Cop 21, la France à l’ère du capitalisme du désastre

Si par profession de foi participative le gros des ONG croit encore aux vertus miraculeuses des Grands-messes et promesses solennelles des États sur le climat, les francs-tireurs bien informés de ces mêmes organisations ont cessé de se bercer d’illusions et mettent un point d’honneur à anticiper l’échec de la Cop 21.

Pour les plus aguerris, capables de cheminer sans se perdre dans les arguties physico-chimiques de l’atmosphère, il s’agit de décrypter le mécanisme intrinsèque de l’échec: « Les États préparent un réchauffement climatique supérieur à 3°C (1)! »

Pour les plus critiques, la messe est dite. La question ne se pose même plus, ces négociations sommitales ostentatoires et ultra-médiatisées sous le signe de la finance omniprésente s’annoncent comme une énième vaste et affligeante fumisterie; « Le résultat de la Cop 21 est écrit… depuis 1972 ». « S’il s’agit de bien accueillir les convives (…) de superviser des débats qui tournent en rond, la Cop 21 peut être très bien « réussie ». Sur le fond par contre, on voit mal comment on pourrait réussir des négociations qui n’ont jamais eu vocation à aboutir. Car les grandes puissances économiques et les classes dirigeantes ont choisi, et depuis longtemps, la course aux profits plutôt que la protection des ressources (2). »

Pendant que la « Coalition Climat 21 », regroupement large et apolitique d’ONG, syndicats et autres associations fait dans la mobilisation unanimiste et l’événementiel pour apporter sa contribution festive à la Cop 21, les francs-tireurs se démarquent et annoncent d’avance la saveur amère de l’échec. Même le paysan philosophe Pierre Rabhi, personnage hautement consensuel dans le paysage médiatique hexagonal, a exprimé clairement son pessimisme sur la réussite de cette « grand-messe »…

Pour ne rien arranger, il faut rappeler aussi qu’au début de l’année 2015, la revue Nature avait versé en mise en bouche la ciguë dans le calice du capitalisme. Durant les deux prochaines décennies, le programme obligatoire des réjouissances s’avère tout simplement inenvisageable sans un changement radical dans « notre mode de vie non négociable »… « Pour donner une chance de limiter le réchauffement à moins de 2°C, un tiers des réserves de pétrole, la moitié des réserves de gaz et plus des trois quarts des réserves de charbon devraient rester sous terre(3)« . La ciguë est donc servie en primeur aux extractivistes et un régime hypocalorique drastique s’impose au plus vite pour la civilisation thermo-industrielle. Sous le signe de ces mauvais augures scientifiques il devient désormais difficile de rester optimiste sur le résultat de la Cop 21…

On peut donc comprendre les prises de position anticipatrices des francs-tireurs. Cependant, si par leur réalisme elles s’affichent irrémédiablement pessimistes, il n’est pas certain qu’elles expriment toute la gravité de la situation politique. Sans vouloir jouer les trouble-fêtes ou faire de la surenchère en versant de l’huile sur le feu, il est possible qu’il y ait pire comme analyse. Il semble en effet qu’à cette occasion la France franchit une étape historique et qu’en conséquence on se trompe en restant seulement pessimiste sur les résultats de ce grand rassemblement déclaré de la dernière chance.

Disons-le sans détour, avec cette 21e version de la Cop, l’État organisateur officialiserait en grande pompe son entrée dans l’ère du « capitalisme du désastre ».

Rappelons que selon ce concept, avancé et argumenté par Naomi Klein dans son livre « Stratégie du Choc, vers la montée d’un capitalisme du désastre« , les crises et catastrophes quelles qu’en soient leurs origines ne sont plus considérées par les acteurs économiques transnationaux comme des problèmes mais comme autant d’opportunités d’investissement et de croissance économique.

A en juger par la tournure hollywoodienne des préparatifs et le nombre des sponsors officiels labellisées « amis du climat » pour un résultat prévu nul, on retrouve le cadre typique du capitalisme du désastre. Le dérèglement climatique n’est désormais plus considéré comme un problème à résoudre mais comme une « opportunité de croissance ».

Puisqu’il ne s’agit que d’une officialisation internationale du statu quo du désastre déjà largement reconnu depuis 1972 au premier sommet de la Terre de Stockholm, la démonstration n’est pas vraiment à faire.

Par le traitement apporté à cette 21e version Cop, son décorum grandiose et béatement œcuménique, il est difficile de ne pas voir l’organisation d’une communication événementielle au profit de ces transnationales désormais labellisées « amies du climat » et ouvertement présentées comme porteuses de « solutions ». Les grands groupes financiers et industriels invités d’honneur à la Cop 21 nous sont présentés officiellement comme autant de « bienfaiteurs » potentiels (4).

L’équation du désastre est posée, la crise environnementale du réchauffement climatique est une « opportunité de croissance » et d’investissement pour la finance et les firmes transnationales. Inutile désormais de se perdre dans la finasserie physico-chimique de haute voltige scientifique ou celle chimio-financière encore plus complexe du marché carbone des « droit à polluer »…

Puisqu’au travers du prisme agglomérant de la « Coalition Climat » on feint de demander à la société civile sa participation, alors imaginons un instant les sans-voix avoir directement droit de citer à la Cop 21. Que proposeraient-ils dans leurs cahiers de doléances ?

Parole politique des sans-voix sans langue de bois scientifique

Quelles seraient les propositions concrètes à faire pour que la France satisfasse au plus vite son quota réel de non émission ou, plus explicitement, de diminution drastique d’émission ?

A tout seigneur tout honneur, si Carfree était le porte-parole de tous les asphyxiés des villes de France, que proposerait-il ? Fort probablement la mise hors d’état de nuire de l’industrie automobile ou plus crument, sans finasserie ou langue de bois, la fin du crime technocratique du « tout voiture ».

Quelles mesures urgentes et faciles à prendre proposeraient les pacifistes ? Depuis un siècle qu’ils y travaillent, le désarmement général, la fin de l’industrie de l’armement et plus particulièrement pour la France, membre du club atomique, l’arrêt immédiat du dispositif de la dissuasion nucléaire. Chaque conflit depuis un siècle nous rappelle que l’industrie de l’armement est intimement dépendante de l’extractivisme des énergies fossiles, le nerf de la guerre est désormais le pétrodollar… « Make love, not war ! » Lorsque les chercheurs scientifiques du GIEC parlent « d’activité humaine » ou de « forçage anthropique » pour expliquer l’origine du dérèglement climatique, s’ils ne sont pas idiots, ils doivent plus penser à la Guerre du Vietnam ou du Golfe qu’à l’amour. Auquel cas il serait plus juste de parler « d’activité inhumaine »…

Que proposeraient les paysans survivants de France ? Leurs doléances accumulées depuis un demi-siècle d’agriculture industrielle de destruction massive sont nombreuses et urgentes à satisfaire. Choisissons-en quelques-unes parmi les plus utiles pour lutter contre le dérèglement climatique: l’arrêt des destructions des terres arables par l’industrie du BTP, l’arrêt des tyrans de l’agroalimentaire de la grande distribution, l’arrêt immédiat de toute production de biocarburant quelle qu’en soit la génération, la relocalisation de l’économie…

Quelles seraient les propositions des Zadistes qui défendent aujourd’hui au péril de leur vie l’intégrité du territoire et sa viabilité éco-systémique prolongée ? L’enterrement immédiat de tous les Grands Projets Inutiles Imposés (GPII). Ils sont nombreux et tous climaticides sans exception…

Si les masses laborieuses avaient leur mot à dire sur le réchauffement climatique quelles seraient leurs propositions concrètes ? Sans l’ombre d’un doute, il y aurait dans leurs doléances urgentes un « droit à la paresse » et un « revenu universel inconditionnel ». Dans l’euphorie constructiviste des Trente Glorieuses, le philosophe Henri Lefebvre avait proposé un « droit à la ville », qu’il nous soit permis de proposer en remplacement un droit universel au jardinage dès la plus tendre enfance.

Puisqu’il est désormais prouvé que le travail (les activités humaines selon la langue diplomatique des scientifiques) est tout autant la source majeure de gaz à effet de serre et dévastateur de la biosphère, les salariés en souffrance prêt à œuvrer pour préserver la Planète malade pourraient en toute légitimité écologique inscrire dans leurs cahiers: la semaine de 30 heures et la retraite à 50 ans… Et si les chercheurs scientifiques pensent que pour ralentir l’avènement irréversible de l’Anthropocène et sauver le climat, il serait préférable de ne pas dépasser 20 heures hebdomadaires, alors pourquoi pas!

Avec l’esprit libre et vivifiant de William Morris posons-nous simplement la question « comment pourrions-nous vivre? » et nous aurons à la fois une réponse sur les origines du réchauffement climatique et la solution.

Inutile de donner la parole aux arbres et animaux, autres sans-voix en souffrance sur cette Terre…

Arrêtons là la liste des doléances faciles à mettre en œuvre pour donner une chance à la France d’être crédible dans la lutte contre le dérèglement climatique. Aucune de ces mesures n’est à l’ordre du jour du gouvernement français.

Rien que sur le dernier point, le gouvernement a déjà tranché pour les travaux forcés à perpétuité en abolissant l’âge de la retraite et le repos dominical…

S’il fallait une preuve supplémentaire de la montée du capitalisme du désastre en France, elle nous est directement donnée par le gouvernement. A la surprise quasi générale deux mois avant l’échéance de la Cop 21, le ministère de l’écologie s’est remis à signer des permis de forer pour l’exploitation des gaz de schiste dont le potentiel climaticide n’est plus à démontrer.

« Pire que le charbon (5) », tel est en clair pour les sans-voix la traduction de la langue de bois des scientifiques (6) En termes d’émissions de gaz à effet de serre, les comptes ont en effet été révisés à la hausse.

Lors de cette fête macabre il n’y aura donc pas seulement un greenwashing festif des firmes industrielles les plus climaticides. Avec cette irruption des banquiers et industriels, la France marque une rupture stratégique. En mettant la Cop sous leur coupe elle fait d’une pierre deux coups mortels. Elle leur offre une tribune officielle et les pose comme porteuses de solutions pour le climat. Ainsi, elle officialise sa précipitation dans le capitalisme du désastre.

JMS
Début novembre 2015

Image: Joseph Brown Via Streetpress

Notes

(1) MAXIME COMBES le 21 OCTOBRE 2015 | « Les États préparent un réchauffement climatique supérieur à 3°C ! » Maxime Combes est économiste auteur de Sortons de l’âge des fossiles ! Manifeste pour la transition, Ed. Seuil 2015. Il est membre d’Attac France, association intégrée dans la Coalition Climat 21.
(2) Aurélien Bernier, La Décroissance N° 121 Juillet-Août 2015 « Le résultat de la Cop 21 est écrit… depuis 1972 » Aurélien Bernier est membre d’Attac France et auteur de « Comment la mondialisation a tué l’écologie » Ed. Mille et une Nuits, 2012.
(3) NATURE | 8 JANUARY 2015 | VOL 517 | Christophe McGlade, Paul Ekins, “The geographical distribution of fossil fuels unused when limiting global warming to 2°C”, “Our results suggest that, globally, a third of oil reserves, half of gas reserves and over 80 per cent of current coal reserves should remain unused from 2010 to 2050 in order to meet the target of 2°C. »
(4) Le Monde.fr avec AFP | 27.05.2015 | Par Martine Valo, « Laurent Fabius fait appel aux entreprises pour financer la COP 21 »
(5) Libération 7 mars 2012 Sylvestre Huet, « Le gaz de schiste pire que le charbon pour le climat ? »
(6) NATURE | 9 FEBRUY 2012 | VOL 482 | Jeft Tollefson “Air sampling reveals high emission from gas field”

Jean-Marc Sérékian

A propos de Jean-Marc Sérékian

Rédacteur du site Carfree France, spécialiste des questions d'énergie et de biodiversité.

3 commentaires sur “Cop 21, la France à l’ère du capitalisme du désastre

  1. Zaph

    Excellent texte. On ne peut qu’être pessimiste sur les conclusions de cette cop 21. Comme pour les précédentes, il n’y aura pas d’avancés, pas de contraintes pour le capitalisme et  nous continuerons notre marche vers le mur.

    Les gouvernements mondiaux se fichent de la planète et de leurs habitants, seuls ne comptent pour cette caste le profit et la puissance.

    Seul point de réjouissance, ils ne seront pas épargnés par les cataclysmes à venir.

  2. Jean HAERES

    Pour sauver leur modèle moribond et éviter la rébellion écologique, les dirigeants du monde ont trouvé une parade bien trompeuse: ils ont inventé le « développement durable », une super-duperie de plus pour donner l’impression qu’on se préoccupe du devenir de la planète alors même que l’on agit pour continuer comme avant, certes avec plus de discernement et surtout de beaux discours!
    Et l’on voit ainsi les grands groupes mondiaux poursuivre leur prospection du moindre arpent de terre pour en tirer gaz, pétrole, charbon et matériaux rares afin d’alimenter le monstre pour encore quelques décennies, voire un siècle de plus …sachant qu’il est absolument hors de question pour eux de considérer que l’économie puisse tourner avec un autre moteur que la croissance pour la croissance. Alors, à grands renforts de moyens publicitaires et de propagande « humanitaire », on s’emploie à adresser à l’humanité crédule un message réconfortant sur les efforts du système dominant global pour la sauvegarde de l’environnement et le respect de la nature et du vivant. Et les gens adhèrent, gobent et consomment…Après tout, on leur a appris à le faire depuis leur naissance!…
    lacitedupeuple.com

  3. Haricophile

    Je ne vois pas comment un président qui se monte une belle opération de com’ sur papier glacé et fond de publi-reportages sur le thème de l’écologie avec la chine pour masquer le fait que le sujet de la rencontre est la construction de nombreuses centrales nucléaires va pouvoir résoudre le moindre commencement de début de problème écologique.

     

    On est dirigé par un mafieux dans un monde de mafieux, même méthodes, même pratiques, mêmes circuits financiers. (même copains, avocats etc. etc.)

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