Réorganiser la voirie à Paris au détriment de la voiture et au profit du vélo n’a rien d’un délire idéologique

Tribune. Julien Demade, chercheur au CNRS et auteur de « Les Embarras de Paris ou l’illusion techniciste de la politique des déplacements« , défend la réduction de la capacité de circulation automobile dans la capitale.

On l’entend de toutes parts : la réduction de la circulation automobile à une seule file, rue de Rivoli à Paris, serait une absurdité, et d’autant plus grande qu’elle n’a pour seule raison que la création d’une piste cyclable. Et pourtant : une telle réduction de 50% de la capacité de circulation automobile d’un axe parisien majeur n’a rien de fantaisiste. Et encore moins si elle a pour objet de faciliter la circulation cycliste.

En effet, entre 1992 et 2015, la circulation automobile a diminué de 43% à Paris. Autant dire que la seule chose qui puisse paraître curieuse, dans toute cette affaire, est qu’il n’y soit question que de la seule rue de Rivoli… C’est manifestement dans l’ensemble de la capitale qu’une telle politique pourrait, devrait, être menée.

La voiture n’assurait plus que 13% des déplacements en 2010, et c’est autour de 10% seulement qu’elle doit aujourd’hui tourner.

Qu’il s’agisse des déplacements internes à Paris ou entre la capitale et la banlieue, et qu’ils soient effectués par des Parisiens comme par des banlieusards. Ainsi, la voiture n’assurait plus que 13% des déplacements en 2010, et c’est autour de 10% seulement qu’elle doit aujourd’hui tourner.

Neuf déplacements sur 10 ne se font pas en voiture

Limiter l’espace consacré à la circulation automobile ne pose donc plus de vraies difficultés puisque plus rien de vital n’est par là atteint, 90% des déplacements s’opérant autrement. Mais ce n’est pas seulement que cette limitation peut donc parfaitement être opérée, c’est surtout qu’elle devrait l’être. Tout d’abord parce que, si la circulation automobile a fortement baissé, il n’en reste pas moins que chaque jour 5 millions de kilomètres sont parcourus par des véhicules polluants dans Paris, avec comme conséquence que 90% des Parisiens sont exposés à une pollution supérieure aux normes sanitaires.

C’est avant tout du vélo qu’il s’agit, dont l’usage a été multiplié par 10 entre 1991 et 2010. Le vélo qui, à Paris tout comme à Londres, devrait représenter à partir des années 2020, un nombre de déplacements supérieurs à ceux réalisés en voiture.

A cette aune donc, réorganiser la voirie au détriment de la voiture et au profit du vélo, comme cela est fait rue de Rivoli, non seulement n’a rien d’un délire idéologique, mais est plutôt une simple adaptation pragmatique aux transformations profondes qu’ont connu nos façons de nous déplacer ces dernières décennies, des transformations dont rien ne permet de penser (tout au contraire) qu’elles ne vont pas se poursuivre dans le futur proche.

A l’inverse, c’est l’immobilisme qui, en la matière, serait complètement déconnecté de la réalité. La voirie ne peut plus aujourd’hui rester organisée comme elle l’était au début des années 1990, quand la circulation automobile était 85 fois supérieure à la circulation cycliste, alors même qu’aujourd’hui déjà les trajets effectués à vélo par les Parisiens représentent un tiers du nombre de trajets qu’ils effectuent en voiture.


Robert Doisneau, « Les tabliers de la Rue de Rivoli » (1978) (Source: Carfree.fr)

Une politique qui nuit surtout aux plus favorisés

Mais, ne cesse-t-on d’entendre : « Les gens qui circulent en voiture dans Paris le font parce qu’ils n’ont pas le choix : parce qu’ils viendraient de trop loin, la banlieue, pour pouvoir se déplacer autrement. » La réduction de l’espace de circulation automobile serait ainsi une politique qui ne profiterait qu’aux Parisiens, et dont tout le poids pèserait sur les banlieusards, une politique menée donc au profit des plus privilégiés, et au détriment des plus démunis : une politique de bobos. L’argument, cependant, est totalement faux.

A Paris, en effet, comme d’ailleurs dans toute la France, ce qui frappe c’est avant tout le caractère absurdement faible des distances pour lesquelles est utilisée l’automobile : dans 40% des cas, il s’agit de moins de 5 km, soit une distance que l’on parcourt à vélo en moins de 20 minutes…

Dire, alors, d’une politique qui porte autant sur les Parisiens que sur les banlieusards qu’elle serait spécifiquement anti-banlieusards, apparaît pour le moins curieux. Et qui sont ces Parisiens qui choisissent de rouler en voiture ? Les plus fortunés, parce que la principale déterminante du fait de se décider pour la voiture est le revenu. Ainsi les habitants du 16e arrondissement se déplacent-ils trois fois plus en voiture que ceux du 18e.


Projet d’aménagement Rue de Rivoli (Source: Paris.fr)

Moins de circulation = moins d’accidents

Et pour les banlieusards non plus, il n’en va pas différemment : ceux qui font le choix de venir à Paris en voiture ne sont que ceux qui en ont les moyens. On rappellera à cet égard que, les habitants d’une ville comme Saint-Denis (soit la ville la plus peuplée du département, la Seine-Saint-Denis, le plus pauvre de l’agglomération parisienne) ne disposant pas, pour la majorité d’entre eux, d’une voiture, on voit difficilement comment la voiture pourrait constituer pour eux le seul moyen de se rendre dans Paris.

Dernier argument pour crier haro sur le réaménagement de la rue de Rivoli en particulier, et sur la politique parisienne de la voirie en général : la sécurité, mise en avant par la préfecture de police. Mais faut-il vraiment prêter quelque attention que ce soit à ce que peut bien dire la préfecture de police en matière de sécurité des déplacements, elle qui pendant des années s’est, par exemple, farouchement opposée, toujours au nom de cette même sécurité, aux double-sens cyclables, alors que ceux-ci, lorsque la loi les a généralisés dans les zones limitées à 30 km/h (et que la préfecture a donc dû céder), ont entraîné à Paris rien moins qu’une diminution de 45% de la probabilité pour les cyclistes d’avoir un accident ?

De toute façon, si l’on se soucie réellement de la sécurité des déplacements, la première mesure à prendre est bien de réduire la circulation automobile, puisqu’à Paris l’évolution de celle-ci explique 90% de l’évolution du nombre d’accidentés.

Et quand on sait qu’en plus, la pollution de l’air tue, à Paris, 60 fois plus que les accidents de la route, la cause, en matière de sécurité, n’est-elle pas entendue, et l’urgence n’est-elle pas de généraliser à tout Paris ce qui est fait rue de Rivoli ?

Julien Demade, chercheur au CNRS et auteur du livre Les Embarras de Paris (éd. L’Harmattan)

Source: http://www.francetvinfo.fr/

Julien Demade

A propos de Julien Demade

Chercheur au CNRS

6 commentaires sur “Réorganiser la voirie à Paris au détriment de la voiture et au profit du vélo n’a rien d’un délire idéologique

  1. abil59

    Je suis effaré qu’en France on en soit encore à ce stade de réflexion. Aux Pays-Bas dans les grandes centres-urbains même la police circule en vélo!

  2. Zfred

    Des fois je me mets à penser ce que serait une grande ville si l’espace urbain était fait dans les proportions décrites dans l’article, c’est à dire 10% consacré aux automobiles (stationnement inclus). Cela donnerait une ville spectaculairement vivable et humaine, avec des espaces de détente partout pour pouvoir écouter les oiseaux chanter, des enfants qui auraient la possibilité de jouer dehors, etc etc…

    Puis en général, au plus profond de ces pensées, un coup de klaxon strident d’un automobiliste frustré me ramène à la réalité.

  3. John

    J’ai vu le même genre d’argumentaire démontrant l’absurdité de l’opposition sur FranceTVInfo et sur LCI :

    http://www.lci.fr/societe/acharnes-de-l-auto-contre-bobos-a-velos-la-vrai-du-faux-de-la-guerre-des-transports-a-paris-pistes-cyclables-pompidou-rivoli-2064111.html

    http://www.francetvinfo.fr/economie/automobile/sept-reponses-a-votre-beau-pere-jean-louis-qui-ne-supporte-plus-la-reduction-des-voies-pour-automobiles-a-paris_2358101.html

    C’est agréable de voir une dynamique positive sur ce domaine. Vivement que ça continue et s’amplifie 🙂

  4. Bernard G.

    Bonjour

    Zfred écrit : « Des fois je me mets à penser ce que serait une grande ville si l’espace urbain était fait dans les proportions décrites dans l’article, c’est à dire 10% consacré aux automobiles (stationnement inclus) »

    C’est bien simple : Les automobiles assurant 10 % des déplacements ne tiendraient absolument pas sur seulement 10 % de l’espace urbain. Donc leur nombre devrait encore diminuer.

    C’est ce qu’on nomme un cercle vertueux.  🙂

  5. Bernard G.

    J’avais, vers 1975, acheté un petit ouvrage publié par les Vélorutionnaires, qui redessinaient Paris en ne donnant à la voiture qu’une file de circulation par sens, quelle que soit la voie empruntée (et même, dans les rues très étroites, seuls les véhicules motorisés utiles auraient eu droit de passage).

    Cela donnait une ville composée de rues à une voie VP et d’avenues et boulevards à 2 voies VP maximum. Les lignes de bus disposaient aussi de  sites propres sur les axes qu’elles empruntaient. Et tout l’espace restant de  allaient aux piétons et vélos. 🙂

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