Comment faire prendre conscience du massacre routier?

Comment mesurer une catastrophe? Au poids des mots, à l’émotion suscitée, à son impact politique? Ou bien au nombre de morts et de blessés? 3.000 morts en 2001 pour le World Trade Center, 200.000 pour le tsunami asiatique fin 2004 au large de Sumatra… 1.300.000 pour une seule année sur les routes du monde.

En France, 15.000 morts par an dans les années 70, 5.000 au début des années 2000, 3.000 au début des années 2020, on nomme cela progrès. 100 000 blessés en une seule année.

Que de drames, de douleur. Après le tsunami, on affirmait qu’on ne connaîtrait jamais le nombre réel de victimes. Sans doute. Mais le connaît-on pour la route? Je veux dire les drames collatéraux, les familles qui implosent, les vies gâchées, des victimes et de l’entourage… A combien de bombes atomiques cela équivaut-il?

L’individu on le sait ne doit pas faire la loi, la société est garante du nécessaire recul. Heureusement, sinon la peine de mort serait rétablie à chaque crime. Pourtant la société que fait-elle pour éviter les victimes de la route? Presque rien. Chaque instant on voit autour de soi des infractions par imprudence, des excès volontaires et des abus notoires. C’est comme si chaque individu rétablissait pour son confort personnel la peine de mort pour les autres. Ou un risque de peine de mort, ce qui revient au même.

En France, depuis que l’automobile règne, combien de tsunami? Combien de guerres de 14?

Certes, si on se fie à l’émotion pour mesurer l’impact d’une catastrophe, les accidents de la route ne semblent pas émouvoir la collectivité plus que cela. Les deuils et les drames ne touchent pas d’un coup la collectivité dans son ensemble. Ils se contentent de la miner régulièrement. Rien de comparable donc à ses vagues de fond que sont une guerre ou un tsunami. Ou un accident d’avion, aux conséquences pourtant infimes au regard du nombre de victimes.

Faut-il se résigner à ce que la route nous fasse une guerre chaque année? La fragilité, la précarité de la condition humaine, ne peuvent-elles nous apparaître que dans les drames collectifs? Sommes-nous si aveugles devant le drame individuel que nous laissons l’économique nous dicter sa liste de victimes?

Mieux que la FDJ, un grand loto lie les automobilistes. Chaque année, plus de 100.000 gagnants. Pourquoi accepter? La prévention ne devrait-elle pas conduire à tout faire pour que cesse le massacre? Mais tout, c’est quoi, tout?

Une mobilisation en masse des contrôleurs, une répression inflexible, un arrêt net de la prolifération des véhicules confortables qui sont confondus avec son salon, une réhabilitation des trottoirs et des lieux de promenade, une suppression massive des routes au profit de pistes cyclables et piétonnes, un développement immédiat de véhicules de proximité et de taxis-vélos, une vitesse limitée à 60 km/heure partout, la transformation des autoroutes en jardins d’agrément, etc. les solutions ne manquent pas.

Renverser les priorités, se désolidariser du raisonnement à court terme, économique ou technique, en tout cas, intégrer la route en permanence dans toutes les décisions.

Faulkner écrivait déjà: « La voiture était une machine coûteuse, délicate et inutile en soi, créée pour quelque obscur besoin psychique de l’espèce, sinon de la race, avec les ressources vierges d’un continent, pour être partie intégrante des muscles, des os et de la chair d’une nouvelle catégorie de cul-de-jatte. »

Automobiliste, pour éviter que tes muscles fondent, que tes fesses ramollissent, que tes enfants soient blessés alors que ta belle-mère est toujours vivante, cesse de te conduire en handicapé en fauteuil, prends enfin tes pieds en main!

Et puis tiens, puisqu’on rigole un peu devant tant d’aveuglement, j’avais pensé aussi à une solution amusante pour se déplacer avec moins de risques: la voiture debout. Le concept serait simple, la voiture ressemblerait à une cabine téléphonique, le conducteur et les passagers seraient debout ou appuyés sur des pseudo-sièges, la vitesse ne dépasserait pas 50 km/heure en raison de la prise au vent et du bridage du moteur et, cerise sur le gâteau, on pourrait téléphoner en roulant. A moins d’habiter Lisieux ou Cluny, sûr que nous réfléchirions plusieurs fois avant de décider de faire 300 km pour aller partager un chapon avec la tante de Lisieux ou d’enterrer un ami d’enfance à Cluny.

Autre idée, à creuser: faire en sorte que les morts de la route d’une semaine soient tous enterrés le même jour à la même heure… Diffusion au journal de 20 H et et en boucle sur BFM, comme pour le WTC.

J’ai d’autres propositions, si vous voulez…

A propos de Andrei

Contributeur de Carfree France

6 commentaires sur “Comment faire prendre conscience du massacre routier?

  1. maldo

    Bonjour. Pratiquer simplement ceci durant 15 jours d’affilé -> sous google actualité taper le mot « accident » … quelle tristesse … tout les jours, partout, un piéton, un cycliste, un 2 roues, une voiture … et très vite on saisit notre fragilité de piéton, de frêle cycliste, d’exposé motard… de malheureux percuté et « d’heureux » percutant … l’inexpérience et risques pris par les jeunes conducteurs …

  2. WITTMANN CLEMENT

    Excellent, mais le conducteur de bagnoles est un électeur. L homme bolitique fait des routes car il sait que l »électeur aime sa bagnole….

  3. Pédibuspedibus

    ouais mais l’homme bolidique va s’écrabouiller – comme une merde – sur le mur à cent à l’heure…

    HBECUM, nouvel acroyme carfriste segueudeugueu pas dégueu…

    pas boaaa du trou…

  4. Gwenael

    Cher Andrei,

    Merci pour ce très bon article.

    Vous avez très bien saisi tous les enjeux, toutes les causes et les conséquences du massacre automobile jusqu’à ce confort toujours plus perfectionné de la conduite intérieure qui contribue largement au sentiment de légitimité qu’éprouve un conducteur lorsqu’il utilise sa bagnole. C’est un peu comme s’il l’habitait, en quoi il trouve alors normal d’y passer de plus en plus de temps. Et comme c’est à la fois l’endroit du confort et de l’espace privé, tout ce qui lui est extérieur devient irréel et donc peu susceptible de rentrer en contact physique avec lui. Ceci augmente le sentiment de sécurité (et d’ailleurs l’industrie fabrique des automobiles de plus lourdes et de moins en moins anguleuses pour flatter ce sentiment) et défait la vigilance en même temps que la pensée, qui est la critique du sommeil. Cela se traduit sur la route par les accidents et dans la construction culturelle par la croyance irrationnelle d’un droit incontournable à la propriété d’une automobile et à l’usage des infrastructures qui permettent de jouir de son confort et de sa sécurité.

  5. Bibinato

    Lors de la dernière séance de la vélo-école, des rois du tuning en mal de public sont venus exhiber leur engin de mort rouge rutilant juste devant l’entrée du square où les élèves s’apprêtaient à apprivoiser la bicyclette ; et que je te fais rugir la sono, et que je te manipule des portières électriques et la porte du coffre qui s’ouvre et se referme tout seul avec des bip!bip! futuristes. On s’est demandé en quoi nos élèves, essentiellement des femmes originaires du Maghreb et d’Afrique, pouvaient être les cibles de ce marketing sauvage : voulait-on les dissuader de se tourner vers un véhicule plus émancipateur et moins meurtrier ? Cherchait-on à leur prouver qu’un mâle, un vrai, en avait une grosse, (boite à 4 roues) et pas un pauvre petit biclou ?

    C’était étrange et assez pénible, comme situation, heureusement qu’on leur a tout.e.s tournés le dos pour se consacrer à l’apprentissage, et que du coup, ils sont allez faire rugir leur bolide ailleurs.

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