais-tu que sur les cent soixante-huit heures que compte une semaine, il en passe onze à se nourrir, dix-huit à se déplacer – fort lentement –, une dizaine à se reposer, et le reste, soit tout de même cent vingt-neuf heures, à dormir ! Les amateurs de statistiques apprécieront : les trois quarts de la vie du paresseux se passent en sommes agréables, au sommet des arbres. Ne crois pourtant pas que cet animal soit un parasite, un inutile. Bien au contraire : le paresseux cultive toutes les vertus qui sont celles d’une parfaite civilité – digne des plus hautes valeurs de l’humanité d’avant le règne absolu du travail.

Ainsi, il offre l’hospitalité à des algues microscopiques qui poussent dans son épaisse fourrure, faite de poils longs et rêches, et ces algues constituent la nourriture des larves d’un lépidoptère. Ces sympathiques insectes adorent tellement le paresseux que les individus adultes n’éprouvent pas le besoin de changer de pension, et acceptent eux aussi l’hospitalité gratuite de sa fourrure – pas de risque de devoir déménager à la cloche de bois pour loyer impayé. Le paresseux d’Amazonie ne s’intéresse ni à la vitesse ni au rendement, tant vantés par les prosélytes du travail. Sa langueur ne l’empêche pas de résister aux brusques attaques du jaguar, qui n’ose s’aventurer sur les branches fines qui lui servent de refuge. Par sa lenteur même, par son adresse infinie et grâce à son calme, le paresseux évite que les branches ne craquent, ce qui ne manquerait pas d’arriver s’il fuyait comme un furieux, victime de la peur comme d’autres le sont de la démence productiviste.

Car la folie de production des humains au travail ne provient-elle pas de leur peur face à la vie, à l’inconnu, à laquelle ils préfèrent une fuite confortable, meublée de télévisions, de réfrigérateurs et de voitures ? Fuite vers l’absurde, pourtant – le travail n’est qu’une tentative vaine de trouver refuge dans le monde de la marchandise. La lenteur humaine est une honte, un vice. Ainsi en a décidé la morale du travail. Tout, chez nous, doit être rentable et efficace, fondé sur la vitesse, respectueux de la norme qui permet d’augmenter encore la production, grâce à la machine, laquelle, à son tour, exige de ses servants humains qu’ils soient rapides, normés, précis, ponctuels. C’est aux humanoïdes de s’adapter à la machine, et cela depuis l’aube de l’industrie.

Déjà, au XIXe siècle, au moment où Paul Lafargue constate les dégâts de la révolution industrielle, il aurait été possible de penser des machines faites pour les adultes. Au lieu de quoi les patrons de filatures justifiaient le travail des enfants en prétendant que eux seuls pouvaient glisser leurs petits corps sous les machines pour renouer les fils qui s’étaient rompus. Comme s’il n’avait pas été possible de concevoir des machines « pour adultes ». Ce furent des générations d’enfants qui durent se plier aux dimensions des machines, et non celles-ci prendre les humains en considération. Dans les galeries des mines, les enfants poussaient « avec aisance », selon leurs exploiteurs, les wagonnets emplis de charbon qui empruntaient les couloirs les plus étroits…

Les autres justifications fondamentales allaient dans le même sens, celui du travail comme réalisation de ce qu’il y a d’humain dans l’Homo sapiens : en travaillant dès le plus jeune âge, chacun apprend les vraies valeurs de la vie ; pendant que l’on travaille, au moins, on est occupé. Sous-entendu, on ne pense pas à autre chose, comme à lire, à discuter, à découvrir l’amour, à faire la révolution, ou tout simplement à se reposer. L’idéologie du Capital faisant preuve d’une certaine logique, le paresseux d’Amazonie ne pouvait pas être affublé d’un nom aux connotations positives : occupant une bonne part de son temps à dormir, cet animal serait donc une anomalie dans la Création.

Il est en revanche, toujours selon le discours guerrier du Capital, surprenant que dans cette jungle amazonienne survivent des paresseux, si tant est que l’Amazonie soit à l’image de la jungle des affaires : sans pitié. Si le jaguar n’avait qu’à s’avancer pour croquer le paresseux, il le ferait sans aucun doute : l’animal n’est ni toxique ni réputé immangeable ; il pourrait donc a priori constituer un festin de choix obtenu sans peine puisqu’il suffit de tendre la griffe pour gagner sa pitance. Mais il n’en est rien : il y a des jaguars, certes, mais il y a aussi des paresseux, et tous n’ont pas été croqués !

Comme quoi, la jungle amazonienne n’est pas si jungle que cela, ou alors celle des affaires est au-delà de tout ce que l’on peut imaginer en matière d’horreurs et de luttes impitoyables. L’imagerie qui s’inspire de Darwin et de Hobbes est à revoir. La nature n’est pas ce lieu de la violence absolue que nos médiocres penseurs s’obstinent à nous présenter afin de justifier a posteriori la coupure toujours plus achevée de l’humain d’avec son environnement. En matière d’écologie – cette science de la maison-Terre qui est aussi lutte pour notre maison-Terre, dont trop d’écologistes officiels sont les fossoyeurs –, tout reste à reprendre à la base. Il n’y a pas d’écologie sans critique du travail et sans éloge de la paresse. »

Philippe Godard

Source: http://www.perspectives-gorziennes.fr/

Daniel Paul

A propos de Daniel Paul

Enseignant à la retraite, animateur du site Perspectives Gorziennes

10 commentaires sur “La Volonté de paresse

  1. elmer

    J’aimerais être paresseux..Malheureusement, on ne peut habiter cette terre sans avoir d’argent…Et dans notre société, ceux qui « paressent » sont habillés et nourris par ceux qui bossent ; je ne veux pas être un parasite, ma conscience me l’interdit.

  2. Vincent

    Être à 100% paresseux est difficile, mais l’être en partie est possible, il suffit d’accorder moins de temps au travail. Moins de travail, moins de revenu, mais aucun problème si on est minimaliste et qu’on se contente de peu.
    Les gens étant bien entendu en majorité matérialiste (et il serait de très mauvaise fois de dire le contraire) sont hélas pour eux voué à être écrasé en permanence par la machine productiviste.

  3. MinouMinou

    « Et dans notre société, ceux qui « paressent » sont habillés et nourris par ceux qui bossent […] »

    Vous avez parfaitement raison, Elmer. L’héritière Madame Bettencourt, la clique du Fouquet’s sont habillés et nourris par ceux qui bossent.
    Mais pouvez-vous nous éclairer ? À qui faites-vous référence dans votre emploi du mot parasite (car je crois comprendre qu’il y a comme un sous-entendu) ? Aux parasites de la haute société ? À d’autres ? Qui peut être un parasite ? Pouvez-vous nous donner une définition du parasite, ou du moins le profil « type » ? Votre conscience vous interdit d’être un parasite. Dois-je en conclure que vous êtes un ultra-riche et que vous voulez vous délester de votre magot ?

  4. Joshuadu34Joshuadu34

    à moins qu’il ne s’agisse de Christophe De Margerie et de son entreprise Total, qui, les pauvres, ne font que 10 milliards de bénéfice…

    Heureusement pour eux, nos forces vives n’ont, au moins, comme le révèle le canard enchainé d’il y a deux semaines (n°4720), pas d’impôts à payer, ce qui, avec la totalité des entreprises françaises qui échappent, grâce à des magouilles, aux impôts, représente un manque à gagner de 19,5 milliards d’euros pour l’an dernier !

    Vrai, quoi, si les total, et compagnie n’avaient pas la possibilité d’échapper à l’impôt, comment pourrions nous, alors, profiter des joies des réductions budgétaires sur le social, et comment, surtout, notre gouvernement pourrait-il stygmatiser ces fénéants de chômeurs et de malades qui creusent le trou de la sécu et du chômage ? Comment pourrait-il, si nous ouvrions les yeux, continuer à prétendre que le trou de la sécu est creusé par des profiteurs (les abus représentent 136 millions d’euros pour 2010), alors que les 35 heures coûtent, en aide aux entreprises qui délocalisent, 17 milliards, que les plus grosses entreprises françaises ne paient pas leurs taxes sociales (état inclus), contrairement aux travailleurs et que ça représente plus de 20 milliards d’euros par an ?

    Non, non, gardons précieusement cette conscience qui nous rend aveugle et sourd et permet aux plus grosses fortunes de s’en foutre plein les poches sans payer un dixième des impôts qu’un travailleur paie (pour info, les impôts payés par mme Bétencourt l’an dernier, sur les 170 millions d’euros de salaire qu’elle a perçu ne représentent, une fois déduit le paquet fiscal, qu’à peine plus de 4 %, charges comprises, alors que vous, brave travailleurs, rien qu’en charge, vous payez déjà 23 % de ce que vous touchez, ce qui, si on y ajoute l’impôt sur salaire, monte à près de 10 fois ce que Bettencourt paie… Mais c’est pour pas que ces fortunes s’en aillent, ce qui, dans le cas de Lilliane, ne fonctionne pas des masses !)

    Au moins, vous avez le plaisir de travailler, de passer votre vie à la perdre en tentant de la gagner, à vous éloigner de la famille que vous considérez, pourtant, comme l’essentiel, à passer plus de temps auprès de vos collègue qu’auprès de celui ou celle qui vous aime ! C’est normal, ça ! C’est la vie qui veut ça ! Et puis, si vous ne travailliez pas, comment, dès lors, pourrions nous tous posséder 2 autos, 5 téléviseurs écrans plats et tous ces gadgets totalement indispensables, aussi indispensables à l’humanité qu’une paire de palme à un canard ?

    Non, vraiment, vive le travail, et la bonne conscience, et à bas la fénéantise ! Se rouler dans l’herbe, quelle horreur ! Déjeuner avec des amis, mais vous n’y pensez pas ! Passer son temps dans les bras de l’humain qu’on aime, quelle perte de temps ! Regarder les oiseaux dans le ciel, mais ça sert à rien ! Tandis que passer 3 heures à se faire enfumer dans les bouchons, ou presser dans le métro, pour oeuvrer au bonheur de notre patron pendant qu’on se demande, pour certains, si on va pas aller se faire bruler sur le parking, avant d’aller manger, sur le pouce, un sandwich infamme payé 3 fois le prix d’un repas entre amis, et se retaper sens inverse nos 3 heures de transport, dans un stress permanent, tel qu’il ne nous quitte pas, contrairement à celle ou celui qu’on aimait, y compris la nuit pendant laquelle seuls les somnifères nous permettent de someiller quelques heures, avant, joie suprème, de profiter du week end pour suivre les bouchons qui nous emmènent, dans une agréable odeur de GES, vers une campagne verdoyante et sulfatée :

    Le voilà, le vrai bonheur !

  5. Antoinecycliste végé

    « Et dans notre société, ceux qui « paressent » sont habillés et nourris par ceux qui bossent ; je ne veux pas être un parasite, ma conscience me l’interdit. »

    @ Elmer : J’ai l’impression que ce genre de phrase renvoie à l’image d’une société où nous serions en petites communautés où la seule tâche serait d’assurer la récolte, d’assurer la nourriture collective. Effectivement, dans ce cas là, on peut trouver problématique qu’une personne pouvant participer à l’effort commun ne fasse rien et vienne manger quand même. Et encore, à voir.

    Mais aujourd’hui, quoi de commun entre le revenu issu du travail, et la valeur « productive » de ce travail ? Un patron a t’il produit X fois plus qu’un salarié au smic, pour mériter un salaire X fois supérieur ? Un publicitaire, un designer auto (ou tout autre profession nuisible) ont ils produit quelque chose de qualitativement aussi important qu’un agriculteur, par exemple ? Pourtant leur salaire, là aussi, sera X fois supérieur.

    Ton salaire n’est qu’un droit à consommer, sans grand rapport avec ce que tu produits. Comme la plupart des gens en france, tu consommes sans doute plus d’une planète (proportionnellement bien sûr). De quel droit ? As tu travaillé tant que tu peux consommer plus que ce que l’environnement peut tolérer ? Ben non. Dans ce cas, tu es un parasite nuisible, le genre à faire crever son hôte.

    Le parasitisme nuisible, c’est celui des super riches et riches tout court qui peuvent consommer la « part » d’un nombre indécent d’autres personnes, dans des choses futiles et nuisibles, par dessus le marché.

    Le parasitisme nuisible, c’est aussi, à moindre échelle, celui des classes moyennes qui cherchent à les imiter, font construire leur pavillon en campagne, artificialisant, bétonnant à tour de bras ce qu’il reste de campagne.

    Le bon parasitisme, c’est celui des gens au RSA (parole d’ex et futur bénéficiaire!), au chômage, de ces personnes aux minimas qui grattent quelques centaines d’euros, une misère pour le type moyen, et qui, parfois, arrivent à vivre avec ça ! Pas survivre, vivre ! Prendre le temps, se faire des amiEs, inventer des trucs marrants, faire de la récup (et vivre aussi sur les poubelles des « gens qui bossent », trop feignants pour réparer ou donner), faire des ballades de ouf en vélo (là où les gens qui « bossent » ont le poil dans la main pour aller chercher le pain autrement qu’en bagnole). Bref, du parasitisme de bousier, le genre à transformer la merde en bonne terre ! Exactement le contraire du parasitisme des riches et de ceux qui les imitent !

    Vivent les bousiers et les CAFards !

  6. MinouMinou

    Nous avons été un peu durs avec Elmer. Il faut le comprendre : qu’est-ce qui est le plus facile quand on est lâche et faible ? S’en prendre à des centaines de milliers de chômeurs qui perçoivent chacun quelques centaines d’euros, ou bien viser une poignée de riches et d’ultra riches, dont chacun gagne chaque mois plusieurs centaines, plusieurs milliers d’années de SMIC ? Réponse : le plus facile quand on est lâche et faible, c’est de trouver un bouc-émissaire : un coup les chômeurs donc, un coup les immigrés, un coup les fonctionnaires, un coup les professeurs.
    Comment ça s’appelle ça Elmer ? Oh, ça s’appelle monter les faibles les uns contre les autres pour qu’ils se bouffent entre eux, afin que les vrais parasites puissent continuer de se goinfrer. Mon voisin chômeur gagne juste 100 euros de moins que moi qui suis esclave à l’usine ? Vite, désignons-le à la vindicte populaire ! Et au-dessus, les grands patrons voient ça et nous disent merci pour notre absence de conscience de classe, parce que eux, ils en ont une… Trop dur à comprendre ? Trop durs à digérer, le constat, la vérité de l’économie et de la logique, Elmer ? Aller, un Marx, et ça repart !

    Si tu reviens après que ton absence d’arguments ait été démolie de la sorte, nous te prions d’avoir la bonté de nous épargner ton catéchisme nauséabond. Je l’énumère pour t’éviter du travail : « profiteurs », « sangsues », « assistés », « fainéants », « dos-de-la-société ».

    D’abord, tu vas jeter un oeil dans Marx ou/et dans la vie pour pouvoir décrire qui compose « notre société », qui sont « ceux qui bossent » et qui sont les parasites, et après on pourra peut-être commencer à parler de conscience…

  7. dominique

    Elmer se trompe de cible.
    Faire l’éloge de la paresse ne veut pas dire ne rien faire du tout de sa journée, et être à la remorque des autres qui s’agitent !
    Tout comme moi, on peut avoir un travail, et s’accorder des momenst plus ou moins longs de paresse dans la journée, la semaine, le dimanche, en vacances….
    c’est un état d’esprit, de refuser le TTU ( je traduit : le très très urgent ),
    de ne pas courrir parceque le bus va démarrer ( on prend le suivant ),
    on se dépêche pas d’aller à la grande surface le samedi après midi, etc, etc.
    Elmer, apprend à être flemard, tu verras, ça a du bon !
    bonne journée

  8. Tommili

    J’exige d’être réincarné en paresseux d’Amazonie (appelé aussi aï, va savoir pourquoi) ou en escargot d’Ardèche, ou en tortue grecque…
    Parce que j’adore faire le vagabond, le va-nu-pieds, le fainéant et le saltimbanque dès que j’en ai l’occasion, car ma conscience me l’ordonne, et que le système me fait caguer et je lui demande pas de me nourrir.
    Un jour je vous dirai comment trouver toutes sortes de bonnes choses sauvages, gratuites et comestibles dans la Nature, pour caler une dent.

  9. Jérémy

    D’ailleurs ne vous méprenez pas.. Dans cet ouvrage il n’est pas question de laisser les autres travailler à notre place. Je cite : »Seul le travail nécessaire et utile trouve alors sa justification comme moyen de la paresse… » « La paresse […] accepte le seul travail fondé sur l’utilité commune, en dehors de tout excès de consommation comme de production… » « La possession de machines privées est devenue un but de la vie » « Les loisirs ne sont plus un moment dédié à la paresse, à la liberté, mais à la préparation physique pour affronter le travail le lundi matin » Bonne lecture 😉

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