Le business du covoiturage

François D. m’a donné rendez-vous devant l’hôtel d’une grande chaine à 12h20, juste en face de la gare du Midi de Bruxelles. D’après son « profil », François D. est encore un « débutant », il est ouvert à la conversation, accepte les petits et moyens bagages, il ne demande que 20 euros pour relier Bruxelles à Paris par l’autoroute en 3 heures. Les quelques commentaires positifs laissés sur son « mur » par des précédents passagers lui donnent une certaine crédibilité.

Le site de covoiturage prévient aussi que six autres personnes feront le voyage. Étant donné le modèle du véhicule, un monospace, nous devrions tout de même être installés confortablement.

Au début des années 2000, le covoiturage était encore perçu comme un moyen de transport astucieux mais marginal. La démocratisation d’internet cumulée à la hausse des prix du train et de l’essence ont grandement favorisé son expansion, reléguant l’autostop d’antan au rang de folklore estival (l’aménagement systématique de voies rapides, de toute façon, le rend très difficile, parfois impossible).

Quelques sites internet créent rapidement le lien entre des chauffeurs désireux de partager leur frais de transport et des passagers en mal de véhicule.

Même si l’argument financier est le plus couramment évoqué, les premiers adeptes du covoiturage sont aussi motivés à l’idée de rencontrer des gens, et sont souvent proches des thèses altermondialistes ou environnementalistes.

En quelques années, les sites internet se perfectionnent, offrant un éventail toujours plus large de trajets, mais aussi des renseignements sur les utilisateurs et les véhicules, jusqu’au développement des pré-paiements par carte bancaire (avec au passage un prélèvement de quelques Euros pour les frais de service). Ces innovations logistiques séduisent de plus en plus de réfractaires, qui se méfiaient encore des imprévus associés à la pratique du covoiturage par internet. Ces nouveaux fidèles, pour la plupart des jeunes étudiants ou des jeunes travailleurs, ont la particularité d’être à la fois épris de mobilité et trop précaires pour s’offrir un billet de TGV.

C’est donc naturellement que le covoiturage bascule progressivement vers un procédé mercantile.

Lorsqu’il se rend sur le lieu du rendez-vous, le passager d’un covoiturage retrouve aisément les autres passagers de son « équipage », ceux-ci attendent avec leurs bagages en scrutant les voitures au cas où l’une d’entre elles correspondrait aux détails de l’annonce. On sociabilise rapidement, il faut dire qu’on partage la même angoisse: le chauffeur peut toujours faire faux bond.

François D. n’est toujours pas arrivé, il est déjà presque 13h et il est injoignable. Ça sent « le coup foireux ».

Pourtant aujourd’hui personne dans notre équipage ne semble particulièrement anxieux, à la rigueur quelques uns font preuve d’un peu d’ impatience.

« On devrait trouver quelqu’un d’autre, mais il va falloir marchander » déclare une jeune étudiante française résidant à Bruxelles.

De l’autre côté de la rue, l’apparente banalité des abords d’une gare ferroviaire, avec ses flux de voyageurs pressés, à pied ou en voiture. Pourtant, il se déroule ici quelque chose qu’une personne non avertie ne remarque probablement pas. La frénésie ambiante dissimule en réalité un business d’une nature toute particulière: un balai continu de véhicules qui déposent leurs grappes de passagers pour ensuite en reprendre d’autres.

Les chauffeurs, des noirs, des maghrébins, mais aussi un jeune néerlandais au look d’animateur de club med, sont agrippés à leur téléphone portable. Quelques-uns tergiversent entre eux, certains se saluent brièvement, d’autres encore se chicanent plus ou moins. En observant plus attentivement, on perçoit même un personnage central qui semble diriger les « affaires ». Les chauffeurs sont un peu tendus car ils essaient de récupérer les passagers qui ont réservé sur internet tout en complétant leur véhicule à bon prix par des passagers égarés (comme nous) mais aussi par une clientèle qui connait le système et vient directement sur place pour trouver un trajet vers Paris, Lille ou encore Amsterdam.

Un homme d’une quarantaine d’année, hésitant encore entre le train et le covoiturage, m’apprend que chaque chauffeur fait en général 1 ou 2 aller-retour dans la journée, les clients les plus réguliers (c’est son cas) connaissent donc les heures d’affluence. Un chauffeur peut donc engranger entre 200 et 500 Euros de bénéfice par jour, sans payer ni charges ni impôts.

A l’instar de ce qui se pratique dans certains pays du Sud, un véritable business du covoiturage s’est donc développé ici aux abords de la gare du Midi, mais aussi à la porte de la chapelle à Paris, et probablement partout ailleurs où le contexte l’y favorise. Des gares routières clandestines qui colonisent les trottoirs, les parkings et les stations essence, profitant stratégiquement de la multi-modalité de certains sites qui permettent un accès facile vers le Métro, le tramway, les branchements autoroutiers, ou encore les gares ferroviaires…

Ni légal, ni illégal, ce business profite du vide juridique que ces dérives issues du covoiturage ont laissé derrière elles. Lorsque les autorités auront pris conscience de la perte financière que représentent pour elles ces nouvelles pratiques, elles devront probablement établir une frontière entre ce qui peut être considéré comme un partage et ce qui est incontestablement une entreprise visant le profit. Il se peut aussi que le monopole de la SNCF sur les transports soit remis en question et qu’on assiste au développement de lignes régulières d’autocar à bon marché. Mais pour l’instant, les compagnies secrètes du covoiturage profitent d’un marché sans concurrence.

Source: http://sansdessein.canalblog.com/

A propos de Victor Locuratolo

Dessinateur-illustrateur en BD et architecture

10 commentaires sur “Le business du covoiturage

  1. kohyanne

    Relevé sur un site de covoiturage : Les Frais de Service sont constitués d’un montant fixe de 0.60€ HT (soixante centimes d’euro hors taxes) et d’une part variable (7% hors taxes du montant indiqué par le conducteur), auxquels vient s’ajouter le montant de la TVA en vigueur (19.6%). Les Frais de Service s’appliquent pour chaque place disponible dans le véhicule du Conducteur et proposé à la Réservation.

    Si le conducteur prend 3 voyageurs à 20 euros, le site empoche donc :
    3x(0.6+20×0.07)= soit 6 euros ! reste à savoir combien de personnes travaillent derrière ce site, mais ça m’a l’air bien rétribué.
    Le conducteur lui empoche 60 euros. Souvent, je pense que cela lui rembourse intégralement les frais de carburant (s’il remplit complètement sa voiture).

    Ici encore, la frontière entre le partage et le profit n’est forcément très claire…

  2. LEE

    Alors pour ton exemple ce serait plutôt :
    3x((0,6+(20×0,07))x1,196)=7,17
    (3×20)-7,17=52,83
    Donc 52,83 € pour le conducteur, c’est déjà pas mal, c’est clair.

    J’ai regardé sur le site de covoiturage et avec un exemple d’annonce, si le conducteur prends trois personnes à un tarif de 20€, pour un trajet d’environ 280km avec péage, ça lui coûtera (hors assurance et tout le blabla qui devait payer de toute façon) environ que 15-20 euros au lieu de 65-70 euros et en plus ça lui fait de la compagnie.

  3. Le cycliste intraitable

    53 € pour 280 km, c’est 0,22 € le km, ça m’étonnerait que le chauffeur rentre dans ses frais à long terme.
    Le prix du kilomètre en voiture, tout compris, est de 0,5 € en moyenne, disons 0,3 € avec l’utilisation intensive et routière qu’il en fait (moins d’usure au kilomètre).

  4. LEE

    Oui c’est pour ça que j’ai mis « hors assurance et tout le blabla », en gros ton crédit, ton assurance que tu roule ou que la voiture reste au garage, il faut les payer.
    Après certes il y a tout ce qui est usure (pneus, courroie, liquide) ça fait monter le prix du km, mais bon quand tu parle de frais sur un trajet inhabituel, le prix du trajet se résume au carburant, à l’autoroute et à la pause déjeuner (quoi que).

    Et puis même à 0,22€ c’est toujours mieux que 0,50€, non ?

  5. bikeman

    Perso là où je bloque c’est sur l’impact écologique de ce business.
    Car le principe du co-voiturage consiste à aller d’un point A à un point B en remplissant au max la voiture afin de mutualiser les coûts.

    Hors, si le conducteur fait plusieurs allez-retour dans la journée, comme un taxi finalement, il transporte une personne de moins, car lui, le conducteur, occupe à chaque fois une place dans le véhicule!

    Vous me suivez?

    Après, il faudrait connaitre le taux moyen d’occupation d’un véhicule pratiquant le co-voiturage…
    Et à mon avis, comme d’hab, il ne doit pas être élevé… 3 peut-être?

    Et effectivement, pour rentrer dans ses frais, tout compris, il vaut mieux que ce taux soit élevé!

    Donc pour une fois, on peut penser que la logique économique mène à une démarche écologique : une voiture avec bcp de passagers à l’intérieur!

  6. LEE

    @BIKEMAN
    Pour moi l’article parle de 2 type de covoiturage.
    Au début cela parle d’un covoiturage normal qui passe par les sites internet avec juste des personnes qui en profite juste pour réduire les frais de transport et dans la deuxième partie de l’article ça parle d’un vrai business style taxi privé ou mini bus.

    Parce qu’au début on parle d’une personne qui transporte 2-3 personnes pour 20€ chacun. Quand on voit qu’en moyenne un trajet de 300km coûte environ 60-70€, la personne ne gagne rien dans l’histoire.

    Dans la suite il parle de personne qui font entre 200 et 500€ dans la journée en faisant 1 à 2 aller retour. Pour faire ça il faut au moins un véhicule style monospace, 7 places de préférence et avoir un prix largement supérieur au 20€ précédent.

    Donc on peut dire que la première solution est une solution économique et voir écologique alors que la deuxième est du même niveau que les TEC avec perte de recettes pour m’état.
    Résultat des courses on risque une limite de l’activité de site de ci-voiturage et plus de contraintes, tout pour ne pas encourager la pratique.
    Tout ça pour une poignée de personnes qui cherche du profit.

  7. CarFree

    Eurolines propose le Bruxelles-Paris a 32 euros. Franchement, je préfère payer 12 euros de plus et être dans un bus, plus confortable que serré dans une voiture comme dans une boite de sardine, et surtout beaucoup moins sûr que le bus en matière de sécurité routière.

  8. Tassin

    Je pense qu’ils vont finir par se faire épingler par le fisc ou l’inspection du travail ou je ne sais quel organisme car c’est du travail au noir dissimulé. Ça serait très bien d’ailleurs.

    Ça me fait penser au mode de transport qu’on retrouve dans les balkans, des combis avec un bout de carton sur le pare brise qui indique la destination. Il y a juste à faire signe le chauffeur s’arrête. Idem pour descendre.
    J’ai trouvé ça très pratique et flexible (arrêts à la convenance comme un taxi), économique et en plus écologique car avec 10 personnes dans le combi c’est 1L/100km par personne.
    Par contre niveau sécurité… c’est zéro. Pas de ceinture, chauffeur qui conduit comme un dingue… Et niveau conditions de travail et fiscalité c’est niveau zéro également.

  9. Legeographe

    Il y a des véhicules de 9 places qui se prêtent encore mieux à cet exercice…
    Pour un Francfort-Paris, c’est 35 euros. Je commence à connaître le type qui fait ces allers-retours (avec un 9 places… et il fait un aller-retour par jour, en passant par Cologne, il me semble), puisque j’ai plusieurs amis qui m’en ont parlé. Je dois pouvoir vous raconter sa vie, à force… 😉

  10. Legeographe

    Côté social, c’est zéro aussi (à mon avis, mais pas forcément automatique). C’est-à-dire que quelqu’un qui passe ses journées en voiture te raconte moins de choses drôles que quelqu’un qui fait lui-même sa bière avec son houblon (true story).

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