La voiture est indispensable

Lorsque les « anti-bagnoles » s’attaquent au symbole de liberté qu’est la voiture, lorsqu’ils dénoncent la société du tout-automobile, on leur rétorque assez souvent que, de toute façon, « la voiture est indispensable ».

Cette affirmation, péremptoire, suffit généralement à détruire dans l’œuf toute discussion future: tout argument, toute idée avancée par les « anti-bagnoles » est balayée par le caractère parfaitement indispensable de l’objet. Nous verrons alors nombre de militants tenter d’infirmer cette allégation, sans jamais réussir à faire changer d’avis leur interlocuteurs.

Disons-le tout net : oui, aujourd’hui, la voiture est indispensable. Alors, quoi, les écolos ont-il bouffé de la vache du cheval enragé? Comment peuvent-ils ne pas voir que la voiture est indispensable? Pourquoi se battent-ils contre ce qui est nécessaire?

Je pense pour ma part que l’incompréhension entre « anti » et « pro » vient d’un problème de temporalité. Lorsqu’un anti-voiture expose ses idées, on imagine généralement qu’il veut voir disparaître l’intégralité des voitures de la rue dès le lendemain. Mais alors, rétorque le quidam judicieusement, comment je fais pour aller au boulot? Faire mes courses? Emmener le gamin à son cours de Rugby? Aller voir tante Germaine ce week-end? Et les magasins, comment seront-ils approvisionnés?

Bien entendu, chacun de ces problèmes a une réponse, mais la plupart du temps elles s’étalent dans le temps. Réponse typique pour le trajet au boulot: habiter moins loin du boulot, relocaliser l’activité, prendre les transports en commun, développer les réseaux de transport en commun, développer les réseaux cyclables, etc.

Ainsi, d’une problématique présente, la réponse se projette dans le futur.

Et même si, pour une grosse partie des déplacements, il existe une alternative (aller chercher son pain à 500m, se rendre à la gare située à 1km, etc.), il n’en demeure pas moins qu’en l’état actuel de la société, la voiture est indispensable pour la majeure partie de la population.

Alors, quoi, est-ce que « Un Vélo Qui Roule » a retourné sa veste? Serait-on subitement devenus pro-voiture?

Hé bien non, au contraire: le fait que la voiture soit indispensable aujourd’hui est un argument supplémentaire en faveur de la lutte contre la société du tout-automobile. Dire « la voiture est indispensable », c’est aussi dire « nous n’avons pas le choix ». C’est cette dictature extraordinaire qu’il faut absolument combattre. Comment a-t-on pu, en quelques dizaines d’années à peine, passer d’un monde sans voitures ou presque, à un monde où celle-ci est indispensable? L’homme aurait besoin d’eau, de nourriture, d’air, de sommeil… et d’une voiture? Comment peut-on accepter d’être à ce point inféodé à cet objet de métal puant, bruyant, terriblement dangereux et incroyablement coûteux [1] ?

L’action individuelle, à base de « si on veut, on peut » [2], certes nécessaire et salutaire, n’est pas suffisante pour combattre l’implacable rouleau-compresseur qui, à force de bétonnage et d’étalement urbain, rend la voiture indispensable. Ainsi, se battre contre la société du tout-voiture revient à réclamer que la voiture redevienne un moyen de transport parmi d’autres, qu’on peut choisir d’utiliser ou non. Ce combat devrait être mené à la fois par les amoureux de la voiture et leurs détracteurs, puisqu’il revient à réclamer le retour du choix pour tous. Et puis, nul doute que nombre d’automobilistes aimeraient voir les bouchons disparaître…

Obtenir ce simple résultat serait un formidable pas en avant et requiert déjà d’incroyables décisions politiques et changements de mentalités: arrêt de l’étalement urbain et de son corollaire le mitage, relocalisation des activités, ralentissement de la ville [3], fin des gigantesques pôles commerciaux au profit des commerces de proximité [4], arrêt de la glorification irrationnelle de la possession d’une voiture notamment à travers la publicité, etc.

Une fois ce combat mené et gagné, il sera beaucoup plus simple de réagir aux éventuels problèmes soulevés actuellement, par exemple sur l’état des réserves pétrolières ou de matériaux: si vraiment le prix du pétrole continue d’augmenter, alors il sera aisé de se passer de voiture dans une société qui n’est plus construite pour elle, et si on trouve effectivement une super-énergie-propre-révolutionnaire-grace-au-progrès, il sera de même aisé de continuer à utiliser la voiture si on veut.

Source: http://unveloquiroule.fr/

[1] d’après l’Automobile club de France (lobby pro-voiture), on a les chiffres suivants pour 2011 :

– Voiture neuve « low cost » de 4 CV, 9000 km par an : 4500€/an (0,50€ du km)
– Voiture neuve de 6 CV, 9000 km par an : 6000€/an (0,65€ du km)
– Voiture d’occasion de 6 CV, 9000 km par an : 2500€/an (0,30€ du km)
– Voiture neuve de 5 CV, 15000 km par an : 7500€/an (0,50€ du km)

source : http://www.automobile-club.fr/budget

[2] voir par exemple http://carfree.fr/index.php/2005/02/28/le-mythe-de-lindispensable-automobile/

[3] voir la campagne pour la ville à 30km/h : http://www.fubicy.org/spip.php?article365

[4] ce qui permettrait, de surcroît, de revitaliser l’activité économique, si l’on en croit Christian Jacquiau dans Les Coulisses de la grande distribution, sorti en 2000, où il indique que chaque emploi créé dans la grande distribution détruit trois à cinq emplois dans le secteur des PME et du commerce de proximité, ce qu’a confirmé la Chambre de commerce et d’industrie de Paris (CCIP). Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Christian_Jacquiau

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16 commentaires sur “La voiture est indispensable

  1. Alain

    Ne « jamais réussir à faire changer d’avis leur interlocuteurs » est une telle certitude qui parfois me remplit d’effrois. Tellement formatés par leur télé, leur téléphones, leur bagnoles qu’on se demande si ce n’est pas déjà la société des « transhumains » (avec puce incorporée pour leur ôter pour attitude de réflexion).

    Vendredi, chose rare: j’ai pris ma voiture pour une course dans la périphérie et je me suis retrouvé à 16h30 sur le chemin du retour dans un méga embouteillage (5 kms m’ont pris plus d’1/2h). J’ai halluciné. Car c’est tellement rare de prendre ma voiture et tellement rare de vivre une situation pareille. Mais en regardant autour de moi, je n’ai ressenti dans les véhicules proches le moindre sentiment de remise en cause de çà.
    Mon collègue, la veille, a lui aussi pris sa voiture pour aller voir une amie dans la périphérie, chose rare également. Il est revenu blème: « plus jamais çà ». Comment font-ils pour supporter çà tous les matins et tous les soirs sans se poser aucune question et dire : ma voiture est indispensable.

  2. Groumpf

    Très bon article.
    Avec un peu de chance, bientôt les gens accepteront l’idée que la voiture est indispensable, mais qu’il n’est plus indispensable d’en posséder une. Avec une offre d’autopartage efficace, par exemple, pour les citadins, quand il s’agit de sortir du périmètre des TEC ou de se perdre quelques jours à la campagne.
    Et avec une large adhésion, la physionomie de la ville changera du tout au tout.

  3. gg

    petit désaccord : le mitage et l’étalement urbain ce n’est pas la même chose.

    L’étalement urbain c’est par exemple le pavillonnaire : gros consommateur d’espace urbain, l’étalement est un problème de citadin. Les petites bicoques en parpaing à l’architecture régressive sont souvent construites sur une parcelle qui est entièrement classée comme terrain à bâtir, et qui n’est contigue qu’à d’autres parcelles du même type. Luter contre l’étalement urbain, c’est tenter de conserver une ville vivable, au besoin en prenant à contre-pied les désiderata de couches sociales qui ne sont pas parmi les plus favorisées.

    Le mitage c’est un problème de rural. C’est la construction qui ne se fait pas « en continuité avec le bâti existant ou dans des hameaux nouveaux intégrés à l’environnement », comme on dit en droit de l’urbanisme. On lutte contre le mitage en interdisant aux grands bourgeois de se faire construire un manoir au centre d’une propriété de 15 hectares. Ceux qui montent une yourte ou un cabanon loin des villages contreviennent aux règles interdisant le mitage, néanmoins on peut les soutenir. Enfin, il y a une catégorie de gens qui « ont le droit » de miter : ce sont les agriculteurs. Et encore heureux…

  4. Struddelstruddel

    La voiture n’est indispensable que pour les gens qui ont une incapacité physique ou pour les gens qui ont testé la vie avec voiture et qui ne veulent pas revenir en arrière par flemme et/ou par peur de l’effort.

    J’ai habité à la campagne, j’ai habité en centre ville, aujourd’hui j’habite en périphérie urbaine et je n’ai jamais eu de voiture, je n’ai pas le permis et je n’en veux pas.

    J’ai un enfant, je vais au boulot depuis ma maison tous les jours, je vais voir ma famille à 400 km et je fais mes courses comme tout le monde et je me débrouille parfaitement sans voiture.

    Je n’ai juste pas peur de mélanger train et vélo et de faire 30 bornes à vélo quand il le faut, mes 10 premiers km m’avaient semblé insurmontables à l’époque où j’étais en centre ville et où je faisais tout en TEC, et jour après jour, j’ai augmenté les distances et le corps a suivi, faut juste oser et s’y mettre assez jeune, donc ne jamais passer par l’étape voiture.

    Quand on n’a jamais goûté à la voiture, elle ne nous paraît absolument pas indispensable.

    Mais soyons clairs, j’ai parfaitement conscience des services qu’elle peut rendre à l’occasion, et je ne souhaite pas sa disparition totale, simplement, on peut vivre sans, je m’en sors très bien.

  5. bikeman

    Absolument, surtout que les vélos eux aussi deviennent + performants.
    On parcours des bonnes distances, en se fatiguant moins.

    Encore une fois, en France nous n’avons pas la culture vélo, les bagnolards ne se rendent pas compte du potentiel qu’il représente…

    Couplé avec les TEC, il est possible de vivre sans voiture.

    Pour les personnes vivant en milieu rural, c’est certes + délicat, mais comme déjà expliqué plusieurs fois sur ce blog, les ruraux ne représentent qu’une petite part des citoyens français, moins d’1/4 d’entre eux :
    http://www.observationsociete.fr/plus-des-trois-quarts-des-fran%C3%A7ais-vivent-en-ville

    Article intéressant d’ailleurs… car l’urbanisation fait suite au processus de périurbanisation !
    M’enfin, même en agglo, la vie sans voiture est possible…

  6. Mediarail.be

    Bon article mais bigrement français et citadin. 3/4 de la population vit en ville en France ? Benelux, Allemagne, Suisse de plaine, c’est l’inverse…Et puis chez nous, la fiscalité n’est pas autoritaire mais laisse le choix libre aux personnes. Car les villes, faut aimer, et ca, c’est pas gagné.

  7. xtoflyon5

    J’ajoute que l’argument renversé de « la voiture est indispensable » (=> « comment donc peut-on accepter ça ? »), est à mettre avec d’autres renversements utiles à rappeler, déjà détaillés sur Carfree :

    Le paradoxe de Braess : plus de routes ne font pas toujours moins d’embouteillages. http://carfree.fr/index.php/2012/07/18/le-paradoxe-de-braess/

    Les automobilistes sont des assistés sociaux : ils laissent une ardoise de 1600 €/an/citoyen à leurs concitoyens, non pris en chargent par eux-mêmes. http://carfree.fr/index.php/2012/12/18/373-milliards-deuros-par-an/

    Si vous avez d’autres « renversements » de raisonnement de ce type, je suis preneur.

  8. bikeman

    @ Mediarail.be
    Je ne vois pas trop ce que la fiscalité vient faire ici…
    Peux tu développer stp?

    Après, si les villes sont si peu accueillantes, c’est probablement parce que justement les voitures et leurs infrastructures les rendent inhospitalières, bruyantes, associables, polluées et dangereuses!

    Think about it!

  9. Vincent

    > Comment a-t-on pu, en quelques dizaines d’années à peine, passer d’un monde sans voitures ou presque, à un monde où celle-ci est indispensable?

    Simple : quand la voiture était très chère, seuls les riches en possédaient, les autres vivaient en ville/village et ne se déplaçaient pas loin.

    De toute façon, avec l’augmentation du prix du pétrole lié à sa disparition dans les quelques décennies qui viennent, et à supposer qu’on ne trouve pas une alternative pour faire rouler les voitures, le problème va se régler de lui-même : terminé la bagnole.

    « e véhicule électrique est-il la panacée ? »
    http://www.manicore.com/documentation/voit_elect.html

  10. Un vélo qui rouleUn vélo qui roule Auteur

    @GG : merci pour l’explication sur la différence entre mitage et étalement urbain.

    @Struddel : j’entends bien ces remarques, je fais d’ailleurs généralement les mêmes me concernant (ne possédant pas de voiture). Mais, dans mon article, je parle de « voiture indispensable » pour la société et non pour quelques particuliers. Et aujourd’hui, telle que la société est construite, la voiture est indispensable (sous-entendu : pour la bonne marche de la société, cela n’empêche pas ceux qui veulent de s’en passer). Pour s’en convaincre, il suffit d’essayer d’imaginer ce qui se passerait si demain matin l’intégralité des voitures refusaient de démarrer. Un effondrement de la société telle qu’elle existe. Que cette perspective nous agréé ou pas, le résultat est le même : pour la société actuelle, la voiture est indispensable.

    @xtoflyon5 : De rien, c’était bien l’effet voulu. J’en profite pour ajouter « renversement de raisonnement » à mon vocabulaire 🙂

  11. Poliokolite

    Habitant en région parisiennes inutiles de vous dire que cette article sur la voiture et les automobiles me concerne particulièrement. J’ai beau mettre plus de 2 heures par jours à faire l’aller retour entre mon travail et chez moi je continue à prendre ma voiture par pure confort…

    Encore merci pour l’article qui traite très bien la vision de notre société sur les moyens de transport tel que la voiture !

  12. Jean-Marc

    Merci Poliokolite,

    Chaque jours, je double plus de 100 voitures;
    je les retrouve à accélérer comme des malades dès que le feu passe au vert, pour freiner comme des malades au feu rouge 500M plus loin,

    où, avançant à mon rythme, je les rattrape et les double;
    (je gagne 10 à 20 places de voiture par feu :
    qq voitures me doublent entre les feux, mais j en redouble bien plus)

    mais, le lendemain, alors qu’ils ont eu la preuve de visu que le vélo allait bien plus vite que leur voiture,
    je les revoie, et les redouble, dans leur voitures….

    Je ne sais pas s’il faut en conclure qu’ils sont maso ou qu’ils adorent perdre leur temps et dilapider leur argent.

    Une seule chose sûre, c est qu’en plus,
    en ce moment, il y a plein de travaux dans ma ville (nouvelle ligne de TEC en construction)
    => j arrive 1 minute plus tard du fait des travaux.

    Ceux en voitures (passant par le centre-ville) arrivent 15 à 30 minutes plus tard que d hab, après de multiples déviations et bouchons.

    En vélo, les travaux, les véhicules manœuvrant pour entrer/sortir d’une place de parking,
    les bouchons, les éboueurs, déménageurs ou auto-école n existent pas :

    tu les passes sans presque t en rendre compte.
    (il y a tjrs la place pour passer; au pire, on perd 10 secondes à monter/descendre du trottoir avant/après l « accident » qui arrête les voitures)

    Des travaux ?
    Où çà ? ? ?

    Des embouteillages ?
    T’ es sûr ? ? ?

    Le vélo, c est la mobilité et la liberté,
    La voiture, c est les bouchons : tu crées un bouchon qui te coince dans ta caisse

  13. Emmanuel

    Il y a effectivement incompréhension entre plusieurs monde. Je cite entre autre : « Je n’ai juste pas peur de mélanger train et vélo et de faire 30 bornes à vélo quand il le faut [snip] faut juste oser et s’y mettre assez jeune » <- Moi j'habite en campagne, en Alsace. Les transports en commun grande distance ne sont pas envisageable si on n'est pas dans le bon axe, les distances sont souvent plus importante que 30km, je n'ai d'ailleurs pas assez de forme physique pour faire trop de sport, le nombre de voiture en autopartage est dérisoire, ma femme ne travaille pas au même endroit que moi (enfin, pas toujours, elle est indépendante) Donc moi je fais quoi ? Je me bat pour la relocalisation des activités (je travaille à développer une pépnière d'entreprise en zone rurale), mais c'est pas gagné, ma voiture reste indispensable.

    ps: ah, j'ai pas de bouchons ici. Vraiment aucun.

  14. Emmanuel

    En fait.. c’est pour dire que je comprend votre article et j’y adhère. Je n’ai PAS le choix, j’ai une voiture. Mais j’aimerai avoir le choix de ne pas l’utiliser. C’est une équation complexe.

    Ah autres choses. 1. je découvre ce site, et j’aime. 2. Je déteste les villes, et moi je préfèrerai qu’on ne devienne pas un monde où il n’y a que des villes et des robots dans les champs. 3. J’habite pas loin de l’Allemagne et c’est toujours pour moi un plaisir de voir que toutes les routes sont bordées de pistes cyclables

  15. bikeman

    Salut Emmanuel.
    Les personnes vivant en milieu rural ne représentent que 20 à 25% de la population françaises aux dernières estimations.
    Cet article s’adresse à la majorité des gens, les 75 à 80% restants donc, qui utilisent leur bagnole à tout va sans en mesurer les conséquences, et qui pourtant, ont le choix.

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